Semaine du 9 au 15 juin 2021 - Numéro 1377
Dr Nanis Abdel-Razek Fahmy : L’apaisement entre Riyad et Téhéran est encore lointain
  Après des années de tension, un début de réchauffement semble avoir été amorcé entre l’Arabie saoudite et l’Iran. Est-ce un vrai apaisement ? Quelles sont ses chances de réussite ? Eléments de réponses avec Dr Nanis Abdel-Razek Fahmy, professeure de sciences politiques et spécialiste de l’Iran.
L’apaisement entre Riyad et Téhéran est encore lointain 
Propos recueillis par Sabah Sabet19-05-2021

Dr Nanis Abdel-Razek Fahmy,

Al-Ahram Hebdo : Depuis la rupture des relations diplomatiques entre l’Arabie saoudite et l’Iran en 2016, le ton n’a cessé de monter entre les deux pays. Mais au cours des dernières semaines, on a vu des déclarations diplo­matiques plutôt apaisantes. Est-ce un tournant ?

Dr Nanis Abdel-Razek Fahmy : C’est vrai qu’on a vu récemment des signes d’apaisement entre les deux puissances du Golfe, mais sur le ter­rain, rien n’a changé. Les Houthis, soutenus par l’Iran, poursuivent leur guerre contre l’Arabie saoudite et les attaques contre des cibles saou­diennes n’ont jamais cessé. La der­rière attaque était contre l’aéroport international saoudien d’Abha. Donc, à supposer qu’il y ait eu un début de rapprochement entre les deux pays, cela prendra encore du temps.

Dans des déclarations récentes, le prince héritier saou­dien, Mohamad Bin Salman, a affirmé que Riyad souhaitait avoir de bonnes relations avec l’Iran. Pourquoi un tel apaisement après des années de refus ?

— Sur le plan économique et humanitaire, les frais de la guerre au Yémen sont très élevés pour les deux parties. Je crois que le premier souci de l’Arabie saoudite est de protéger sa sécurité interne et les établisse­ments pétroliers. De plus, tout le monde se rend compte qu’après six années de guerre au Yémen, per­sonne n’a gagné.

L’Iran a salué les déclarations saoudiennes. Est-ce le signe d’une bonne volonté de la part de Téhéran? Et pourquoi?

— C’est vrai que l’Iran s’est féli­cité du changement de ton saoudien à travers le porte-parole de la diploma­tie iranienne qui a salué les déclara­tions du prince héritier saoudien. Le ministre iranien des Affaires étran­gères, Mohammad Javad Zarif, a lui aussi déclaré, lors d’une visite offi­cielle en Syrie, que l’Iran est prêt à établir des liens plus étroits avec l’Arabie saoudite.

Ce changement d’attitude prouve que l’Iran a besoin de cet apaisement qui peut avoir un impact positif tant sur le plan mondial que régional. L’Iran semble résister aux sanctions américaines, mais sur le plan interne, la situation économique devient de plus en plus difficile, et on a déjà vu des mouvements de contestation dans les rues en Iran. Donc, Téhéran peut profiter d’un réchauffement avec l’Arabie saoudite. Un tel réchauffement peut faciliter la levée des sanctions américaines et favori­ser un retour à l’accord nucléaire. Remarquons que l’Iran jouit d’une forte position au Yémen, en Iraq, au Liban et en Syrie, et son expérience dans tous ces dossiers lui garantit plus de gains que l’Arabie saoudite.

Quelle sera, selon vous, la réaction de Washington si ce réchauffement vient à se concréti­ser ?

— Il est clair que ce réchauffe­ment, s’il se concrétise, ira dans le sens de la stratégie de la nouvelle Administration américaine qui veut moins de tensions et moins d’inter­vention américaine dans la région. L’Administration du président Joe Biden se montre aujourd’hui moins exigeante vis-à-vis du régime en place à Téhéran que la précédente Administration du président Donald Trump. Biden envisage, en effet, un retour à l’accord nucléaire dit JCPOA signé en 2015 entre l’Iran et le groupe 5+1 (Etats-Unis, France, Angleterre, Russie, Chine et Allemagne) et annu­lé en 2018 par Donald Trump. Mais les centres de recherche américains, en dressant les scénarios probables dans la région, s’attendent toujours à un affrontement entre les deux puis­sances sunnite et chiite de la région du Golfe. La situation de conflit entre les deux pays est aujourd’hui dans l’intérêt d’Israël. C’est pourquoi Tel-Aviv va chercher à entraver tout réchauffement entre Riyad et Téhéran.

Pensez-vous que ce réchauffe­ment entre Riyad et Téhéran ait des répercussions positives sur les dossiers tendus de la région ?

— Premièrement, le dossier du Yémen qui, à mon avis, est le princi­pal motif d’un éventuel réchauffe­ment, trouvera une solution, surtout que les critiques internationales sont de plus en plus grandes à cause de la situation humanitaire catastrophique au Yémen. Notons que ce pays est en proie à l’une des plus grandes crises humanitaires avec une famine sans précédent. Soulignons aussi qu’en dépit de toutes ces années de conflits et de toutes ces pertes, aucune des deux parties, l’Arabie saoudite et l’Iran, n’a été en mesure de trancher le conflit à son avantage. Je pense aussi que le Liban trouvera une issue, que la Syrie témoignera d’une plus grande stabilité. L’Iran va jouer avec toutes ces cartes de pres­sion pour obtenir le plus d’avantages possibles.




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