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Lorsque l’oeil se met à écouter

Névine Lameï, Mercredi, 07 septembre 2022

L’universitaire et compositrice égyptienne Nahla Mattar vient de lancer sur YouTube la vidéo de l’une de ses oeuvres pour piano, créée en 1998. L’occasion de revisiter un morceau riche en émotions et de partager ses moments forts.

Lorsque l’oeil se met à écouter
La pianiste Sara Moro.

La musicologue et compositrice égyptienne Nahla Mattar, également professeure à la faculté de pédagogie musicale, section Théorie et Composition, vient de partager sur YouTube la vidéo de l’une de ses compositions pour piano A Day’s Repeated Moments (moments répétitifs d’une journée). Cette composition, qui ne dépasse pas les quatre minutes, a été admirablement jouée par la pianiste italienne Sara Moro à la 6e édition du festival Piano Lab, tenue en août dernier à l’église Saint-Francesco, à Martina Franca (ville de Taranto, en Italie), dans une belle ambiance gothique.

La pianiste a étudié aux Conservatoires F. Cilea, de Reggio Calabria, et G. Verdi, de Milan, puis a obtenu son cum laude (piano) du Conservatoire N. Piccinni de Bari. Elle a excellé dans ce morceau plein d’émotions et de sensations fortes.

Celui-ci a été créé par Nahla Mattar en 1998, mais il capte toujours l’intérêt des plus grands pianistes. Et ce, à cause de sa structure permettant de raconter une histoire, de tisser des contes situés dans un espace de temps, contrairement à la logique d’une « musique pure qui ne fait appel qu’à une perception abstraite et absolue (symphonie, concerto…), sans référence à aucun élément extramusical », comme l’explique Nahla Mattar. La musique dite à programme, dans A Day’s Repeated Moments, rapproche ce morceau du poème symphonique (composition orchestrale généralement en un seul mouvement, de forme libre, inspirée par une idée extramusicale poétique ou descriptive). Elle offre au pianiste de multiples façons d’interprétation et d’expérimentation. Bref, elle permet au musicien de s’exprimer comme il le désire.


La compositrice Nahla Mattar.

Libre comme le vent, la pianiste Sara Moro parvient à toucher les auditeurs, leur faisant vivre de courts instants de détente, suivis de forts moments de colère, d’irritation et de refoulement émotionnel. La musicienne s’emploie à accentuer le pattern oriental du morceau, le motif rythmique répétitif de base inspiré du maqam hijaz. C’est par celui-ci que Mattar a réussi à incarner les moments de colère à demi-ton, prenant le dessus sur le reste des sentiments.

Pour sa part, Sara Moro prend le risque, accélère le rythme de la colère, soumet sa notation musicale à une abréviation qui lui permet de gagner de l’espace et du temps. Et ce, pour aller de pair avec le rythme rapide du quotidien et ses transformations.

De la colère à l’accalmie

A Day’s Repeated Moments commence sur un ton mélancolique, suivant un rythme lent, reflétant un temps nuageux et déprimant. Puis, soudainement, viennent la colère et le climat de tension. Suit alors un moment éphémère de détente et d’accalmie. La compositrice retourne rapidement à la colère, mais cette fois-ci de manière plus violente. La pianiste s’arrête soudainement de jouer (c’est la fin subite). Tout au long de l’interprétation musicale, l’auditeur vit un changement de tempo, d’harmonie et de rythme avec des hauts et des bas, des progressions, des interruptions et des remises en question.

Une affaire de motivation

Ce morceau était le sujet du master de Nahla Mattar, passé en 1998, suivant l’exemple de La Musique à programme chez Rifaat Garana. « En 1998, j’éprouvais des frustrations au quotidien. J’avais des sauts d’humeur terribles, dominés le plus souvent par des moments de colère, de tristesse et de chagrin. D’où la naissance de ce morceau. D’habitude, je m’inspire de mon vécu, de mes histoires quotidiennes; je les traduis en notes et en langage musical. Dans A Day’s Repeated Moments, j’ai essayé de communiquer mes sentiments à l’époque, mais aussi de rompre avec la monotonie. La musique à programme, dans le sens plus restreint que lui donnait Franz Liszt, désignait au moment de sa création au XIXe siècle une musique sans texte chanté. Prenons en exemple la fameuse Symphonie fantastique, créée par Berlioz en 1830 », précise Nahla Mattar. Et d’ajouter: « Pour moi, la musique est une personnalité que je forme. Tout dépend de mon humeur au moment de la composition. Il peut y avoir plusieurs tempéraments dans une même composition, c’est ce que j’appelle l’architecture musicale ».

La musicologue nous fait admirablement découvrir des genres musicaux différents, mélangeant le classique au folklore et au contemporain, la musique orientale à l’écriture occidentale. L’ensemble du morceau est né de deux mélodies contrastées, de booms et de chutes, d’un jeu en accords et d’un autre en arpèges. Peut-on parler d’un « oeil qui écoute », selon la belle formule de Claudel ? A Day’s Repeated Moments, à la fois narrative et concise, accorde la priorité à l’ouïe plutôt qu’à la vue, elle nous apprend à écouter tout ce qui vient des vibrations du monde, non pas avec les oreilles, mais avec l’esprit, avec le « souffle énergétique ».

https://youtube.be/QAPmAnA4m1Y

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