Culture > Arts >

FIFC : Des coups de coeur qui ne manquent pas

Yasser Moheb , Mercredi, 16 novembre 2022

Le coup d’envoi de la 44e édition du Festival International du Film du Caire (FIFC) a été donné. Au-delà du glamour et des festivités, des choses sérieuses sont au menu, à travers des oeuvres confirmant le ton grave du début de la sélection officielle.

FIFC : Des coups de coeur qui ne manquent pas
La cérémonie d’ouverture avec l’invité d’honneur, le réalisateur Bela Tarr.

Action ! Premières projections, tapis rouge, conférences de presse, débats et polémiques : le Festival International du Film du Caire (FIFC) est lancé sur une note de richesse cinématographique et de diversité. Un bouquet de fictions et d’idées teintées par le goût politique ou les drames humains, et qui reflètent les maux des différents peuples du monde.

Parmi les oeuvres étincelantes de cette édition, citons l’éclatant Close. Lumineux malgré un sujet délicat, celui de la rupture, de la disparition subite de l’ami intime, de la culpabilité qui ronge, ce long métrage belge signé Lukas Dhont reste l’un des plus beaux films projetés cette année hors compétition. Il s’agit là du second long métrage de Lukas Dhont, après Girl, couronné de nombreux prix, dont la Caméra d’or du Festival de Cannes 2018 mais aussi le prix d’interprétation Un Certain Regard pour son jeune interprète, Victor Polster. Close, pour sa part, a bien reçu le Grand Prix ex aequo du dernier Festival de Cannes. Largement inspiré du vécu personnel de son auteur, Close met en lumière la révélation Eden Dambrine dans le rôle de Léo, un garçon de 13 ans qui vit dans une idylle complice avec son meilleur ami Rémi (Gustav De Waele). Les deux garçons s’amusent avec innocence et fougue dans ce merveilleux cadre bucolique que représente la ferme florale que gèrent les parents de Léo. Courir à toutes jambes ou se rêver chevaliers et partager encore et encore ce jeu imaginaire avec son complice de longue date, c’était la proximité remarquée lors de l’entrée des deux garçons au collège, où leur complicité est promptement questionnée avant de virer à certaines provocations et injures.


Close.

Malgré la tragédie alléguée, le film de Lukas Dhont, d’une maîtrise de jeu, d’écriture et de mise en scène rare, est empreint de poésie qui ne nuit pas au sentiment de véracité et de sincérité. Et puis il y a ce regard final qui ne nous lâche pas comme l’émotion poignante, la douce fragilité et la tendresse qui parcourent et illuminent ce film. Un regard final qui résonne comme un écho à un autre visage, disparu, dont le souvenir inonde tout le film de sa grâce innocente. Le changement de saison et les nuances de l’automne créent ainsi une rupture avec les teintes solaires de l’été. Une rupture aussi dans l’époque de la vie de Rémi et Léo. Puis, c’est l’hiver. Jusqu’à ce que les couleurs et les fleurs reviennent, et avec elles, l’espoir et la vie..

La caméra de Lukas Dhont réussit en fait à nous placer au plus près du ressenti de tous les personnages, parents des deux familles compris. Le stock commun de préjugés vole en éclat pour ne restituer que de la beauté. Un parfum rehaussé par les décors qui évoquent tous très bien le monde de l’enfance : des champs de fleurs, les cuisines avec discussions familiales, les jardins, les grandes cours de récréation d’école ...

Le travail sur la photographie et les couleurs est aussi remarquable, enveloppé de cette douce et délicate lumière. L’équipe technique et artistique du film est ainsi la même que celle de Girl, notamment le directeur de la photographie Frank van den Eeden. Les couleurs changeantes au gré des saisons font écho aux émotions variables des deux garçons. Un des grands films de cette édition du FIFC : assourdissant de sensibilité et bien bouleversant. A voir absolument.

Nostalgie


Nostalgie.

Il y a des films dont le titre évoque parfaitement leur contenu : le film italo-français Nostalgia de Mario Martone en fait partie, sélectionné et projeté également hors compétition. Cette analyse de la nostalgie possède du charme, à défaut de véritablement impressionner. De retour à Naples après quarante ans d’absence, Felice, joué par Pierfrancesco Favino, retrouve sa mère et par ce biais sa ville où il a grandi. Dans ses souvenirs, que Martone représente à travers des flash-back rapides, on explore une adolescence marquée par des promenades en moto, des bastons, des vols à la tire et des cambriolages commis avec un ami qui est comme un frère, Oreste.

La vie dans la célèbre cité italienne à l’histoire riche n’est pas de tout repos pour ses habitants. Un quartier comme terrain sur lequel ressentir la nostalgie, c’est le lieu où recoudre son détachement physique avec les autres. Felice doit réparer son évasion passée loin de lui-même et comme le voyageur de Nietzsche, il rejette les illusions protectrices d’une existence tournée vers le futur et accepte la cécité de son destin. Comme le dit la phrase de Pier Paolo Pasolini mise en exergue au début du film, « La conscience est dans la nostalgie, et qui ne s’est pas perdu ne se possède pas ». La mafia est durablement ancrée dans chaque quartier et installe un climat de terreur. Le problème pour Felice, si heureux et nostalgique, c’est que le patron du gang local n’est autre que son meilleur ami d’enfance.

Quand la mère décède, les liens et cicatrices d’avant refont puissamment surface. Don Luigi (Francesco Di Leva), un prêtre qui combat la Camorra en sortant les gamins de la rue pour leur faire faire du sport et de la musique, et auquel Felice se confesse, voudrait qu’il reparte directement pour l’Egypte et laisse son passé derrière lui. Mais Felice veut revoir à tout prix cet Oreste Spasiano (Tommaso Ragno), qui entre-temps est devenu un boss mafieux sans pitié qui règne sur le quartier. Avec cet homme, prisonnier de son rôle de « Malommo », un surnom qu’on lui donne, Felice partage un secret, qui l’a fait fuir quarante ans plus tôt, et pourrait, aujourd’hui, les anéantir tous les deux.

L’interprétation vient en tête des points forts de ce beau métrage, alors que les musiques choisies sont assez adéquates et belles, des vieux morceaux de Tangerine Dream à la chanson Ya Abiyad Ya Eswed (blanc ou noir) de la troupe égyptienne Cairokee. Bref, une oeuvre qui part d’une belle idée et dont le récit développé reste intéressant et congru.


Tori et Lokita.

Engagement fort en émotion

Toujours dans le camp de l’émotion en provenance de la Belgique, signalons l’un des coups de coeur signé par les deux fameux frères réalisateurs Jean-Pierre et Luc Dardenne, parvenant là à frapper encore plus fort avec ce récit épuré et prenant de deux jeunes migrants : Tori et Lokita. Cet enfant du Bénin, Tori, et cette adolescente camerounaise, Lokita, se sont rencontrés sur un bateau de migrants clandestins et ont décidé d’unir leur force pour survivre dans un univers plutôt hostile et qui ne leur fait guère de cadeaux. Ils se présentent comme frère et soeur aux personnes qu’ils croisent, comme pour créer un nouveau lien familial, complémentaire de leur amitié solide. Luc et Jean-Pierre Dardenne s’avèrent fidèles à leur univers et leur style épuré, sans ornements esthétiques ni grandiloquence. Comme dans Le Silence de Lorna et La Fille inconnue, ils abordent la situation précaire des migrants, un thème récurrent de leur oeuvre depuis La Promesse, qui les révéla en 1996. Tori et Lokita ont la même obstination à régulariser leur situation que l’adolescente de Rosetta quand elle cherchait un emploi, ou l’épouse de l’ouvrier qui voulait préserver celui de son mari dans Deux jours, une nuit. On retrouve ce suspense dramatique et psychologique, où des personnages traduisent leur désarroi face à une situation qu’ils jugent urgente, à l’image des protagonistes de L’Enfant ou Le Jeune Ahmed.

Tourné en Belgique, dans la région du Liège et du Condroz, Tori et Lokita permet également de retrouver presque toute l’équipe technique et artistique des oeuvres antérieures des Dardenne. Et aux jeunes non professionnels surprenants, le casting mêle des acteurs expérimentés comme l’excellent Marc Zinga.

Tori et Lokita reste l’un des chefs-d’oeuvre des Dardenne et des grandes réussites de cette année 2022. A voir absolument.

Mots clés:
Lien court:

 

En Kiosque
Abonnez-vous
Journal papier / édition numérique