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Professeur Slim Khalbous : C’est la jeunesse qui doit promouvoir, développer, encourager la Francophonie de demain

Abir Taleb , Mercredi, 26 octobre 2022

Professeur Slim Khalbous, recteur de l’AUF, revient sur les enjeux de la 2e Semaine Mondiale de la Francophonie Scientifique (SMFS) tenue au Caire cette semaine. Entretien.

Professeur Slim Khalbous

Al-Ahram Hebdo : Pour commencer, qu’est-ce que c’est exactement le concept de Francophonie scientifique ?

Professeur Slim Khalbous: La Francophonie scientifique c’est le développement des connaissances scientifiques en langue française. A l’AUF on considère cet espace de pensée d’une façon large qui englobe la Francophonie universitaire, mais qui intègre surtout toutes les dimensions du processus de formation, à tous les niveaux, et qui valorise la recherche, l’innovation et l’ouverture sur l’environnement. La Francophonie scientifique est donc un concept contemporain intégrateur qui conçoit les systèmes d’apprentissage dans leur ensemble et considère l’université comme le pivot de la démarche.

— La mission de l’AUF est d’« agir pour une Francophonie universitaire solidaire engagée dans le développement ». Concrètement, comment cela se traduit-il ?

— L’AUF est avant tout une organisation internationale à but non lucratif dont la mission principale est l’aide au développement par le savoir. Il s’agit par conséquent de mobiliser les expertises universitaires, dans l’espace scientifique francophone, pour réaliser des objectifs nobles d’amélioration des systèmes éducatifs et universitaires en concertation avec les autorités des pays où nous opérons. Nous réalisons ces actions dans un cadre de valeurs indispensables que l’AUF respecte et affiche clairement désormais dans ses nouveaux statuts, depuis 2021, à savoir : le respect de la diversité des cultures et des langues; l’égalité des chances pour l’accès au savoir pour tous; la solidarité active pour un développement inclusif par le savoir ; l’égalité entre les femmes et les hommes; les considérations éthiques humaines et scientifiques ; et le progrès par la tolérance, la démocratie et le dialogue.

— Pouvez-vous nous donner un aperçu des trois événements que sont les Assises de la Francophonie, la Conférence ministérielle et le Congrès de la jeunesse estudiantine francophone ?

— Avant de vous donner les détails des 3 volets de la manifestation, je souhaite d’abord dire combien l’AUF est honorée d’avoir le haut patronage du président de la République d’Egypte, Abdel-Fattah Al-Sissi, à la SMFS 2022. Le volet « Jeunesse » est la grande nouveauté de cette édition, avec l’organisation du 1er Congrès de la Jeunesse Estudiantine Francophone (CJEF-2022). L’AUF souhaite créer une nouvelle dynamique en pariant sur la jeunesse, c’est elle qui doit promouvoir, développer, encourager la Francophonie de demain ! Le thème principal de cette année c’est : l’entrepreneuriat comme voie de succès. Le volet « scientifique » est la partie qui définit le contenu et la réflexion des experts et des universitaires. Il s’agit des 2es Assises de la Francophonie scientifique dont le thème principal est : « L’intelligence artificielle face à la pluridisciplinarité ». 500 enseignants-chercheurs et experts débattront sur l’impact de l’intelligence artificielle sur la société en général et sur les activités d’enseignement et de recherche. Enfin, le volet « politique » sera assuré par les ministres en charge de l’Enseignement supérieur et de la Recherche de l’espace francophone scientifique, en parfaite coordination bien sûr avec le ministre professeur Ayman Achour, pour l’Egypte, que je remercie beaucoup. Cette 6e Conférence ministérielle, où 40 ministres ont déjà répondu favorablement à l’invitation de l’AUF, permettra l’adoption d’un nouveau document inédit: le « Manifeste pour une diplomatie scientifique francophone ».

— Justement, à propos de ce manifeste, dites-nous en plus, de quoi s’agit-il précisément ?

— Ce manifeste est une initiative de l’AUF lancée en 2021, lors de la 5e Conférence ministérielle à Bucarest et qui plaide pour un rapprochement entre les preneurs de décisions, notamment politiques, d’une part, et les scientifiques et les chercheurs, d’autre part. Nous avons travaillé dessus depuis en prenant en considération toutes les recommandations des ministres et la validation de la version finale est prévue au Caire. Ce manifeste sera un document de référence qui permettra de développer une politique de diplomatie scientifique proposant notamment une méthodologie de travail et des thématiques prioritaires de coopération à l’intérieur de l’espace scientifique francophone. Il sera unique car c’est le premier document porté par des décideurs politiques, soutenu par un réseau universitaire mondial, dédié à un espace géopolitique concentré sur l’apport des systèmes éducatifs et universitaires.

— Et qu’en est-il du lancement d’un réseau mondial en Intelligence Artificielle (IA) ?

— Là aussi, c’est une capitalisation sur les actions de l’AUF pour assurer une pérennité des travaux. Comme les assises traitent cette année le thème de l’IA, l’AUF a saisi l’opportunité de cette grande mobilisation d’experts francophones en IA pour lancer un nouveau réseau mondial qui s’intitulera: le Réseau Francophone en Intelligence Artificielle (RéFIA). Le lancement officiel se fera donc également au Caire, avec 25 établissements spécialisés issus de plus de 15 pays.

— Pourquoi le choix du Caire pour tenir la deuxième édition de la Semaine de la Francophonie scientifique ?

— Plusieurs raisons nous ont naturellement conduits à choisir Le Caire pour cette 2e édition. La première, c’est la forte volonté politique et du monde universitaire égyptien de développer la Francophonie scientifique en Egypte et au Moyen-Orient plus globalement. La deuxième, c’est l’ambition de l’AUF de développer encore plus la coopération scientifique entre les pays de l’Afrique et plus spécifiquement entre ceux francophones et ceux qui ne le sont pas ou peu. Et enfin, l’AUF a récemment renforcé sa présence en Egypte et plus particulièrement au Caire, et donc, organiser notre grande manifestation annuelle ici était dans la logique de l’évolution actuelle de notre stratégie. Pour l’AUF, Le Caire a été donc à la fois le choix du coeur et de la raison.

— Cela nous amène à vous poser une question sur la présence de l’AUF en Egypte. Est-elle à la hauteur des aspirations ?

— Ces derniers mois, l’AUF a marqué sa volonté résolue de considérablement développer ses activités dans votre pays, où je me suis déjà rendu récemment à plusieurs reprises. Ce renforcement de la présence de l’AUF en Egypte, pour lequel j’ai beaucoup oeuvré, s’est concrétisé par plusieurs accords très importants dont la signature d’un accord général de coopération et d’un accord de siège avec le gouvernement, mais aussi un accord d’hébergement avec l’Université du Caire. Résultat, nous avons aujourd’hui pour la première fois un Bureau national AUF-EGYPTE au Caire. Or, notre organisation était jusque-là présente de longue date mais seulement à travers un Campus Numérique Francophone (CNF) à Alexandrie, hébergé par l’Université Senghor et relevant de sa direction régionale AUF Moyen-Orient située à Beyrouth. Cette évolution très importante de notre présence institutionnelle et officielle, et je remercie pour cela les autorités égyptiennes, représente une première étape qui doit être maintenant suivie par d’autres étapes qui vont permettre de développer notre activité en Egypte. Dans ce plan de développement, l’AUF va beaucoup investir, par exemple, pour la création de deux Centres d’Employabilité Francophones (CEF), dédiés à la préparation des étudiants au marché de l’emploi, l’un au Caire et l’autre à Alexandrie. Nous allons aussi investir pour mettre à jour technologiquement le Campus numérique francophone d’Alexandrie, qui est un espace ouvert gratuitement aux étudiants et aux enseignants pour diverses activités autour du numérique éducatif. Nous envisageons également l’ouverture d’un laboratoire pédagogique multimédia et plusieurs autres projets en cours.

Je peux donc dire que, désormais, les conditions sont réunies pour que la présence de l’AUF soit à la hauteur de nos aspirations et de l’importance de votre pays pour la Francophonie scientifique. Et nous espérons, d’une part, renforcer la relation avec les 19 membres égyptiens déjà adhérents à l’AUF, et d’autre part, voir d’autres universités, grandes écoles et centres de recherche nous rejoindre.

— A ce propos, parmi les projets de l’AUF en Egypte figure Carrière et Insertion Professionnelle, Innovation et Entrepreneuriat en Egypte (CIPIEE). Qu’en est-il ?

— Le projet CIPIEE est un espace aujourd’hui opérationnel dédié à l’insertion professionnelle, à l’innovation et à l’entrepreneuriat, dans le but de favoriser l’employabilité des étudiants. Ce beau projet financé par l’AUF a été conçu avec de nombreux partenaires qui sont: l’Université Senghor, qui l’héberge, l’Université d’Alexandrie, l’Université Pharos d’Alexandrie, l’Université française d’Egypte, International Business Driving License (IBDL) et la Chambre de commerce et d’industrie française en Egypte.

— Comment voyez-vous la place du français dans l’enseignement supérieur en Egypte, et quelles sont les perspectives de développement ?

— Aujourd’hui, la langue française, tout en conservant ses atouts spécifiques linguistiques et culturels, s’affirme de plus en plus comme une langue utilitaire, une langue de l’employabilité et de l’emploi, des échanges économiques et de la mobilité internationale. Les jeunes Egyptiens, qui choisissent le français, et qui sont nombreux tant dans le secondaire que dans l’enseignement supérieur avec plusieurs établissements qui délivrent des formations totalement ou partiellement francophones, l’ont bien compris.

Certes, je sais que l’usage de la langue française est parfois perçu comme en recul, ici en Egypte, et qu’une certaine élite jadis très francophone ne l’est plus autant. Toutefois, le français connaît une dynamique remarquable au niveau mondial, seule langue parlée avec l’anglais sur tous les continents et 2e langue apprise dans le monde après l’anglais. C’est donc une langue d’avenir notamment pour les jeunes, et c’est pour cette raison que nous avons décidé de réserver un atelier spécial dédié à la Francophonie scientifique en Egypte lors de la SMFS 2022. Dans cet atelier nous allons faire non seulement un état des lieux de ce qui se fait en français dans les universités égyptiennes, mais nous allons également échanger sur les perspectives de développement des sciences et des programmes de coopération en langue française en Egypte.

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