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Les Frères lâchés par l’Europe

May Al-Maghrabi , Mercredi, 28 septembre 2022

Berlin a exclu les membres des Frères musulmans du Haut Conseil des musulmans d’Allemagne. Un tournant dans la politique européenne vis-à-vis de l’islam politique qui aura ses impacts sur l’organisation internationale des Frères musulmans.

Les Frères lâchés par l’Europe
Créé en 1994, le Haut Conseil des musulmans d’Allemagne comprend environ 4 grandes fédérations islamiques et 20 organisations.

Dans un tournant marquant, le Haut Conseil des musulmans d’Allemagne vient d’expulser tous les leaders de la confrérie des Frères musulmans dudit conseil, au premier rang desquels le Centre islamique de Munich et l’Union étudiante des Frères musulmans. Une décision qui intervient suite à un débat de plusieurs mois dans les cercles allemands, en particulier les services de renseignement et le parlement, sur l’activité controversée des Frères musulmans en Allemagne, dont l’utilisation d’interfaces légitimes qui les représentent comme des outils pour travailler au profit du groupe. Il a été aussi décidé de retirer d’Ibrahim Al-Zayyat (cadre des Frères connu pour être le ministre des Finances de la confrérie) toutes ses fonctions au sein de l’union.

Créé en 1994 dans le but de suivre les affaires de la communauté musulmane, le conseil comprend environ 4 grandes fédérations islamiques et 20 organisations aux affiliations multiples et ses membres sont d’environ 10000 personnes. Les autorités allemandes de protection constitutionnelle ont déclaré, fin juin dernier, qu’il s’agissait de « l’organisation centrale la plus importante pour les partisans des Frères musulmans en Allemagne », notant qu’elle vise à « consolider sa position en Allemagne et d’intervenir aux affaires politiques et sociales du pays ».

Des faits inquiétants pour le gouvernement allemand qui, au lendemain de l’annonce de cette décision, a publié cinq suggestions à la séance de la Commission des affaires internes et nationales, liées à la question de l’islam politique. La première est que l’islam politique et le djihadisme sont les deux faces d’une même médaille. La seconde est qu’il faut faire « la distinction entre sunnites et chiites dans la lutte contre les islamistes extrémistes ». Le troisième, c’est la nécessité d’empêcher « toute influence religieuse ou politique du Moyen-Orient ». La quatrième consiste en la nécessité d’« élaborer une stratégie globale pour faire face à l’islam politique ». Quant à la cinquième et dernière proposition, elle consiste en la nécessité de « faire face avec fermeté au plan visant à diffuser les idées de l’islam politique dans les cercles allemands ».

Un coup dur

Selon le spécialiste des groupes islamistes Ahmed Ban, les mesures prises par l’Allemagne s’inscrivent dans le cadre des récents efforts visant à endiguer les activités des groupes de l’islam politique dans ce pays, des activités qui ont proliféré, notamment au cours des deux dernières décennie d’une façon alarmante, rappelant que c’est l’Egyptien Saïd Ramadan, gendre du fondateur de la confrérie des Frères musulmans, Hassan Al-Banna, qui a instauré la présence de ce courant en Allemagne aux années 1950 et qui avait pris de l’ampleur au cours des décennies dans toute l’Europe. « Il s’agit d’un tournant important dans la politique allemande et européenne à l’égard de l’islam politique en général et des Frères musulmans en particulier. Les Frères musulmans sont désormais une entité indésirable en Allemagne au niveau officiel et sont devenus aussi rejetés par la communauté musulmane », affirme Ban. Il ajoute que les Frères seront affectés aux niveaux organisationnel, financier et social par cette volte-face qui les fragilisera davantage et qui réduira leur capacité à recruter de nouveaux membres en Allemagne.

Le spécialiste estime en outre que dépouiller Al-Zayyat, qui joue plusieurs rôles, de tous ses postes « peut représenter un coup dur pour l’économie des Frères musulmans en Europe, en particulier pour le Fonds Europe qui reçoit des fonds grâce à des dons d’autres organisations et individus, et génère des revenus en investissant et en louant des biens immobiliers ». Selon Ban, l’activité du « Fonds Europe » des Frères musulmans dans la réception de fonds étrangers et l’achat de biens immobiliers en Allemagne a incité les autorités de sécurité et politiques allemandes à le suivre.

Pour sa part, Mona Kishta, chercheuse au programme de sécurité et de défense au Centre égyptien de pensée et des études stratégiques, explique que l’Allemagne, comme d’autres pays européens, est devenue plus consciente qu’auparavant du danger que représente l’islam politique. « Auparavant, l’Allemagne était convaincue que les conflits entre les Frères musulmans et leurs gouvernements sont une affaire interne. Mais depuis l’effondrement des régimes islamistes, arrivés au pouvoir suite aux révolutions du Printemps arabe et le recours à la violence ensuite qui a dévoilé leurs vrais visages, l’Allemagne et d’autres pays européens ont réalisé la menace que représente ce courant, surtout les Frères musulmans, l’organisation mère d’où toutes les organisations djihadistes ont émergé. Ce qui les a incités à les poursuivre dans le cadre des efforts de lutte contre l’extrémisme », explique Kishta, argumentant qu’en 2022, les autorités allemandes se sont référées à un récent rapport de renseignements soulignant l’approche adoptée par le groupe et ses entités affiliées pour la diffusion de son idéologie dans la société allemande. « Les activités du groupe, qui dirige 300 organisations et associations en Allemagne, seront désormais sous la loupe. Ce qui affectera aussi leurs activités dans le reste de l’Europe, surtout en France et en Autriche où ils ont une forte présence », conclut l’analyste.

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