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Eau : Les enjeux stratégiques d’une gestion durable

Aliaa Al-Korachi , Mercredi, 17 août 2022

Alors que la gestion durable de l’eau est l’un des défis les plus urgents pour l’humanité, l’Egypte tente de trouver des solutions pour faire face aux multiples problématiques liées à l’eau. Explications.

Eau : Les enjeux stratégiques d’une gestion durable

Un bien précieux, des enjeux multiples. Formé par combinaison d’hydrogène et d’oxygène, l’eau, liquide incolore, inodore et sans saveur à l’état pur, est une ressource indispensable à l’existence et au développement. Malgré l’importance stratégique de l’eau, le stress hydrique s’étend dans le monde. Ce phénomène apparaît lorsque les ressources en eau douce disponibles sont inférieures à la demande. Selon les estimations des Nations-Unies, « le monde devra faire face à un déficit hydrique global de 40 % » dès 2030. Le Moyen-Orient est la région la plus touchée par la difficulté de l’accès à l’eau: sur les 20 pays qui connaissent les plus hauts niveaux mondiaux de stress hydrique, 14 sont arabes (voir page 5). C’est pourquoi, comme l’explique Abbas Chéraky, professeur de géologie et de ressources en eau à l’Université du Caire, la gestion durable de l’eau est devenue un enjeu majeur pour l’ensemble de la planète. « A cause de l’augmentation de la population dans la région arabe et de l’écart croissant entre la demande en eau et la quantité disponible, la plupart des pays arabes est confrontée à la menace de l’insécurité hydrique : il est prévu que la part d’eau du citoyen arabe diminue de 1000 m3 à moins de 500 m3 d’ici 2025, ce qui équivaut au seuil absolu de pénurie d’eau », explique-t-il.

En Egypte, plusieurs défis

C’est dans ce contexte que l’Egypte déploie des efforts inlassables pour faire face à ses défis hydriques: croissance démographique, changements climatiques, ressources limitées en eau et la poursuite par l’Ethiopie du remplissage unilatéral du barrage de la Renaissance sans accord préalable avec l’Egypte et le Soudan. Les ressources totales disponibles en eau douce sont estimées à environ 60 milliards de m3 d’eau par an, alors que ses besoins s’élèvent à environ 114 milliards de m3 d’eau par an. Par ailleurs, l’augmentation de la population représente un défi majeur. D’ici 2050, la population totale devrait dépasser les 150 millions d’habitants. Ce qui représentera une forte pression sur les ressources en eau. Quant aux ressources en eau renouvelables de l’Egypte, elles sont limitées et proviennent, dans leur majorité, de l’eau du Nil (55,5 milliards de m3 par an), en plus de quantités très limitées de l’eau de pluie (1,3 milliard de m3 par an) et de l’eau souterraine profonde dans les déserts (5,5 milliards de m3 par an).

Autre défi majeur: les violations éthiopiennes du droit international et de l’accord de principes, signé entre l’Egypte, le Soudan et l’Ethiopie en 2015, et qui oblige l’Ethiopie à ne pas remplir le barrage sans accord avec les pays en aval, se poursuivent. Le premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, vient d’annoncer l’achèvement du troisième remplissage du barrage éthiopien et le début de la production d’électricité à partir de la 2e turbine. Selon Chéraky, l’Ethiopie a réussi à retenir 9 milliards de m3 lors du troisième remplissage, portant le volume total d’eau stockée dans le réservoir du barrage à environ 17 milliards de m3 et à une hauteur de 600 mètres.

En fait, les négociations sur le barrage sous l’égide de l’Union africaine entre les trois pays sont au point mort depuis avril 2021, après des pourparlers marathon qui ont duré plus d’une décennie sans résultat. Le 30 juin 2022, l’Egypte a adressé une lettre au Conseil de sécurité des Nations-Unies pour s’opposer « totalement » aux mesures unilatérales de l’Ethiopie, en insistant sur le fait que « l’Etat égyptien ne tolérera aucune atteinte à sa sécurité hydrique ou toute menace pour le peuple égyptien, qui considère le Nil comme sa seule source de vie ». « L’Ethiopie a fait du barrage de la Renaissance une bombe à eau après avoir augmenté sa capacité à 74 milliards de m3 par rapport aux 11,1 milliards initialement prévus », souligne Chéraky.

Stratégie à long terme

Quel est donc le plan de la gestion des ressources en eau de l’Egypte, afin de combler l’écart entre l’offre et la demande, rationaliser l’utilisation de cette substance vitale et compenser une éventuelle baisse du niveau du Nil? « L’Egypte tente de trouver des solutions alternatives pour combler ce déficit qui s’élève à environ 57 milliards de m3 par an et pour faire face aux multiples problématiques liées à l’eau », explique Chéraky. Fin 2020, l’Egypte a lancé une stratégie de gestion des ressources hydriques à long terme jusqu’en 2037 avec des investissements qui pourraient aller de 50 à 100 milliards de dollars. Dans le cadre de ce plan, de nombreux projets ont été lancés. En septembre 2021, l’Egypte a donné le coup d’envoi à la plus grande station d’épuration d’eaux usées Bahr Al-Baqar, à Port-Saïd, avec une capacité de production de 5,6 millions de m3 par jour. D’un autre côté, les travaux de revêtement des canaux d’irrigation sont en cours en Egypte. Ce projet, qui devrait permettre à terme de revêtir les canaux d’irrigation sur 30000 km, vise à éviter l’infiltration de 5 milliards de m3 d’eau par an et améliorer le processus de gestion et de distribution de l’eau.

Autre volet. L’Etat vise à construire dans les prochaines années 17 stations de dessalement de l’eau de mer qui devraient fournir en tout 2,8 millions de m3 d’eau potable. « Le dessalement de l’eau de mer est l’un des axes futurs les plus importants pour augmenter les ressources en eau, d’autant plus que son coût diminue grâce aux technologies modernes », explique l’expert.

Nommé le 14 août à la tête du ministère des Ressources en eau et de l’Irrigation dans le cadre du remaniement ministériel, Hani Atef Sweilam, professeur de développement durable et de gestion des ressources en eau à l’Université américaine, a donc une importante tâche. « L’un des défis les plus importants auxquels le pays est confronté est les effets négatifs du changement climatique, puisque l’Egypte paie deux fois la facture du changement climatique: le premier concerne l’élévation du niveau de la mer, ce qui représente un grand défi pour les plages des villes côtières, et le second est son impact sur les taux de précipitations dans le bassin du Nil », a déclaré le ministre dans une conférence de presse. Concernant le barrage éthiopien, Sweilam a confirmé « la position ferme de l’Egypte de respecter ses droits historiques sur les eaux du Nil et de préserver sa sécurité hydrique», avant d’ajouter: « Nous coopérerons avec toutes les institutions nationales et étrangères pour conserver et gérer l’eau de l’Egypte en utilisant les moyens les plus efficaces et les plus disponibles ». Et de conclure : « 97% des ressources de l’eau du Nil proviennent de l’extérieur des frontières de l’Egypte. C’est pourquoi le terme coopération sera le titre qui va dominer le futur des relations entre l’Egypte et les pays du bassin du Nil, pour réaliser les intérêts communs et de réduire les effets négatifs du changement climatique » .

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