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La nouvelle vague migratoire

Ola Hamdi , Mercredi, 13 avril 2022

Le pays du Cèdre a une longue histoire d’émigration. Un phénomène qui s’est amplifié ces dernières années avec la crise économique.

Dans une rue de Beyrouth, des graffitis représentant des jeunes quittant le Liban.
Dans une rue de Beyrouth, des graffitis représentant des jeunes quittant le Liban.

Plus de 250 000 Libanais ont quitté leur pays ces 5 dernières années, dont 77 % de jeunes. Des chiffres récemment publiés par l’International Information, une société régionale indépendante de recherche et de conseil basée à Beyrouth, qui sonne l’alarme que « le Liban continue de perdre massivement son capital humain ».

Si ce phénomène est l’une des répercussions de la pire crise économique de l’histoire du pays, la migration constitue l’une des caractéristiques les plus importantes de la société libanaise à travers son histoire. Depuis la création de l’Etat, le Liban a connu de grandes vagues de départ : la première a eu lieu entre la fin du XIXe siècle et la Première Guerre mondiale (1865-1916). Au cours de cette période, environ 330 000 Libanais ont émigré. La deuxième vague s’est produite pendant la guerre civile (1975-1990), qui a enregistré le départ d’environ 990 000 personnes. Selon Mohamed Chams Al-Din, chercheur libanais auprès de l’International Information, « l’année 2021 a enregistré le plus grand nombre de migrants et de voyageurs au cours des 5 dernières années, tandis que le nombre de ceux qui ont quitté définitivement le Liban entre 2017 et 2021 s’élevait à plus d’un quart de million de personnes ». Le chercheur souligne que l’ampleur de cette 3e vague est mesurée selon 3 indicateurs : « L’émigration de la jeunesse qui a atteint les 77 %, soit le taux le plus élevé dans tous les pays arabes, ainsi que l’émigration des personnes qualifiées et le départ de familles entières. La crise économique qui frappe le Liban de plein fouet pousse son élite, notamment celle qui travaille dans les secteurs de la santé, de l’éducation et de l’enseignement, à partir à l’étranger. De même, le pourcentage de diplômés universitaires parmi les émigrés a dépassé les 50 % ».

Les destinations de la migration libanaise varient entre la migration temporaire vers les pays du Golfe et les pays africains, et la migration permanente vers les Etats- Unis, le Canada et l’Australie. Selon les statistiques de l’International Information, entre juin 2021 et février 2022, dans le but de rechercher des emplois, plus de 20 000 Libanais sont partis en Iraq, dont la plupart sont médecins.

« Le nombre d’émigrés a atteint son apogée en 2019 avec 66 806, lorsque la crise économique a éclaté, alors que le nombre le plus faible a été enregistré en 2020 avec l’émigration de 17 000 Libanais », ajoute le rapport.

Double impact

Cette tendance à la hausse suscite l’inquiétude, comme l’estime Dr Alia Al- Mahdi, ancienne doyenne de la faculté d’économie et de sciences politiques de l’Université du Caire, puisque le modèle de l’émigration libanaise est classé désormais parmi la catégorie « d’émigration massive provoquée au temps de guerre ». Pire encore, « l’émigration accrue de la jeunesse, pierre angulaire de la reconstruction de l’Etat, affectera profondément non seulement la structure sociale du Liban, mais aura certainement ses répercussions sur les résultats des prochaines élections, qu’elles soient législatives ou présidentielle, qui témoigneraient d’une représentation plus élevée des personnes âgées ». « Si la migration se poursuit avec ce rythme accéléré, au moment où le taux de natalité est en baisse, le Liban se trouve face au vieillissement rapide de sa population », estime, pour sa part, Chams Al-Din.

En fait, le Liban est le premier pays au monde où le nombre de la diaspora dépasse celui de sa population. Selon Alia Al- Mahdi, le peuple libanais est un peuple qui aime voyager de par sa nature à travers son histoire. Ainsi, il a réussi à former de grandes communautés dans des pays comme le Brésil, l’Argentine, les Etats-Unis, l’Australie et en Afrique. En outre, « les Libanais ont d’importants investissements et de business en Afrique », ajoute-t-elle.

Malgré les effets négatifs de l’émigration causant le déséquilibre démographique, le vieillissement de la société, l’absence de projets industriels et agricoles en raison du départ des personnes qualifiées, l’impact positif de l’émigration, selon Chams Al-Din, « c’est qu’elle contribue actuellement à réduire le chômage qui dépasse 38 % et assure des transferts de fonds à 250 000 familles, soit environ un million de Libanais. Sans ces transferts, ces familles seraient tombées dans la pauvreté. Ces transferts sont officiellement estimés à environ 8 milliards de dollars par an, mais la plupart se font en espèces. Alors que le chiffre réel pourrait dépasser les 13 milliards de dollars ». Avis partagé par Alia Al-Mahdi, qui souligne que « malgré les répercussions sociales, les flux des capitaux transférés par les émigrés libanais à leurs proches représentent une part importante des ressources du pays ».

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