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Dr Ahmed Sultan : L’hiver marquera un tournant dans la crise

Racha Darwich , Mercredi, 31 août 2022

Dr Ahmed Sultan, spécialiste des affaires énergétiques et membre du comité de l’énergie au syndicat des Ingénieurs, revient sur l’impact de la guerre en Ukraine sur le dossier de l’énergie. Entretien.

L’hiver marquera un tournant dans la crise 

Al-Ahram Hebdo : Six mois après le déclenchement de la guerre en Ukraine, quelles en sont les dimensions sur le plan mondial ?

Dr Ahmed Sultan: Au cours des premières semaines, cette guerre semblait être une guerre régionale de portée limitée mais au bout de 6 mois, ses conséquences ont atteint les quatre coins du monde de manière inattendue influençant la vie quotidienne, l’économie et les alliances politiques.

— A l’approche de l’hiver, la crise énergétique peut-elle contribuer à mettre un terme à cette guerre comme l’hiver a mis un terme à la Première Guerre mondiale ?

— La guerre a entraîné la suspension d’une partie importante de l’approvisionnement mondial en gaz naturel créant une véritable crise mondiale du gaz. Alors que les pays européens se précipitent pour sécuriser les expéditions de gaz naturel liquéfié avant l’hiver, ce produit est devenu un moteur majeur de l’inflation mondiale, poussant le continent européen au bord de la récession. L’Europe importe près de 40% de ses besoins en gaz de Russie, alors que ce chiffre était de 27% seulement en 2009. Le président russe parie sur la force de son arme majeure que représente le gaz naturel. L’hiver marquera un tournant dans la crise, avec soit la victoire de Moscou, soit la libération de l’Europe de la dépendance au gaz naturel russe.

— Comment la guerre a-t-elle changé la carte mondiale de l’énergie ?

— L’énergie russe, bien que méprisée par Washington et ses alliés, demeure une arme fatale qui peut frapper la stabilité de l’Europe. Jusqu’à présent, les Européens, en particulier les Allemands, n’ont pas réussi à se libérer de la dépendance au gaz russe. Plus de 70% des exportations russes de gaz sont orientées vers l’Europe. 27 pays en dépendent avec en tête l’Allemagne qui importe près de 49 milliards de m3, l’Italie avec 21 milliards et l’Autriche avec 13 milliards. La valeur des exportations du gaz naturel russe atteint près de 120 milliards de dollars par an, soit près de 36 % du budget de Moscou. Le continent européen a élaboré un plan pour se libérer de la dépendance russe. C’est ainsi que la Commission européenne a consacré la somme de 225 milliards de dollars pour réaliser ce plan, qui dépend principalement de la transition vers des sources d’énergie alternatives. Se libérer de la dépendance des deux tiers de l’énergie russe fin 2022 est un objectif majeur. Cependant, il semble difficile à atteindre en raison de la faiblesse des alternatives disponibles et du court laps de temps.

— Quels sont les pays qui peuvent donc compenser une partie du gaz russe ?

— L’Iran est le deuxième plus grand producteur de gaz naturel après la Russie avec une production de 290 milliards de m3, mais dont 280 milliards sont consommés localement. Si les Etats-Unis allègent les sanctions contre Téhéran, cet excédent pourra être exporté, à condition d’assurer l’infrastructure nécessaire. Ce qui nécessitera des années. Par ailleurs, des pays comme la Norvège, l’Algérie, la Libye et l’Azerbaïdjan peuvent exporter vers l’Europe en augmentant légèrement leur production à condition d’assurer leurs besoins internes. Quant aux autres pays qui ne sont pas reliés avec l’Europe par des gazoducs, ils devront exporter le gaz sous forme liquide. Dans ce contexte, Washington, le troisième exportateur de GNL, a déclaré qu’il pouvait doubler son GNL destiné à l’Europe. Cependant, l’Europe aura encore besoin de millions de m3 supplémentaires. Le gisement du nord du Qatar, que l’Europe veut agrandir pour augmenter la productivité, se présente comme une autre alternative. Mais Doha n’a pas l’intention de commencer cette étape avant 2025.

Par ailleurs, en juin dernier, l’Europe a signé un accord tripartite avec l’Egypte et Israël pour importer du gaz via des gazoducs passant par les côtes égyptiennes grâce à l’énorme infrastructure dont dispose l’Egypte qui facilite l’exportation vers l’Europe.

— La guerre a établi de nouveaux fondements dans les relations internationales entre les pays. Comment a-t-elle changé la carte géopolitique du monde ?

— La crise russo-ukrainienne a remodelé le paysage mondial et retracé la carte énergétique mondiale annonçant une nouvelle ère où le flux de l’énergie est affecté par la concurrence géopolitique autant que par la loi de l’offre et de la demande. Tout nouvel ordre qui émerge ne sera pas tout à fait clair avant plusieurs années, mais nous pouvons dire que dans ce système, la libre circulation des marchandises et de l’énergie sera inférieure à ce que le monde a vu depuis la fin de la Guerre froide. Il s’agira d’ordre mondial multipolaire moins militarisé, gouverné par les règles de la concurrence économique de manière significative.

— Quelles sont les répercussions de cette guerre sur le Moyen-Orient ?

— Le Moyen-Orient ainsi que l’Afrique du Nord sont certes vulnérables aux répercussions de cette guerre. L’impact de la crise peut être résumé en ces aspects: les chocs des prix alimentaires (blé), la hausse des prix du pétrole et du gaz naturel et l’abstention des investisseurs de recourir aux risques en optant pour les investissements sûrs. Le fait qui peut affecter les flux de capitaux privés vers les marchés émergents.

En général, il ne peut y avoir de gagnant dans une guerre dévastatrice comme la guerre russo-ukrainienne. Cependant, elle a accru l’influence arabe au sein de l’Opep et permis l’émergence de la puissance de l’Arabie saoudite dans l’alliance pétrolière Opep+ en tant que pays influent sur la scène pétrolière mondiale. De plus, les pays exportateurs d’hydrocarbures tels que le Qatar, l’Arabie saoudite, le Koweït, la Libye et l’Algérie peuvent connaître une amélioration significative de leur balance budgétaire et de leurs taux de croissance. Les pays exportateurs de gaz naturel, y compris l’Egypte, sont également susceptibles de voir augmenter leur rôle important dans l’industrie énergétique de la région. Par contre, les pays non producteurs de pétrole comme la Jordanie, le Liban et la Syrie seront confrontés à des répercussions négatives qui pourraient conduire à de graves tensions économiques.

— Comment la crise énergétique peut-elle accélérer le rythme des projets égyptiens de raccordement électrique avec l’Europe ?

— Les projets de raccordement électrique entre l’Egypte et le continent européen représentent une source importante d’énergie pour l’Europe. Au cours des dernières années, l’Egypte a réalisé de grands succès dans le secteur de l’énergie grâce à la stratégie définie par l’Etat égyptien pour devenir un hub énergétique régional. Pour exploiter son excédent de 20 000 mégawatts, l’Egypte a entrepris de nombreux projets de raccordement comme EuroAfrica Interconnector, qui est un câble d’interconnexion électrique d’une capacité d’environ 2000 MW, qui relie l’Egypte à Chypre, à la Grèce et à l’Europe sur une longueur d’environ 1396 km, joignant ainsi l’Afrique à l’Europe et assurant une voie alternative et fiable pour le transport de l’énergie électrique vers et depuis le continent européen.

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