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Reem Bassiouney : La linguiste romancière

Lamiaa Alsadaty , Mercredi, 27 juillet 2022

Professeure de linguistique et écrivaine, Reem Bassiouney a parcouru un chemin parsemé d’histoire et de fiction, et orné de sciences et de langues. Elle vient de recevoir le prix d’Excellence de l’Etat dans le domaine de la littérature pour l’ensemble de ses oeuvres.

Reem Bassiouney
(Photo : Reem Bassiouney )

Elle n’a jamais choisi la linguistique. C’est bien cette dernière qui l’a choisie. «  Classée première de ma promotion, j’ai été recrutée au département des lettres anglaises à l’Université d’Alexandrie. J’étais très intéressée par la poésie, notamment celle de l’époque romantique. Toutefois, on m’a demandé de me spécialiser en linguistique, parce que c’est là que se situaient leurs besoins. Je suis rentrée ce jour-là les larmes aux yeux », se souvient Reem Bassiouney qui a apparemment été fidèle à l’adage « Pour être heureux, aime ce que tu fais ». Aujourd’hui, elle ne le regrette pas. « Faire de la linguistique m’a permis de développer une certaine sensibilité vis-à-vis de la langue, son influence sur autrui, ainsi que sa perception. Des outils indispensables pour tout écrivain », explique-t-elle.

Une fois ses études propédeutiques en linguistique terminées, elle réalise son rêve de poursuivre ses études supérieures en Angleterre, notamment à la prestigieuse Université d’Oxford. Partir seule à l’étranger pour la première fois de sa vie a éveillé des tas d’émotions. « Certes, j’étais ravie et très enthousiaste. J’étais ébahie en voyant l’Université d’Oxford qui ressemble merveilleusement à une citadelle », sourit-elle. Et d’ajouter : « La première chose que j’avais faite suite à mon arrivée, c’était d’appeler mes parents pour leur dire en toute fierté: Me voilà ! », se souvient Reem comme si c’était hier.

Partir en solo c’est aussi se confronter à soi-même. Trouver ce qui nous fait vibrer, mais aussi dépasser certaines peurs ou certains sentiments d’inquiétude et de solitude. « J’ai été dévorée par la frustration en découvrant qu’il y avait des étudiants qui avaient fait de la linguistique pendant 3 ou 4 ans, alors que je l’avais étudiée uniquement pendant un an», souligne-t-elle. Et d’ajouter: « J’ai dû apporter tous les livres du premier cycle pour les étudier en parallèle au cycle supérieur, afin d’être au même niveau que mes collègues. C’était difficile mais très utile ».

Sans persévérance, impossible d’aboutir à son projet de réussite, voire de distinction. N’a-t-elle pas été obligée de se lancer dans la linguistique plutôt que la poésie? « Tout au début, je voulais m’inscrire à la faculté de mass médias. Mais ce n’était pas évident, car j’étais à Alexandrie, et la seule faculté de mass médias était à l’Université du Caire. J’ai décidé alors de m’inscrire à la faculté des lettres, tout en pensant qu’elle était facile », affirme Reem qui, au cours des années, a découvert que la faculté des lettres lui convenait parfaitement. « Je me suis rendu compte que je préférais écrire des romans plutôt que des articles. D’ailleurs, j’ai commencé à écrire dès l’âge de 12 ans mon premier roman qui s’intitulait Ossabeq Al-Zamane (je fais la course avec le temps) ». Un titre qui correspondait à l’auteure en herbe qui, depuis, n’a jamais cessé d’affûter sa brillante plume, afin de construire des histoires. Petit à petit, les contes et les romans sont arrivés, avec beaucoup de bonheur et de travail. Et, voilà qu’aujourd’hui certaines couvertures de ses livres sont imprimées et tapissent le mur de son salon aux côtés des photos de ses parents.

Ses parents l’ont beaucoup soutenue dans son parcours académique et créatif. Son père, homme d’affaires alexandrin, a payé ses études supérieures. Il la lit désormais régulièrement. Sa mère, quant à elle, l’a toujours accompagnée dans les bibliothèques. « Mes parents adoraient la lecture. Mon père avait une énorme bibliothèque. Et ma mère m’a appris que le fait de dépenser de l’argent pour acheter des livres est un vrai investissement », explique Reem, qui a un lien très fort avec ses parents comme avec son pays.

« Malgré mon installation en Angleterre pour poursuivre mes études et ensuite pour enseigner à l’Université d’Oxford et celle de Cambridge, et aux Etats-Unis pour enseigner à l’Université de Georgetown, je n’ai jamais senti que j’ai quitté l’Egypte. J’ai simplement eu la chance de travailler ailleurs pour découvrir d’autres horizons. Mais, dès que j’avais senti que mes parents commençaient à être malades, j’ai tout quitté pour rester auprès d’eux ».

Le départ pour l’étranger a joué un rôle important dans sa formation d’enseignante à l’université, même la décision de partir n’était pas facile. « A un moment donné, il fallait choisir. J’ai dû quitter l’Université d’Alexandrie et céder la place à quelqu’un d’autre », raconte-t-elle.

Selon la professeure, la vie académique aux Etats-Unis permet de mieux se concentrer sur la recherche. Quant à son séjour en Angleterre, il lui a permis d’apprendre l’esprit critique et l’objectivité. « La relation entre les profs et les étudiants en Angleterre est différente de celle que l’on trouve en Egypte. L’Egypte ressemble plutôt aux Etats-Unis dans la mesure où la hiérarchie est claire. Toutefois, en Angleterre, la relation n’est pas formelle. A titre d’exemple, les étudiants appellent leurs superviseurs par leurs noms tout court ». Tout au long de son parcours académique, Reem a mené une double vie: celle de la professeure qui enseigne en anglais et celle de l’auteure qui écrit en arabe. Elle a toujours eu un pied dans l’Histoire et un autre dans la fiction.

« Le fait d’être prof m’a octroyé en tant qu’écrivaine l’aptitude de faire des recherches scientifiques. Tous mes écrits ne démarrent qu’après une recherche profonde, même s’il ne s’agit pas d’un écrit historique. A titre d’exemple, dans mon roman Achiä Raéa (des choses superbes), le personnage principal est ingénieur, j’ai dû donc connaître beaucoup d’informations sur ce métier. En outre, le côté psychologique est aussi important. Aussi, en tant que linguiste, le rapport entre la langue et la société est un élément auquel je fais attention », explique-t-elle.

Et le fait d’être écrivaine a-t-il aussi une certaine répercussion sur la professeure ? « Le fait d’être écrivaine m’a rendue plus modeste et m’a appris à apprécier la création littéraire de mes étudiants », dit Reem, pour qui l’enseignement, tout comme l’écriture, est une thérapie.

Pour se lancer dans un projet de roman, la professeure n’a jamais recours à la langue de Shakespeare, mais plutôt à la langue arabe dans laquelle elle se retrouve plus. Elle a même cédé la traduction de ses oeuvres à d’autres spécialistes, pour se donner le temps d’en écrire d’autres. Ecrire une oeuvre ne requiert pas seulement du talent, il y a un énorme travail à accomplir. Il faut une lecture assidue dans le domaine que l’on explore, et parfois même un déplacement est exigé, surtout lorsque le lieu joue dans le roman un rôle important. Et ce, afin de se jeter complétement dans le bain.

Dans ses derniers romans, Reem Bassiouney s’est penchée sur l’Histoire. Une passion qui s’est épanouie grâce à la lecture, mais aussi aux visites des différents endroits. Dans Sabil Al-Ghareq, Al-Tariq wal Bahr (fontaine de la noyade, le chemin de la terre et de la mer), qui a été traduit vers l’anglais, se déroule un récit à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, une période où l’Egypte a été témoin d’événements dramatiques, de la construction du Canal de Suez et de l’occupation britannique, qui a entraîné une modernisation rapide et l’européanisation des normes sociales. Dans ce contexte tumultueux, une histoire d’amour se développe entre Galila, une femme hors du commun qui lutte contre les normes sociales pour trouver sa place dans le monde, et Hassan, son serviteur et protecteur noir, qui lutte contre les préjugés de la société. Un panorama vivant de la société égyptienne est esquissé. « Avec la visite de la mosquée du Sultan Hassan, j’ai ressenti un vif désir d’écrire sur les Mamelouks. En effet, j’ai découvert que dans l’Histoire, il existe des lieux obscurs et intéressants », raconte-t-elle. Et d’ajouter: « Au début, j’avais peur. Et je ne cessais de poser des questions un peu bizarres à une amie qui est prof d’histoire comme: Qu’est-ce que les Mamelouks avaient comme repas? Lorsqu’elle me répondait qu’elle ne savait pas, cela m’apaisait. A force de lire, j’ai commencé à avoir plus confiance. La fiction est une issue parfois lorsqu’il y a un trou dans l’Histoire. Toutefois, il faut avoir une conscience scientifique ». Pour ce, elle n’hésite pas à faire l’analyse du cadre spatio-temporel pour mieux comprendre le contexte dans lequel ses histoires romancées auront lieu. Ainsi, elle est partie dernièrement en Ouzbékistan, foyer de certains Mamelouks baharites comme Qotoz. Un nouveau projet est, certainement, en cours !

Creuser l’Histoire et lui donner vie lui a valu plusieurs prix, dont le prix d’Excellence. « C’est une reconnaissance de l’Etat à mon parcours d’écrivaine, surtout qu’il est destiné à l’ensemble de mes écrits », conclut-elle.

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