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Rahma Khaled : Rahma la battante

Manar Attiya , Samedi, 15 octobre 2022

Avec près de 200 médailles dans diverses disciplines sportives, Rahma Khaled, atteinte de trisomie 21, est aussi la première trisomique à devenir présentatrice de télé au Moyen-Orient. Un parcours où l’impossible n’a pas de place.

Rahma Khaled
(Photo : Mohamad Abdou)

«  N’importe quel homme sur terre est né avec du potentiel. Les capacités de chaque personne doivent être respectées, même si jugées médiocres », dit Rahma Khaled avec confiance. Cette jeune femme de 26 ans, atteinte de trisomie 21, croit vraiment en ces mots qu’elle a martelés pour la première fois en public, sur le podium de la Conférence des jeunes et des écoles organisée au Liban en 2012, par les Jeux olympiques spéciaux.

Les yeux bridés, le visage rond, la bouche petite et les lèvres très fines, Rahma Khaled, dont le prénom signifie en arabe « clémence », est atteinte du syndrome de Down dès sa naissance. Sur les podiums comme partout, elle agit en toute confiance, et ce n’est pas juste un air acquis par hasard. Car la jeune fille, friande de culture, adore collecter les informations sur tout. Elle a l’habitude, dès sa tendre enfance, de participer à des activités sportives, culturelles et sociétales. Elle a aussi beaucoup voyagé et a pris part à de divers championnats égyptiens, régionaux et internationaux. Elle aime la vie, fait preuve de beaucoup d’ambition et se sent, quelque part, responsable des autres personnes trisomiques.

Rahma a le sentiment qu’elle pourra changer le monde des « handicapés » en général. « J’espère que le mot handicapé sera supprimé des dictionnaires. Il faut arrêter d’utiliser ce terme qui nous blesse », déclare-t-elle, en toute franchise et détermination, au cours de l’une de ses conférences. C’est grâce à sa mère, Amal Eteifa, qu’elle est devenue une fille pas comme les autres. Diplômée en commerce, elle s’intéresse surtout à la psychologie positive, cette branche de la psychologie qui étudie ce qui rend les humains résilients, heureux et optimistes. Elle s’attarde sur les raisons pour lesquelles certaines personnes surmontent mieux que d’autres les difficultés de la vie. Sa maman déploie d’ailleurs de grands efforts pour que sa fille se ressent « ordinaire ». « Je n’ai jamais souhaité qu’elle soit géniale! Mais j’ai simplement voulu qu’elle soit indépendante. Toute petite, elle me disait: Maman, je n’arrive pas à faire telle ou telle chose, je lui répondais: Tu pourras et tu réussiras, j’en suis sûre », se souvient cette mère dévouée qui a réussi à élever un individu sain, sans complexes. Néanmoins, le harcèlement moral la suivait partout, l’agaçait, que ce soit de la part des adultes ou des enfants de son âge.

L’environnement familial reste décisif en ces cas-là. Les deux frères de Rahma, plus âgés de 7 et 10 ans, ont eu aussi un rôle primordial quant à son éducation. Ils l’aidaient à bouger, lui tenaient constamment la main, l’aidaient à manger, à acquérir des compétences supplémentaires et à être plus autonome. Bref, ils se sentaient responsables de la petite benjamine. « Durant les premières années, j’ai remarqué qu’ils étaient jaloux de leur soeur, car je lui accordais nettement plus d’intérêt. Mais petit à petit, j’ai réussi à leur faire comprendre qu’il fallait qu’ils participaient à la rendre plus indépendante, sinon, elle serait un lourd fardeau qu’ils porteraient sur les épaules pour le reste de la vie », avoue sa maman.

Cette dernière a vite déduit qu’elle était le problème de son bébé, née avec trois chromosomes 21 au lieu d’une seule paire. « Au départ, le pédiatre n’osait pas me le dire. Il avait peur que je succombe à la dépression », se souvient cette femme souriante, aujourd’hui dans la soixantaine. La maman a consenti à prendre tout de suite des cours en phonétique, pour apprendre « le b.a.-ba de la prononciation », notamment dans le cas des enfants souffrant d’une déficience intellectuelle et d’un retard du développement psychomoteur. Elle a ensuite travaillé dans une garderie où l’on avait besoin d’une professeure spécialisée en ce genre de cas et a toujours eu la conviction que Dieu était avec elle.

Aujourd’hui, Rahma est parvenue à réaliser son rêve grâce à son acharnement, mais aussi à celui de sa mère. Elle en est reconnaissante. « Sans elle, je n’aurais pu rien faire ! », répète la championne sportive, également la première présentatrice de télévision atteinte de trisomie dans le monde arabe.

Rahma Khaled a réussi à obtenir un diplôme de l’Institut de tourisme et d’hôtellerie, à la suite de son baccalauréat. Elle a aussi récolté 197 médailles d’or, d’argent et de bronze dans plusieurs disciplines sportives, étant championne d’Egypte, d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient en natation, en volleyball, en tennis et en tennis de table. Dès l’âge de 8 ans, elle se rendait au club sportif, avec sa maman, pour suivre des cours de natation, améliorer sa technique et se perfectionner. Pour la 1re fois, à l’âge de 13 ans, elle a récolté 4 médailles : 2 d’or, une d’argent et une de bronze. Et ce, lors du 9e Championnat régional de natation, organisé en Syrie en 2010.

Ensuite, elle a remporté la 1re place dans le Championnat de natation olympique et le Championnat d’Egypte en 2010 et 2011. L’année d’après, Rahma est partie en Jordanie pour représenter l’Egypte et remporter une médaille de bronze en tennis. Et en 2013, elle avait comme mission de sensibiliser le grand public à la trisomie 21, l’incitant à accepter les différences, durant une conférence internationale qui s’est déroulée sous le titre de « Together We Can » (ensemble, nous pouvons).

Puis, en 2014, elle a pris la parole devant des joueurs venus d’une vingtaine de pays durant le Championnat régional de tennis, tenu en Egypte, et a reçu une médaille de bronze. Mais c’est surtout l’année 2015 qui fut inoubliable pour la jeune fille. Car elle a été nommée « la femme la plus influente du pays » et a été choisie comme membre du conseil des Jeux olympiades spéciaux, représentant le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord.

Les succès et les trophées se suivent pour en faire une notoriété dans la vingtaine. Puis, un jour, on lui proposa de participer à une émission télévisée du matin, sur la chaîne DMC, devenant ainsi la première présentatrice de télé atteinte du syndrome de Down, en décembre 2018. « Hisham Soliman, président des chaînes DMC, m’a contactée pour m’annoncer la nouvelle. Au départ, j’ai pensé qu’il plaisantait, puis il s’est avéré que c’était vrai. Il a parié sur sa réussite, après qu’elle avait suivi un stage de formation », se souvient la mère de Rahma, qui en est restée bouche bée.

Rahma a réussi avec brio à interviewer Maya Morsi, présidente du Conseil national de la femme, à travers l’émission 8h du matin, sur DMC. Elle a été parfaitement intégrée à l’équipe du programme et a, depuis, pris part à de diverses conférences et manifestations, y compris devant le président de la République. Elle a de plus en plus l’habitude de prendre la parole en public et a même eu droit à un bref tête-à-tête avec le raïs, en toute finesse, comme les présentatrices confirmées de télé. Car, en la suivant sur écran, on a tendance à oublier son côté trisomique.

« J’espère pouvoir remporter une place avancée aux Championnats de France de tennis de table par équipe en 2023 », lance-t-elle, évoquant ses plans futurs. En même temps, elle souhaite poursuivre sa carrière dans les médias. « Toutes les personnes atteintes de trisomie 21 peuvent réaliser plein de choses; elles doivent bénéficier de leurs droits fondamentaux et contribuer au développement de la société. Sans persévérance, on ne peut rien faire, et l’indifférence des autres n’a jamais été un obstacle », conclut la jeune sportive.

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