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Le théâtre pour tous

May Sélim, Mercredi, 10 août 2022

Le metteur en scène Ahmed Ismaïl, honoré récemment par le Festival national du théâtre, essaye de remettre sur les rails un projet suspendu en 2018. Celui-ci vise à réintroduire le spectacle dans les milieux ruraux.

Le théâtre pour tous
Les enfants préparent les décors du théâtre.

Al-Gorn en arabe signifie l’aire de battage de blé, là où on sépare le grain de la tige. Cet espace, réservé au travail dans la journée, se transforme en un lieu de divertissement le soir. Les paysans s’y regroupent pour s’amuser, dans les milieux ruraux.

S’inspirant de ce concept, Ahmed Nawar, ancien président de l’Organisme des palais de la culture vers 2005, a choisi, avec le metteur en scène Ahmed Ismaïl, d’intituler le projet culturel qu’ils voulaient monter dans les provinces égyptiennes le Théâtre d’Al-Gorn.

Ce projet de développement culturel devait servir environ 5 000 villages, essayant d’appliquer à une plus grande échelle l’initiative lancée par Ahmed Ismaïl il y a 40 ans dans son village natal Choubra Bakhoum (dans le Delta du Nil). Ce dernier avait initié les villageois à faire du théâtre, mais aussi à pratiquer d’autres formes artistiques. «  Mon projet visait dès le début à développer la campagne culturellement, en mettant en place des théâtres ouverts. Ahmed Nawar avait visité Choubra Bakhoum et a beaucoup apprécié nos activités, ciblant les enfants et les adultes. Une fois devenu directeur de l’Organisme des palais de la culture, il m’a demandé de lancer un projet similaire, à une plus large échelle, jusqu’à englober tous les villages égyptiens », se souvient Ahmed Ismaïl.


(Photo : Bassam Al-Zoghby)

Au bout de deux ans de préparation, on a commencé à travailler dans cinq gouvernorats. « Nous avons débuté par les étudiants du cycle préparatoire dans un village du gouvernorat d’Al-Wadi Al-Guédid. De temps à autre, le projet passait par des moments difficiles à cause des changements des directeurs de l’Organisme des palais de la culture et de l’instabilité du pays à partir de 2011. Cinq ans plus tard, nous avons collaboré avec l’artiste-marionnettiste Nagui Chaker et son disciple, Mohamed Fawzy, pour introduire la fabrication et l’animation de marionnettes dans le projet. Fawzy a tenu des ateliers de formation pour enfants et adultes au gouvernorat de Daqahliya », indique Ismaïl.

Plusieurs artistes et intellectuels ont participé à ce projet dont, entre autres, le metteur en scène Ezzat Zein, le plasticien Ahmed Al-Ganeyni, le poète et parolier Ragab Al-Sawy et l’écrivaine Hala Al-Badry.

La petite histoire de Choubra Bakhoum

Al-Gorn a donc suivi les mêmes étapes que l’expérience pilote de Choubra Bakhoum, commencée dans les années 1970, mais de manière plus élaborée et étudiée à long terme. « J’ai grandi dans un milieu rural. Dans le temps, il y avait beaucoup de troupes amateurs dans les villages. Je faisais du théâtre avec mes collègues à l’école durant le cycle primaire. Puis, j’ai rejoint l’Institut supérieur des arts dramatiques au Caire en 1971. Pendant les vacances d’été, je renouais contact avec mes anciens camarades de classe et quelques amis d’enfance, également amateurs de théâtre. Nous avons voulu faire quelque chose ensemble dans le village et, du coup, nous avons fondé une troupe de théâtre », se souvient Ahmed Ismaïl. Ismaïl voulait donner des pièces de théâtre et les autres membres de la troupe cherchaient simplement à présenter des sketchs pour divertir les habitants du village. Il fallait donc trouver un compromis.

L’année suivante, la troupe a décidé de programmer des sketchs, mais aussi des soirées de chant et des mini-pièces de théâtre. « C’était notre stratégie pour habituer les villageois à regarder des spectacles. J’ai dû attendre cinq ans avant de donner une vraie pièce de théâtre, à savoir Al-Zawbaa (l’ouragan) de Mahmoud Diab en 1977 », précise le metteur en scène.


Soirée de moisson, donnée en 1999 au village de Choubra Bakhoum.

Dix ans après, ils ont réussi à construire un théâtre. « Vers la fin des années 1970, je suis parti en France pour étudier. Je m’intéressais à déchiffrer la nature des publics, un peu partout, dans les provinces. Je voulais surtout comprendre pourquoi le public était-il souvent limité, en dehors des grandes villes ? Mes recherches académiques en la matière m’ont permis de mieux analyser le cas de figure de Choubra Bakhoum. Mon master portait sur la conception du théâtre dans les milieux ruraux égyptiens. De retour en Egypte, j’ai cherché à créer des formes théâtrales, proches des villageois et de leur mode de vie », souligne-t-il. S’inspirant du monde villageois et de ses traditions artistiques, Ahmed Ismaïl a développé des formes de théâtre basées sur la culture populaire et le folklore, d’où la naissance de Sahra Rifiya (veillées rurales), Layali Al-Hassad (soirées de moisson), Rassoul men Qariyet Tamriya (le messager du village de Tamriya), soirées réservées aux contes populaires et aux chants des troubadours, etc.

« Nous donnions nos spectacles dans des espaces ouverts, des théâtres de fortune, et je me demandais tout le temps : pourquoi il n’y avait pas de vrai théâtre dans le village ? ». Il fallait simplement en construire un. C’est ce qu’il a entamé en 1987. « Les villageois eux-mêmes ont construit un théâtre de leurs propres mains, en misant sur leurs efforts et moyens personnels. Les enfants peignaient les estrades par eux-mêmes ».

Au cours de ses différents spectacles, Ismaïl invitait les villageois à venir visiter le théâtre, il tenait à ce que chacun d’entre eux ramène sa femme. Il voulait briser les tabous et leur apprendre à respecter le théâtre.

Touchant de près à leurs soucis, à travers ses pièces, il a réussi à intégrer le jeu du théâtre dans les activités du village. Parfois même les habitants lui proposaient les thèmes à traiter, ce qu’ils voulaient voir sur les planches. Ainsi, pendant plus de 40 ans, la troupe de Choubra Bakhoum a initié les gens au théâtre, au chant et aux arts plastiques. Et ce, jusqu’à suspendre ses activités en 2012.

« Je me suis occupé simultanément du projet d’Al-Gorn à partir de 2005. Mais au lendemain de la Révolution de Janvier 2011, l’instabilité politique du pays a entravé nos activités. En l’absence de financement et de maintenance, le théâtre fut démoli », raconte-t-il tristement.

En ce moment, Ismaïl espère reprendre les activités de sa troupe et construire un nouveau théâtre dans son village. Il rêve aussi de reprendre le projet d’Al-Gorn, suspendu en 2018. Avec d’autres intellectuels et artistes, ils veulent atteindre une plus grande équité culturelle, avec l’aide du ministère de la Culture, en ressuscitant un projet qui leur tient à coeur.

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