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Mon argent, ton argent, notre argent ?

Chahinaz Gheith , Mercredi, 26 octobre 2022

Les bons comptes font-ils les bons amants? Alors que l’argent est souvent source de conflit au sein du couple, la question devient encore plus délicate quand c’est la femme qui gagne plus. Certains couples font avec, d’autres se déchirent. Témoignages.

Mon argent, ton argent, notre argent ?
49  % des conflits conjugaux aboutissant au divorce sont à cause du salaire de la femme.

Une première dans l’histoire des tribunaux de la famille. Un mari intente un procès contre sa femme, lui réclamant une pension conjugale. Tout a commencé il y a deux ans, lorsque cet homme, un avocat, a connu une très forte baisse de son salaire face à la fermeture des tribunaux à cause de la pandémie de Covid-19. Se trouvant incapable d’assumer les besoins de ses deux enfants, il demande l’aide de sa femme qui perçoit un salaire de 15000 L.E. par mois, alors que le sien ne dépasse pas les 2000 L.E. Face au refus de la femme de contribuer aux dépenses du ménage, le mari décide de porter plainte contre son épouse. Cette décision a été prise en se référant à l’article 151 du règlement copte orthodoxe (le couple étant copte) qui stipule que la femme doit contribuer aux charges de la famille si elle a des ressources. «  En se mariant, les époux se promettent secours et assistance. C’est en application de ce devoir de secours qu’une pension peut être ordonnée. Elle doit être versée à celui des époux qui en a la nécessité par l’autre », explique l’avocat Michel Halim.

Et bien que le jugement n’ait pas été encore prononcé, ce procès a provoqué un tollé sur les réseaux sociaux, soulevant la question de la participation de la femme au budget familial, surtout celle qui gagne plus que son mari. « Mais qu’est-ce qu’elle va faire avec son salaire? Aujourd’hui, face à la conjoncture économique, les femmes sont censées travailler pour aider, pour répondre aux besoins courants et non pas pour un projet personnel ou encore pour leur plaisir », lance l’un des internautes, convaincu que les deux conjoints doivent coopérer dans la gestion du foyer. « C’est à l’homme, symbole de pouvoir et de puissance, d’apporter de l’argent pour faire fonctionner le foyer », dit un autre. « Les hommes sont les chefs de famille et c’est à eux qu’incombe la responsabilité financière en raison des avantages que Dieu leur a accordés », estime un troisième.

Facultative, nécessaire ou obligatoire ?

Dans la société conservatrice qu’est la société égyptienne, la participation de l’épouse aux dépenses de la famille est théoriquement facultative. La réalité est pourtant tout autre. Fini le vieux modèle où l’homme est au travail et assume tout, et la femme à la maison. Ou encore le modèle où l’homme prend en charge les finances du ménage, la femme ses simples dépenses personnelles. Aujourd’hui, les femmes s’impliquent de plus en plus dans la spirale financière infernale: loyer, factures, frais de scolarité, crédit bancaire, etc.

Mutations sociale, économique et culturelle obligent, désormais, la femme égyptienne débourse. Cette tendance au partage des charges financières dans la famille se confirme de jour en jour.

L’époque où l’homme assumait toutes les dépenses est révolue; les rôles se sont même parfois inversés, estime la sociologue Samia Saleh. En effet, selon les chiffres de l’Agence centrale pour la mobilisation publique et les statistiques (CAPMAS), 3,3 millions de familles sont soutenues par des femmes. Elles deviennent alors les « boss ».

Des cas extrêmes, sans doute, bien que fréquents. Mais qu’en est-il de ces nombreux couples où les finances posent problème ? « Convaincues que le train de vie actuel coûte de plus en plus cher, beaucoup de femmes sont conscientes qu’un seul salaire ne suffit pas à tout gérer. A chacun sa manière de faire : compte commun ou séparé, charge fixe ou aléatoire, chaque couple semble avoir trouvé sa propre méthode », explique la sociologue.

L’argent, source de tensions

Cependant, il ne faut pas oublier que l’argent est une source fréquente de tensions dans les ménages, causant parfois des conflits latents dans le couple, allant pour certains jusqu’au divorce. Tel est le cas de Nadia, une femme de ménage. Elle raconte que chaque mois, son mari, journalier, faisait pression sur elle pour s’approprier son salaire. « Je donnais tout mon salaire à mon mari. Il dépensait tout à son profit, pas celui de la famille. Il ne cessait pas de me frapper, la seule façon d’exprimer sa force virile », poursuit Nadia Réda qui a vécu cette situation pendant trois ans, puis elle n’a pas pu supporter longtemps cette violence conjugale et a fini par divorcer. Nadia n’est pas un cas isolé. D’après une étude faite par le Centre national des recherches socio-criminelles, 49 % des conflits conjugaux aboutissant au divorce sont à cause du salaire de la femme. « Quand les salaires des conjoints sont de même niveau, le couple négocie à fond qui doit faire quoi. Les négociations sont fonction des rapports de force, les clashs sont inévitables. Mais quand la femme a un salaire supérieur à celui de l’homme, cela peut créer parfois des problèmes au sein du couple », note la sociologue.

Or, gérer le budget familial n’est pas chose aisée. C’est pourquoi les hommes qui fuient cette responsabilité et la confient à leurs femmes ne sont pas rares. Marwa et Haytham sont mariés depuis 15 ans et ont 2 enfants. Elle travaille dans une entreprise privée et gagne plus que son conjoint, un enseignant. Après avoir soustrait l’argent consacré à ses dépenses personnelles (cigarettes, café, essence, imprévus …), Haytham confie le reste de son salaire à son épouse. « C’est moi qui gère le budget familial et m’occupe de toutes les dépenses, depuis le loyer, les factures, les courses pour la maison et les frais de scolarité jusqu’aux achats de vêtements pour mon mari. Car je suis économe et j’essaie, après avoir réglé les dépenses quotidiennes et courantes, de dégager des économies. On ne sait pas de quoi l’avenir sera fait. La différence de salaire n’a rien changé dans nos relations et il n’y a pas mention de mon compte ou ton compte dans notre manière de gérer les finances. Tout ce que nous gagnons est propriété commune », assure-t-elle.

Idem pour Alia, organisatrice de mariages, et Ayman, informaticien. Pour ce couple, la vie ne tourne pas autour de l’argent. Ils divisent les frais communs par deux et ensuite chacun gère son budget. Jamais le fait de ne pas gagner autant l’un que l’autre n’avait posé problème jusqu’au moment où le mari a perdu son emploi. « Au début, il se disait soulagé pour l’évolution de notre vie de famille et fier de moi. Mais au fil du temps, un malaise s’est installé. Chaque mois, je règle les factures principales : courses, garderie, femme de ménage, électricité, etc. Et lui est toujours insatisfait et dit qu’il ne sert à rien. Il me reproche de plus en plus mon temps passé au travail, se plaint que je délègue la gestion de notre enfant. Il se montre agressif, comme s’il me punissait à cause de ce succès, et nos échanges sont de plus en plus tendus. Nous nous éloignons l’un de l’autre et cela me désole … ».

Une certaine image de la masculinité

Pour Dr Mohamed Yasser, psychiatre, la masculinité est étroitement liée à la vision de l’homme comme soutien de famille. Ainsi, certains hommes sont plus susceptibles d’avoir des problèmes psychologiques s’ils deviennent le soutien secondaire du ménage ou s’ils deviennent financièrement dépendants de leurs femmes. « Quand la femme gagne plus que l’homme, ce dernier se sent fragilisé, dévalorisé par la suprématie financière de son épouse. Et l’homme qui subit ce stress ne veut pas montrer sa vulnérabilité et cache son mal-être, voire sa dépression à son partenaire. De quoi rendre le problème encore plus sournois », explique-t-il. C’est le cas de Hassan Réda, un mari qui ressent une pression au regard de ses faibles revenus. « A notre époque, on classe les winners et les loosers par rapport à l’argent, c’est ça notre unité de valeur. Une unité de valeur que semblent en fait partager certaines femmes », s’indigne-t-il.

Mais alors comment faire pour rétablir la balance, quand la situation est mal vécue, à tel point d’ébranler le couple? « On forme une équipe et chacun a son importance et un rôle défini pour aller de l’avant main dans la main », confie Yara Mohamad, une dentiste, dont le salaire est trois fois supérieur à celui de son mari. Elle ajoute: « Pour moi, son argent, mon argent, c’est pareil, c’est un bien commun pour notre famille. Il n’est en rien une supériorité mais un moyen, pour notre famille, de vivre mieux. Pour l’instant, c’est moi qui gagne plus, voilà tout. Peut-être qu’un jour, ce sera différent ».

Et à l’encontre de Yara, qui utilise un compte commun pour gérer les dépenses au quotidien, Israa Nagui, une ingénieure, est une fervente défenseure de l’indépendance financière. Bien qu’elle gagne plus, elle tient à aider juste un peu et ponctuellement, laissant au mari le soin de casquer pour la plus grande part des dépenses. « Je pourrais payer plus, mais c’est hors de question. Ma contribution aux dépenses ménagères n’est pas une obligation mais une fleur que j’offre à mon mari », pense-t-elle. Bref, tout dépend de chacun. L’essentiel, c’est de savoir tenir compte de l’autre.

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