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Le récit troublant de la bataille d’Al-Latroune

Ahmed Eleiba , Mercredi, 20 juillet 2022

Les médias israéliens ont diffusé des informations sur la découverte d’un charnier de soldats égyptiens datant de la guerre de 1967. L’Egypte réclame l’ouverture d’une enquête.

Le récit troublant de la bataille d’Al-Latroune
L’Egypte exige que toute la vérité soit faite sur le massacre de 80 soldats égyptiens durant la guerre de 1967.

Les médias israéliens ont récemment soulevé la question de la liquidation, par l’armée israélienne, de plusieurs militaires d’une force commando égyptienne en mission de combat avec un corps jordanien pendant la guerre de 1967. L’affaire avait pourtant été dévoilée pour la première fois il y a 15 ans dans un documentaire intitulé « L’esprit de Shaked » qui avait soulevé un tollé en Egypte à l’époque. Shaked est le nom de l’unité israélienne responsable de ce charnier.

Le sort d’un certain nombre d’Egyptiens perdus pendant la guerre de 1967 demeure inconnu. On les croit enterrés dans le désert du Sinaï, surtout que des dépouilles ont été découvertes lors du creusement du Nouveau Canal de Suez il y a quelques années. Mais aujourd’hui, on parle d’une fosse commune et d’un incendie délibéré pour dissimuler les preuves.

Lorsque l’affaire a été soulevée en 2007, le ministère des Affaires étrangères avait demandé à son homologue israélien d’ouvrir une enquête sur la bataille d’Al-Natroune. Cette fois-ci, c’est le président Abdel-Fattah Al-Sissi qui a demandé au premier ministre israélien, Yaïr Lapid, d’enquêter sur l’affaire. Lapid a promis une enquête transparente. De plus, le directeur des services de renseignements généraux, Abbas Kamel, a contacté le ministre israélien de la Défense, Benny Gantz, qui a promis de « chercher cette fosse commune ». Le ministère égyptien des Affaires étrangères a également demandé à sa mission diplomatique en Israël de suivre l’affaire et de vérifier la crédibilité des informations publiées par les médias israéliens. Selon des estimations non officielles, ce dossier pourrait être abordé lors de la prochaine réunion des comités militaires périodiques égypto-israéliens.

Pourquoi maintenant ?

Pourquoi cette affaire est-elle soulevée maintenant ? Des observateurs égyptiens estiment que l’ouverture de ce dossier maintenant dans les médias israéliens n’est pas fortuite, elle est liée aux évolutions en Israël où la situation politique est tendue à l’aube des nouvelles élections anticipées.

D’autres pensent que certaines parties en Israël n’apprécient pas la nature de la coordination sécuritaire égypto-israélienne dans sa forme actuelle et que des estimations israéliennes pensent que l’Egypte n’est pas très enthousiaste à l’égard de certains projets récents, notamment celui de défense régionale conjointe entre Israël et les pays arabes contre l’Iran, et que les récentes mesures régionales adoptées par l’Egypte sur la scène arabe pourraient faire avorter ce projet.

D’autres encore estiment que ces informations sont liées à la levée de l’interdiction militaire imposée sur la publication de ce genre de documents. C’est d’ailleurs l’avis du général Mohamed Ibrahim, ancien membre des renseignements généraux. « Dans les années 1990, la censure militaire israélienne avait empêché la publication dans Yediot Ahronot du témoignage de Dan Meir, membre du Kibboutz Nahshon, qui avait participé à l’opération avec l’armée israélienne. Aujourd’hui, les Israéliens publient les mémoires du lieutenant Ze’ev Bloch, l’un des fondateurs du Kibboutz Nahshon, ainsi que ceux du moine Ji Khoury de l’église d’Al-Latroune ».

Le premier témoignage explique que les deux groupes égyptiens qui avaient participé à cette opération, avec l’objectif d’occuper des positions militaires importantes comme l’aéroport d’Al-Led, étaient dans le désarroi et manquaient d’informations. Une situation qui s’explique par la fatigue de l’armée égyptienne en raison de son engagement au Yémen. Quant aux mémoires de Khoury, ils font une description de ces événements et des scènes atroces de mort dans cette bataille.

Le général Mohamed Kachqouch, professeur de sécurité nationale à l’Académie militaire Nasser et premier attaché militaire égyptien au Yémen, nie tout ce qui se rapporte au Yémen dans cette histoire. Pour le général Kachqouch, la question n’est pas qu’il y a eu des morts, parce que c’était une guerre et il est naturel qu’il y ait des morts, mais le véritable problème réside dans le non-respect des codes de la Croix-Rouge en ce qui a trait au traitement des dépouilles. Jackie Khoury, spécialiste des questions arabes à Haaretz, a déclaré : « Bien que les choses ne soient pas tout à fait claires, une approche israélienne envisage de présenter une explication à la partie égyptienne dans le contexte d’une dimension humanitaire ».

Le général à la retraite, Mokhtar Al-Far, l’un des fondateurs des commandos égyptiens et ayant participé à cette opération, explique ce qui s’est passé ce jour-là. « La force égyptienne a quitté la Jordanie en direction des Territoires occupés et a atteint plusieurs villes situées entre Jénine et Jérusalem. C’était un groupe de 90 combattants sous la direction du lieutenant Medhat Al-Rayès. Son objectif était d’occuper les aéroports à partir desquels partaient les raids israéliens. Le groupe s’est retrouvé confronté à une unité de blindés israéliens qui se rendait en Cisjordanie. Environ le tiers des combattants égyptiens ont été blessés dans cette confrontation, ce qui a obligé Al-Rayès à se retirer vers les collines, mais le groupe a été encerclé par les chars israéliens qui ont tiré sur les blessés et les ont foulés. Durant les échanges de tir, nous avons réussi à tuer autant d’Israéliens qu’il y a eu de morts dans nos rangs », témoigne le général Al-Far.

En 2007, l’ancien ministre israélien de la Défense, Benyamin Ben Eliezer, avait tenté de défendre sa position dans cette affaire en tant que responsable de l’unité Shaked qui a mené l’opération. Ben Eliezer a laissé entendre qu’il s’agissait plutôt d’une milice qui n’opérait pas dans le cadre de l’armée, et que certains estimaient que les actions de cette milice représentaient un fardeau pour Israël. Cette déclaration est extrêmement importante au vu des récents témoignages. On en déduit que ces témoignages sont une réaction du groupe Kibboutz Nahshon aux accusations qui lui ont été adressées par des responsables militaires. La dernière fois, l’enquête avait été gelée, mais cette fois-ci, on pourrait assister à de nouvelles évolutions.

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