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Quand l’espace devient le vrai protagoniste !

Lamiaa Alsadaty , Mercredi, 31 août 2022

A travers son documentaire Min Meir Ila Meir (de Meir à Meir), la cinéaste Maggie Morgan invite les spectateurs à l’accompagner dans un voyage nostalgique à la recherche de ses racines.

Quand l’espace devient le vrai protagoniste !
Les problèmes auxquels les villageois de Meir font face sont liés à la détérioration de l’espace.

Dans une atmosphère de spiritualité très calme et très apaisante s’ouvre le film Min Meir Ila Meir (de Meir à Meir) sur la cinéaste Maggie Morgan en train de mettre en ordre des photos en noir et blanc. Motivée par les histoires de sa grand-mère, elle exprime sa décision d’aller visiter le village de Meir, à majorité chrétienne, et situé en Haute-Egypte. Ses grands-parents y ont vécu leur enfance et leur jeunesse avant de se marier et partir pour Alexandrie. Et ce, à l’instar de la plupart des grandes familles qui ont quitté le village à la recherche d’une vie meilleure dans la capitale ou même à l’étranger. Malgré le temps qui passe et l’espace qui les sépare, ces gens gardent toujours en mémoire des souvenirs doux du village. «  Combien de personnes sont libres de choisir leurs voyages? Qui peut décider quand partir ou quand revenir ? Ou même choisir où aller ? ». Par cet enchaînement de questions, Maggie entame son itinéraire pour Meir qui a commencé en 2008.

Elle tisse ainsi progressivement le rapport entre le lieu et les personnes. Morgan adopte un style proche du cinéma direct, qui inclut à la fois une approche du thème et des protagonistes. Et ce, en filmant des gens ordinaires et en leur fournissant un espace d’expression. Par ceci, elle cherche à atteindre les standards du cinéma d’auteur et un certain degré d’authenticité. Elle montre aussi des moments décisifs de la vie de certains personnages tels le mariage d’un couple, la joie d’une jeune femme qui vient de gagner à la loterie et qui pourra rejoindre son frère aux Etats-Unis.

La réalisatrice emmène le spectateur dans un double voyage. D’une part, elle lui fait visiter les endroits cités par sa grand-mère, dont le marché, les maisons de certaines familles, lui permet d’assister au Mouled Al-Adra (fête foraine pour célébrer la Vierge) et à une autre tradition qui consiste à couper des oignons au seuil des maisons le jour de Pâques. Et d’autre part, elle partage les souvenirs racontés par des membres âgés des grandes familles qui sont nés dans le village, mais l’ont quitté pour s’installer ailleurs telles les familles Behman, Khanagra et Losa.

Rire de la misère

Au cours du premier voyage, Maggie Morgan est toujours accompagnée de la famille de Abdel-Tawwab, composée de trois enfants: les deux garçons Romany et Kirolos, et la fille Mariam. Leur père, Abdel-Tawwab, est un journalier qui travaille tantôt comme fermier sur les terrains des autres, tantôt comme ouvrier. Cette famille, comme les autres familles du village, baigne dans la misère, cependant, elle ne cesse de rire et de sourire. Une sorte de masque qui camoufle une misère difficile à décrire. Or, une simple question posée par la cinéaste à Romany met du baume au coeur. « Que voudrais-tu faire quand tu serais grand ? ». « Je voudrais partir au Koweït », a répondu Romany à Maggie qui a poussé un peu plus ses interrogations : « Tu ne voudrais pas être ingénieur ou médecin ? ». Le côté mélancolique dissimulé est révélé par sa réponse : « Je voudrais être riche. C’est l’argent qui compte ».

La mélancolie est dévoilée également par la caméra qui donne l’impression de lutter afin de trouver suffisamment d’espace et de lumière pour cadrer les protagonistes pris dans leurs petites pièces.

Maggie rencontre une vieille dame qui critique l’acte de certains jeunes du village qui, déprimés, optent pour le suicide. Romany, quant à lui, s’infiltre dans la conversation pour s’insurger contre les âgés qui tiennent fort à la vie. Une réponse-gifle d’un garçon dont l’âge ne dépasse pas douze ans.

Le suicide devient un vrai phénomène dans ce village macabre. Un vieil homme, Am Samir, tient à marquer dans ses registres tous les événements du village, y compris la mort, comme le faisaient ses ancêtres.

A travers la juxtaposition des histoires sont construits des liens visuels et thématiques entre les sujets. L’enchevêtrement des histoires et les frontières floues entre les espaces montrent que les problèmes auxquels la population doit faire face sont liés entre eux. La pauvreté conduit au désespoir, et parfois même au suicide.

Maggie quitte le village pour l’explorer de nouveau, douze ans après, en vue de souligner les changements survenus: des femmes qui ont été auparavant filmées refusent cette fois-ci d’être filmées; certains habitants ont émigré, Am Samir est mort, Mariam rêve de partir pour la France et Romany, à qui le coeur des spectateurs est attaché, est mort lui aussi, à cause d’un empoisonnement du sang. Un twist qui conduit les spectateurs à y penser pendant un moment.

Au-delà de l’accent porté sur la strate sociale de certains protagonistes (des familles aisées originaires de Meir vs les villageois de Meir), le thème sous-jacent du film se rapporte la plupart du temps à la relation entre les hommes et l’espace. Les sujets choisis révèlent que tous les problèmes auxquels ils font face sont liés à la détérioration de l’espace qu’ils occupent, voire qu’ils n’arrivent vraiment pas à occuper. L’espace devient donc source de plusieurs problèmes. La cinéaste découvre un village, à l’encontre des histoires de sa grand-mère, misérable, que tout le monde cherche à quitter.

Elle a brillamment réussi à révéler comment les vies et les destins sont subordonnés aux lieux.

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