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Mohamed Mohsen Abo El-Nour : Le risque d’une guerre civile plane, à moins que cette situation ne soit vite maîtrisée

Ola Hamdi , Mercredi, 07 septembre 2022

Dr Mohamed Mohsen Abo El-Nour, fondateur et président du Forum arabe pour l’analyse des politiques iraniennes, explique le dilemme des armes incontrôlées en Iraq et ses répercussions.

Mohamed Mohsen Abo El-Nour

Al-Ahram Hebdo : Les armes incontrôlées en Iraq restent une problématique sans solution en Iraq. Quelles en sont les conséquences ?

Dr Mohamed Mohsen Abo El- Nour : Un vrai dilemme, car il n’y a pas de pays au monde avec autant de factions portant des armes, et l’Etat est incapable de les collecter. L’Iraq présente un cas rare dans le système international actuel. Le premier ministre iraqien, Moustafa Al-Kazimi, a mené d’intenses efforts pour restaurer la place de l’Iraq et revenir à la situation de l’avant-invasion américaine de 2003. Cependant, il fait face à de nombreux défis politiques et législatifs. La scène actuelle est très complexe. Je pense qu’il est nécessaire que de grands pays comme les Etats-Unis interviennent pour aider Al-Kazimi à désarmer les milices avant que les choses ne dégénèrent, d’autant plus que plane le risque d’une guerre civile à grande échelle à moins que cette situation ne soit vite maîtrisée.

— Pensez-vous donc, comme l’a dit Al-Kazimi, que la crise actuelle soit causée par la prolifération des armes ?

— Je suis un peu d’accord avec cette affirmation, mais je trouve qu’il s’agit aussi d’une crise liée à la bureaucratie et à l’indiscipline de certaines autorités judiciaires. Il existe une crise majeure dans le système judiciaire dont souffre l’Iraq. De nombreux Iraqiens sont insatisfaits et peu confiants dans les décisions de la Cour constitutionnelle suprême et ne font pas confiance au chef du Conseil supérieur de la magistrature, Faiq Zeidan, qui a des liens profonds avec l’ancien premier ministre, Nouri Al-Maliki.

— Mais qui porte les armes en Iraq ?

— Il y a 3 factions principales qui portent des armes : les forces régulières iraqiennes dirigées par Moustafa Al-Kazimi, les milices du Hachd Al-Chaabi, ou les unités de mobilisation populaire qui se composent de nombreux groupes et organisations armés, notamment Kataëb Hezbollah, Assaïb Ahl Al- Haq et Harakat Al-Nujaba, et enfin les Brigades de la paix, fidèles au mouvement sadriste. Ces brigades portent des armes iraniennes, allant des drones, des lance-roquettes, des mortiers, des mitrailleuses et des armes anti-aériennes.

— Et quelles sont les raisons de la prolifération des armes ?

— La forte division entre les partis politiques, l’incapacité à former un gouvernement après les élections et l’échec du parlement à élire un nouveau président de la République, outre les décisions judiciaires rendues par le pouvoir judiciaire suprême et la Cour constitutionnelle suprême, ont contribué à cette situation. Tout cela a donné lieu à une prolifération des armes incontrôlées, car pour ceux qui les portent, les solutions politiques et juridiques étaient inefficaces. C’est pourquoi les partisans du mouvement sadriste ont eu recours au port d’armes. Alors que les forces proiraniennes reçoivent des instructions de l’Iran pour entraver le processus politique et juridique dans le pays afin que le mouvement sadriste ne puisse pas former un gouvernement. Si Al-Sadr arrive à contrôler le pays, l’influence de grandes figures soutenues par l’Iran ces 20 dernières années disparaîtra.

— Voulez-vous dire que le noeud du problème c’est l’Iran ?

— Il existe de nombreux défis, dont le plus grand auquel est confronté Al-Kazimi est l’ingérence à la fois directe et secrète de l’Iran chez son voisin. L’Iran, à l’époque de Nouri Al-Maliki, s’est immiscé dans l’Iraq, a nommé des cadres et des fonctionnaires qui lui sont fidèles. Cela a conduit à rendre la scène tout à fait complexe dans le sens où il n’y a pas de solution à ce qui se passe en Iraq sans que l’Iran en fasse partie et qu’il l’accepte bien sûr. Tout cela est pour que l’Iraq n’aille pas vers une puissance qui lui est opposée, à savoir la puissance du Golfe, avec à sa tête l’Arabie saoudite ou encore les Emirats arabes unis, qui se sont engagés dans une alliance stratégique avec les Etats-Unis et Israël, ennemis de l’Iran.

— La libanisation de l’Iraq, comment voyez-vous ce terme ?

— Effectivement, étudier le modèle libanais peut être utile dans la solution, car le Liban a connu une guerre civile violente et étendue qui ne s’est terminée qu’avec la signature de l’accord de Taëf sous l’égide de l’Arabie saoudite. Cet accord a instauré un système de quotas où le président de la République est un chrétien maronite, et le premier ministre, un sunnite, et le président du parlement, un chiite, en plus d’avoir des quotas pour certains ministères souverains et le groupe économique. Cette formule peut être utile, avec la nécessité de la présence d’un pays non impliqué politiquement en Iraq qui essaie de rassembler les différentes factions pour parvenir à un consensus politique. J’estime que le seul pays qui n’est pas impliqué négativement en Iraq est l’Egypte, car c’est le seul pays qualifié pour être un médiateur impartial et digne de confiance de la part de toutes les parties et factions. Les factions kurdes doivent également être présentes. En outre, je trouve qu’Al- Azhar peut jouer un rôle constructif en rapprochant les points de vue des factions politiques iraqiennes pour résoudre la crise actuelle.

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