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En Ukraine, le jusqu’au-boutisme russe

Abir Taleb , Mercredi, 09 mars 2022

L’offensive russe en Ukraine est entrée dans sa deuxième semaine. Tandis que les forces russes avancent pour encercler les principales villes, plusieurs pays tentent une médiation.

En Ukraine, le jusqu au-boutisme russe
(Photo : AP)

On ne mourra pas pour Kiev ! C’est ce qui semble ressortir de la deuxième semaine de la guerre en Ukraine, malgré un énorme et global élan de solidarité. La Russie poursuit son offensive, son armée continue à se déployer dans les principales zones de combat. Apparemment doucement, mais sûrement. Tantôt en avançant sur le terrain, tantôt en mettant en place des cessez-le-feu temporaires et locaux dans quelques villes, afin de permettre l’évacuation de civils via des corridors humanitaires, comme c’était le cas mardi 8 mars. L’Occident s’insurge, accentue sa pression sur Moscou, étudie les moyens de soutenir l’Ukraine. Washington dit « travailler activement » sur un accord avec la Pologne pour l’envoi d’avions de chasse à l’Ukraine, a déclaré, dimanche 6 mars, le secrétaire d’Etat américain, Antony Blinken, lors d’une visite en Moldavie. Et ce, faute de pouvoir instaurer une zone d’exclusion aérienne en Ukraine, comme le voulait Kiev. L’Otan a rejeté l’idée, au grand dam du président ukrainien, Volodymyr Zelensky, pour éviter de se retrouver engagés dans le conflit. « Car nous pourrions nous retrouver avec une guerre totale en Europe », comme l’a expliqué le secrétaire général de l’Otan, Jens Stoltenberg.

Mais les experts militaires sont unanimes : l’aviation est la reine de bataille. Et dans la matière, la Russie détient certainement une large supériorité par rapport à l’Ukraine. D’où l’assurance affichée de Moscou. Mais cette assurance est-elle justifiée? La stratégie du combat évolue-t-elle comme fixée par les plans russes? Ou bien l’armée russe s’est trouvée surprise par la résistance ukrainienne et s’est lancée dans une aventure pas si facile que cela ?

Les experts militaires sont divisés à ce sujet, répond Dr Mona Soliman, professeure de sciences politiques. « Côté occidental, les analyses vont dans le sens que Poutine s’est trompé. Il pensait Kiev allait tomber au bout de trois ou quatre jours. Un prolongement de la guerre l’épuise donc, financièrement et militairement. D’autres experts, et pas seulement les Russes, estiment que cette opération militaire se fait avec un coût humain et financier minimum », explique l’experte. Mais si l’armée russe est militairement en position de force, pourquoi n’entre-t-elle pas dans la capitale? Selon Mona Soliman, c’est une stratégie. « Il s’agit plutôt d’encercler la capitale et les principales villes jusqu’à ce qu’elles tombent. C’est ce qui s’est passé avec Kherson, aujourd’hui sous contrôle russe. Parce qu’une invasion directe des villes provoquerait d’énormes pertes civiles. Ce que Poutine ne veut pas pour ne pas s’attirer davantage la foudre de l’opinion publique et de la communauté internationale. A mon sens, Poutine a bien fait ses calculs, il sait ce qu’il fait », dit-elle.

Réunion tripartite en Turquie

Cela veut-il dire que Poutine ira jusqu’au bout de sa logique, c’est-à-dire jusqu’à obtenir toutes ses exigences? Pour Mona Soliman, rien n’arrêtera Vladimir Poutine. « La Russie poursuivra son offensive jusqu’à ce qu’elle obtienne une neutralisation de l’Ukraine et une garantie écrite qu’elle n’adhérera pas à l’Otan. Sur ces deux points, elle ne compte pas faire la moindre concession », estime de son côté Dr Ahmed Sayed Ahmed, expert des relations internationales au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram.

En attendant, et pendant que la guerre se poursuit, les tentatives de médiation se multiplient. Trois pays sont désormais à la manoeuvre: Israël, la Turquie et la Chine. Samedi 5 mars, le premier ministre de l’Etat hébreu, Naftali Bennett, s’est entretenu avec Vladimir Poutine à Moscou et a échangé par téléphone avec le président français, Emmanuel Macron. Mais rien n’a filtré de cette tentative de médiation, menée par ce quasi-néophyte en relations internationales. C’était ensuite au tour du chef de la diplomatie turque, Mevlüt Cavusoglu. Mais ce dernier a fait une annonce plus concrète: une réunion trilatérale doit se tenir ce jeudi 10 mars avec ses homologues russe et ukrainien à Antalya dans le sud de la Turquie. L’objectif du président turc, Recep Tayyip Erdogan, est de parvenir à un « cessez-le-feu général urgent ». Quant à la Chine, qui n’a ni condamné ni toléré l’offensive russe, elle s’est dite prête à jouer un rôle.

La Chine, qui essaie de trouver un équilibre entre le principe de respect de la souveraineté de l’Ukraine et la reconnaissance des « préoccupations de sécurité légitimes » de la Russie, peut effectivement jouer un rôle actif, estime Dr Mona Soliman. « Je pense que c’est la médiation chinoise qui peut peser parce que la Chine a un poids plus grand au sein de la communauté internationale. Celles de la Turquie et d’Israël peuvent aussi compter vu leurs meilleures relations avec l’Occident. Mais Poutine, qui veut consolider sa relation avec la Chine, va sans doute pencher pour la médiation chinoise », estime-t-elle.

Quels scénarios ?

Trop tôt cependant pour que ces médiations aboutissent. Les experts estiment que l’opération militaire va se poursuivre pendant plusieurs semaines. « Après quoi, un cessez-le-feu peut être conclu, mais seulement après la défaite de l’Ukraine », pense Soliman. « Il se peut que Zelensky quitte le pays et qu’un gouvernement en exil soit constitué parallèlement à un gouvernement pro-russe à Kiev. S’ensuivront des négociations qui aboutiront soit à une division de l’Ukraine, soit à un long processus de marchandages où chacun tentera d’imposer ses conditions », affirme Soliman. Et de conclure: « A mon avis, Poutine ne fera pas de concessions. Pour lui, de deux choses l’une: ou bien que l’Ukraine soit divisée avec un Est pro-russe et un Ouest pro-occidental, sans pour autant adhérer à l’Otan, ou bien qu’elle cède complètement ».

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