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La Méditerranée, garant de la sécurité énergétique mondiale

Dr Mohamed Shady* , Mercredi, 16 février 2022

Alors que plusieurs crises perturbent le marché mondial de l’énergie, la Méditerranée renforce ses capacités de production et s’impose comme facteur stabilisateur. Explications.

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La d couverte du champ de gaz gyptien de Zohr en M diterran e a chang la donne nerg tique dans la r gion.

La conférence et exposition internationale EGYPS 2022 (EGYPT Petroleum Show, 14-16 février) envoie un double message d’une grande importance. Un: elle met en évidence le potentiel que détient la Méditerranée comme acteur principal dans le marché de l’énergie mondiale. Deux: elle met l’accent sur la stabilité de l’Egypte comme facteur qui sert de contrepoids aux déséquilibres qui frappent l’économie mondiale et le marché de l’énergie. L’économie est aujourd’hui sujette à des pressions sans précédent, résultant de frappes successives dues aux vagues d’instabilité qui envahissent le monde et qui sont alimentées par toutes sortes de crises qui se croisent simultanément. De la pandémie de Covid-19 qui a imposé des circonstances exceptionnelles sur les secteurs de production et ceux des transports mondiaux, aux crises géopolitiques de l’Europe de l’Est et du sud-est de l’Asie, accompagnées de crises climatiques obstruant la production agricole en Amérique du Nord et en Australie, en passant par la crise logistique internationale qui est sous-tendue par de nouveaux modes de protection du commerce mondial qui sont venus remplacer l’ouverture imposée par les institutions Bretton Woods à l’issue de la Deuxième Guerre mondiale, ces mêmes institutions qui se trouvent aujourd’hui incapables de protéger les acquis des cinq dernières décennies; et enfin, la crise de l’inflation globale qui ronge les consommateurs et leur force d’achat, les producteurs et les investisseurs partout dans le monde. Celle-ci a généré l’une des pires crises économiques appelée supercycle.

Enchevêtrement de crises

Toutes ces crises ont donné naissance à un certain nombre d’incertitudes. Par conséquent, il devient difficile aux producteurs de réguler les circonstances de la production et aux consommateurs leurs modes de consommation. Ce qui met les producteurs de pétrole — pays ou compagnies— face à un problème, celui de décider du volume de la production. Le risque étant de se trouver enlisé dans un cycle de crises avec des prix inférieurs à 15 dollars le baril, comme il est arrivé au premier trimestre de 2020. Une autre crainte se dessine, celle de maintenir les productions pétrolières à leurs taux actuels, avec le risque, contraire cette fois-ci, d’entraîner une hausse des prix du baril au-dessus de 100 dollars, ce qui veut dire l’aggravation de l’inflation globale.

Ces incertitudes se voient approfondies avec le bras de fer entre l’Otan et la Russie et l’ombre des sanctions qui plane sur la Russie et les éventuelles sanctions qui viseraient le secteur de l’énergie russe et qui réduiraient sa capacité à produire et à exporter. A ajouter à ces pressions les événements joués par l’Iran et ses milices au Yémen qui ont ciblé les installations vitales en Arabie saoudite et aux Emirats arabes unis.

En même temps, alors que se tiennent les négociations sur le nucléaire iranien à Vienne, les producteurs craignent qu’un nouveau marché ne soit conclu avec Téhéran, introduisant à nouveau l’Iran dans le marché du pétrole. Dans ce cas, quelque 3 millions de barils s’ajouteront à la production mondiale quotidienne, les prix passeront alors en-deçà de la barre des 50 dollars par baril. Ceci sans mentionner les perturbations politiques en Libye et au Venezuela.

L’effet exception

Les Etats du pourtour de la Méditerranée deviennent alors l’exception dans la règle des perturbations qui s’imposent sur les lieux de la production et les accès aux consommateurs. La Méditerranée vit un état de stabilité relative ayant renforcé ses capacités de production. Et ceci revient à la coalition entre ses Etats et la neutralisation du rôle turc. Ils ont formé le Forum du gaz de la Méditerranée orientale. Il en a résulté des accords ayant accéléré le transfert du gaz israélien à l’Egypte et sa réexportation à la Grèce avec pour objectif de l’injecter dans le réseau de gaz européen. Du côté ouest de la Méditerranée, l’Algérie et le Maroc ont réussi à dépasser les différends politiques pour préserver leurs intérêts stratégiques consistant à transférer le gaz algérien à l’Espagne via le Maroc pour aboutir en fin de compte au réseau européen. Sur un autre volet complémentaire, l’Egypte a décidé d’exporter le gaz naturel vers le Liban, qui souffre d’une crise de carburant inouïe, en passant par la Jordanie et la Syrie.

Les Etats de la région ont investi cette stabilité et ont accru leurs capacités d’exportation. Des accords ont été signés et les gazoducs entre l’Egypte et Israël sont passés de un à trois. Le Caire a également réussi à intégrer Chypre dans ce système, en reliant ses puits aux installations énergétiques égyptiennes. Alger, quant à elle, met en place de nouveaux gazoducs avec l’Espagne.

Les pays de la Méditerranée ne se sont pas contentés du gaz, mais la plupart d’entre eux ont progressé dans le sens des projets énormes d’énergie solaire, afin d’assurer des approvisionnements en électricité bon marché et propre, surtout au Maroc, en Algérie et en Egypte. Les pays producteurs ont posé leurs dernières retouches du système en concluant des partenariats de transfert de l’énergie électrique aux régions en déficit, que ce soit en Europe à travers les câbles reliant l’Egypte à Chypre et à la Grèce. D’autres câbles connectent le Maroc à l’Espagne et l’Algérie à l’Espagne.

Rééquilibrer le marché mondial

En plus de la production énergétique visant la consommation locale et l’exportation, la région est devenue un point de passage. Et ce, à travers l’importation de l’énergie de régions ayant un surplus, comme les Etats du Golfe, à travers l’Egypte ou la République du Congo à travers l’Algérie et plus tard le Maroc, pour la réexporter vers les régions en déficit en Europe. Ainsi, les sources d’approvisionnement deviennent diversifiées, les marchés gagnent en stabilité, préservent l’environnement et contribuent à la concrétisation des scénarios du climat d’ici la date butoir de 2050.

En trois ans, la région est passée de l’instabilité à un facteur rééquilibrant le marché de l’énergie mondiale. Ce qui a incité l’Administration américaine à dépendre des Etats méditerranéens pour accroître la production de gaz afin de contrebalancer la pénurie probable en cas de conflit en Europe de l’Est. Et ce n’est pas tout. Le monde espère consolider les réserves de la région en combustible fossile afin de garantir une stabilité à court terme dans le marché de l’énergie. Les multinationales ont alors augmenté leurs investissements dans tous les Etats du bassin de la Méditerranée. Une tendance que EGYPS 2022 tend à raffermir, tout en mettant en exergue la situation exceptionnelle de la région auprès des preneurs de décisions et des investisseurs dans les domaines de l’énergie.

*Analyste auprès du Centre égyptien de la pensée et des études stratégiques (ECSS).

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