Semaine du 1er au 7 décembre 2021 - Numéro 1401
Où va l’Ethiopie ?
Hicham Mourad17-11-2021
 
 

Conflit armé depuis un an contre le Front de Libération du Peuple du Tigré (FLPT), des milliers de personnes tuées, plus de 2 millions de déplacés internes, 60000 réfugiés au Soudan voisin et plus de 400000 confrontés à la famine dans la région du Tigré (nord). La situation dégénère rapidement en Ethiopie avec l’avancée des forces du FLPT vers la capitale Addis-Abeba.

Hicham Mourad

Depuis juin, le FLPT a pris l’initiative sur le terrain et a avancé vers les régions avoisinantes d’Afar et d’Amhara, où il a capturé les villes stratégiques de Dessie et Kombolcha. Ses forces seraient à quelque 270 kilomètres de la capitale. Les rebelles affirment également avancer à l’est en direction de Mille, une ville sur la route de Djibouti dont la conquête faciliterait l’accès humanitaire au Tigré. Si une telle occupation se matérialise, elle permettra aux combattants tigréens de bloquer une route d’approvisionnement cruciale vers Addis-Abeba.

L’élan pris par le FLPT s’explique en partie par l’annonce, le 5 novembre, de son alliance avec 8 autres groupes rebelles, dont notamment l’Armée de libération Oromo (OLA) et sept autres mouvements moins connus à l’envergure incertaine appartenant aux régions Afar, Gambella et Somali. L’OLA est un groupe séparatiste de la région d’Oromia, la plus peuplée du pays (34,5% de la population). L’objectif de cette alliance est de renverser le premier ministre Abiy Ahmed et d’établir un gouvernement de transition ainsi qu’un système fédéraliste avec une plus grande autonomie ethnique.

Les rebelles avancent vers la capitale. Si Addis-Abeba est capturée, il y aura un vide du pouvoir qui risque de faire naître toutes sortes de violences: banditisme, règlements de compte ou, bien plus grave, affrontements ethniques entre Oromos et Amharas et entre Tigréens et Amharas. Ces derniers forment la deuxième ethnie la plus nombreuse du pays, avec 27% de la population. Elle a historiquement dominé le pouvoir politique en Ethiopie, où elle a gouverné depuis 1270 jusqu’à la chute du dernier empereur Hailé Sélassié en 1974, ce qui a créé un ressentiment parmi les autres ethnies importantes. Mosaïque de plus de 80 ethnies, l’Ethiopie pourrait être confrontée, en cas de renversement du pouvoir central, à l’effondrement de son système fédéral, en place depuis près de trois décennies, et au séparatisme, comme ce fut le cas en 1993 lorsque l’Erythrée, jusque-là membre de la fédération, a déclaré son indépendance au terme du conflit armé qui avait opposé le Front Populaire de Libération de l’Erythrée (FPLE) ainsi que le FLPT au gouvernement central.

Malgré l’annonce par les rebelles de vouloir capturer la capitale, leur objectif pourrait bien être simplement d’étrangler Addis-Abeba, en vue d’exercer un maximum de pression sur le régime politique et de pouvoir ensuite négocier d’une position de force, obligeant le gouvernement d’Abiy Ahmed à la démission. Le contrôle qu’exerce l’OLA sur certains territoires d’Oromia, la plus grande région d’Ethiopie qui entoure Addis-Abeba, rendra le siège de celle-ci encore plus facile. Cette option pourrait être privilégiée par les rebelles qui doivent s’attendre à une forte résistance de la part des combattants de la milice Amhara qui se sont mobilisés en grand nombre, car le conflit a exacerbé la rivalité entre les ethnies.

Cette rivalité existe en particulier entre les Amharas et les Tigréens (une minorité de 6,1 % de la population), mais aussi entre ces derniers et les Oromos, dont l’OLA s’est pourtant alliée avec le FLPT pour renverser le gouvernement central. En 1991, le FLPT, alors en alliance avec le FPLE, renverse le régime communiste en place, établit son propre régime répressif à Addis-Abeba et marginalise les plus grands groupes ethniques Amhara et Oromo. Le ressentiment parmi ces ethnies a contribué à amener Abiy Ahmed, qui est un Oromo, au pouvoir en 2018, mettant un terme à 27 ans du pouvoir du FLPT.

Pour le moment, aussi bien les deux principales factions rebelles que le gouvernement semblent avoir écarté la possibilité d’une solution pacifique. D’un côté, les forces tigréennes et oromo semblent croire qu’elles peuvent renverser le gouvernement, soit par la conquête militaire de la capitale, soit par son étranglement. Le FLPT est en particulier animé dans son action par un esprit revanchard en raison des atrocités qui ont été commises par l’armée fédérale contre les Tigréens depuis le déclenchement du conflit en novembre dernier. Les rebelles ressentent également une profonde méfiance à l’égard des intentions d’Abiy Ahmed et pensent qu’il utiliserait un éventuel cessez-le-feu pour gagner du temps afin de regrouper, réarmer et renforcer l’armée fédérale en vue d’une nouvelle offensive militaire. La méfiance mutuelle est exacerbée par une campagne d’invectives. Alors que le premier ministre décrit les forces tigréennes de « mauvaises herbes » et de « cancer », les dirigeants tigréens le qualifient, ainsi que son gouvernement, de « fascistes ». Cette rhétorique incendiaire rend l’éventuelle tenue de négociation de bonne foi particulièrement difficile


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