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Capter l’humain

May Sélim, Mercredi, 23 novembre 2022

Le réalisateur hongrois Bela Tarr (67 ans) a reçu le prix de la Pyramide d’or pour l’ensemble de son oeuvre lors de la 44e édition du Festival international du film du Caire. Il a révélé les secrets de son langage cinématographique.

Capter l’humain
Bela Tarr, durant la master class.

Après la projection de son film Les Harmonies Werckmeister au Festival international du film du Caire, le réalisateur hongrois Bela Tarr s’est livré à une rencontre avec le public. Et ce, à travers la master class animée par le réalisateur égyptien Ahmed Abdallah et organisée dans le cadre de Cairo Cinema Days (les journées cinématographiques du Caire).

Ses propos, dans un anglais spécial, reflètent un homme sincère qui ne joue pas aux sophistiqués. Cependant, c’est un réalisateur qui a adopté tout au long de sa carrière un langage assez spécifique, misant sur le jeu d’acteur, les plans-séquences et le noir et blanc. «  Le cinéma est un langage particulier. Il nous rapproche des gens. Il peut nous rapprocher de l’Autre malgré la barrière de la langue », a-t-il dit.

Dans son long métrage Les Harmonies Werckmeister (Werckmeister harmóniák), sorti en 2001, toute jeune personne peut s’identifier au héros principal Janos. Car ce dernier est le prototype de l’homme innocent qui s’effondre face à la cruauté du chaos, provoqué par la violence, la colère et la perte de sa petite ville, victime des révolutionnaires et du régime militaire au pouvoir. Sa disparition intervient après l’arrivée d’un sinistre cirque itinérant qui traîne une baleine dans une remorque.

Le titre du film fait référence au théoricien de la musique baroque Andreas Werckmeister. L’un des personnages principaux du film expose dans un monologue une théorie selon laquelle les problèmes esthétiques et philosophiques de la musique depuis l’époque baroque découlent tous des principes de Werckmeister.

Le film, qui constitue avec Damnation et SatinTango une trilogie sur l’humanité, est basé sur le roman La Mélancolie de la résistance de Laszlo Krasznahorkai, publié en 1989. « Mon ami Laszlo m’avait donné un scénario pour en faire un film. Pourtant, je n’avais pas trouvé le bon comédien. Pendant un séjour à Berlin, lors d’une audition, j’ai trouvé un homme en train de préparer un texte. Je voyais en lui le personnage principal du scénario. Sa personnalité et son visage trahissaient différentes émotions. C’est ce qui m’a poussé à faire ce film », a-t-il raconté.


Le film Les Harmonies Werckmeister.

Tarr avoue qu’il ne s’intéresse pas au fait que le comédien soit professionnel ou non. Pour lui, ce qui compte c’est de capter le sentiment des comédiens dans une situation réelle. Et pour ce faire, une confiance mutuelle doit s’établir entre le réalisateur et les comédiens. « Mes films ne dépendent pas de scénario. Je guide les acteurs vers les sentiments et les sensations recherchés en leur expliquant les situations des scènes et les cadres où ils se trouvent. Le dialogue, non écrit, doit sortir du coeur de l’acteur », a expliqué le réalisateur. De quoi donner aux comédiens la liberté d’improviser devant la caméra.

La plupart de ses films sont en noir et blanc pour se focaliser sur l’essentiel. Il maîtrise son éclairage pour jouer avec les nuances du noir et blanc. Il sème l’espoir avec des scènes éclairées et évoque la mélancolie avec des scènes sombres. « Les couleurs sont éblouissantes et attirantes. Le public est donc attiré vers la beauté de la scène. Et ce n’est pas du tout ma visée », souligne-t-il.

Le maître des plans-séquences

Bela Tarr privilégie toujours les plans-séquences. Il a souligné durant la master class: « Mes films approchent la dignité humaine. Et pour montrer cette dignité, j’ai besoin d’avoir des êtres humains réels. Le film n’est pas basé sur le scénario, mais plutôt sur les visages humains, les yeux des interprètes, leurs sentiments humains dans des situations données, sur le rythme et l’image. Les plans-séquences me permettent de capter ce côté humain, l’émotion nécessaire. La caméra accompagne l’acteur dans une longue prise de vue. En outre, il y a l’impact du temps. Je pense toujours au temps et à son effet. Chaque jour, on grandit, on vieillit, on devient différent. C’est la vie. Et pour refléter la vie, les plans-séquences me permettent de s’approcher des comédiens et de mieux saisir leur aspect humain, le monde, l’univers ».

Bela Tarr ne nie pas le rôle de l’évolution numérique dans le cinéma. Il affirme cependant qu’elle n’est pas faite pour lui, mais pour les nouvelles générations qui cherchent encore à développer leur style. « Ma préférence est toujours le 35 mm ». Puis, il conseille aux jeunes réalisateurs de tourner des films, d’ignorer, autant que possible, les contraintes et les censures, d’oublier les problèmes de financement et de se concentrer sur la création. « Un petit budget signifie une grande énergie de création », a dit le réalisateur qui s’est contenté, depuis 2012, d’enseigner dans des écoles de cinéma en Europe et de tenir des ateliers de formation, au profit des réalisateurs dans différents pays. C’est le cas d’ailleurs en Egypte, où il a travaillé pendant la durée du festival avec d’autres réalisateurs plus jeunes.

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