Semaine du 4 au 10 août 2021 - Numéro 1384
L’Atelier d’Alexandrie entre la vie et la mort
Arts  Lieu symbolique de la ville côtière, l’Atelier d’Alexandrie possède une valeur patrimoniale. L’édifice culturel est menacé dans son existence, car réclamé par de nouveaux propriétaires qui ont réussi à avoir une décision judiciaire d’expulsion.
L’Atelier d’Alexandrie entre la vie et la mort
L’Atelier d’Alexandrie, rue Victor Bassili.
Lamiaa Alsadaty24-02-2021

Au grand désespoir des intellectuels et des citoyens passionnés du patrimoine historique et des activités culturelles, l’Atelier d’Alexandrie connaît, depuis un mois, une grande crise. Le 27 janvier dernier, les propriétaires de l’édifice ont obtenu un verdict d’expulsion des locataires, en se basant sur l’abolition, décidée par la Cour constitutionnelle suprême, de l’article 18 de la loi 136 de l’année 1981 concernant les loyers et les conditions selon lesquelles le bailleur a le droit d’expulser le locataire, pour récupérer sa propriété. De quoi menacer d’existence l’atelier historique, qui continue à servir comme lieu d’exposition et de rencontre culturelle, abritant également des studios d’artistes.

En effet, les ennuis avaient déjà commencé en 2015, lorsque les propriétaires ont fait irruption dans l’Atelier depuis l’arrière-cour et ont pénétré dans les studios des artistes et détruit leurs oeuvres, en se servant de chiens sauvages. Et ce, dans le but de terroriser les artistes. Or, ces derniers, des écrivains et des figures de la scène égyptienne culturelle, se sont tenus côte à côte et ont fait appel à des parlementaires, au gouverneur, aux ministres de la Culture et de l’Intérieur, pour qu’ils viennent à leur secours. Le problème a été, temporairement, réglé. Toutefois, le verdict du 27 janvier en fait ressortir les flammes et ressuscite l’indignation et le refus des intellectuels.

C’est le grand peintre égyptien Mohamed Nagui, qui fonda en 1934, avec son ami l’écrivain alexandrin d’origine grecque Gaston Zananiri, cette association destinée à promouvoir la culture. Ceci, suite à leur visite de l’Atelier d’Athènes, qui est un groupement d’artistes et d’écrivains. Ils ont rêvé d’en faire un centre de rayonnement artistique et culturel, suivant le même modèle, et ce fut alors l’Atelier d’Alexandrie. Vingt ans après, ils ont créé l’Atelier du Caire, dont le siège est situé jusqu’à présent au centre-ville, rue Karim Al-Dawla.

L’Atelier d’Alexandrie, situé dans la rue Victor Bassili au quartier latin de la ville côtière, fait partie intégrante d’une mosaïque urbaine où se dressent de nombreuses institutions culturelles, tels les centres culturels russe et américain, ainsi que l’Institut Goethe sans compter aussi le nombre de bâtiments singuliers qui témoignent d’une phase de l’histoire architecturale et sociopolitique de la ville. Il est donc bonifié, de plus, par la qualité de l’environnement où il se trouve. Le bâtiment est à l’origine la villa d’un commerçant grec fondée en 1893, avant d’être vendue au commerçant syrien de bois Edouard Karam, puis à la banque italienne Di Roma. « Le bâtiment est inscrit au titre de monument historique depuis 1996 sous le numéro 538, et également au titre de bâtiment patrimonial depuis 2008 sous le numéro 1 346, selon la décision ministérielle numéro 287. De quoi confirmer que l’Atelier et le bâtiment où il se trouve constituent une seule entité », affirme Mohamed Rafiq Khalil, PDG de l’Atelier. Il détient incontestablement une valeur qui émane d’une conception singulière du temps, de l’espace, mais aussi du contexte de sa création.

La singularité de l’espace implique surtout le plan architectural. Reflet d’un savoir-faire, l’architecture traduit les préoccupations esthétiques d’une époque. Construit à l’époque du roi Fouad, l’Atelier d’Alexandrie possède une architecture exceptionnelle par la qualité de sa composition et la finesse de ses détails ornementaux. Au cours des années, il a connu certaines modifications qui ont été introduites par l’architecte français de renom Max Edrei, auteur de plusieurs bâtiments, tels cinéma Radio au Caire et villa Cicurel à Alexandrie. Il l’a conçu dans un style proche de l’Art déco, mitigé de références à l’Egypte Ancienne. De quoi lui avoir attribué une grande valeur architecturale.

Témoin de la grandeur et de la décadence

L’Atelier d’Alexandrie entre la vie et la mort
Un document datant de 1934, portant les signatures des fondateurs de l’Atelier.

Si l’âge est l’une des premières valeurs ayant donné naissance au concept de « monument historique », et constitue un repère pour le situer dans le temps, le bâtiment peut aussi être évalué comme témoin d’une étape importante de l’évolution ou de l’histoire d’une collectivité. A ce niveau, l’Atelier avait accueilli les oeuvres de Toulouse-Lautrec, Henry Moore et Auguste Rodin, ce qui affirme son poids en tant qu’un lieu de rencontre entre Egyptiens et Européens. Il représente en quelque sorte le visage de la ville cosmopolite d’antan. Un bâtiment patrimonial ? Evidemment. D’ailleurs, l’évaluation patrimoniale se fait non seulement en vertu de l’ancienneté et des critères esthétiques, mais aussi selon une échelle de critères qui prend en compte la valeur d’usage et celle du contexte. Du point de vue usage, les architectes soulignent souvent que l’édifice le plus performant est celui qui, tout en conservant ses dispositions anciennes, continue d’être utilisé de nos jours. Et c’est bien le cas de l’Atelier d’Alexandrie.

Des conférences n’ont cessé de s’y tenir à des occasions nationales, telles que le centenaire de la Révolution de 1919 et le centenaire de la naissance du président Nasser. En outre, une conférence portant sur des sujets divers est organisée tous les six mois, réunissant des intellectuels égyptiens, arabes et étrangers. Sans compter encore le nombre d’ateliers internationaux organisés pour les jeunes artistes ou les femmes créatrices, ainsi que des ateliers sur la photographie, la sculpture et la poterie.

Depuis les années 1970, le club-ciné de l’Atelier projette, chaque semaine, des films de choix, suivis de discussions avec leurs réalisateurs, d’où des rencontres-débats avec Salah Abou-Seif, Ali Badrakhan et Youssef Chahine. Des cycles destinés aux cinémas arabe, français, espagnol, russe, etc. s’y tenaient régulièrement. D’ailleurs, l’Atelier d’Alexandrie représente les pays du Sud de la Méditerranée à la Biennale des Jeunes Créateurs de l’Europe et de la Méditerranée (BJCEM), dans le sens où il se charge d’envoyer, tous les deux ans, des jeunes artistes appartenant à des disciplines variées pour rencontrer leurs homologues européens dans l’un des pays de la Méditerranée.

Il est également partenaire avec un nombre d’institutions locales, comme l’Atelier du Caire, régionales, comme Beyrouth pour le patrimoine, et internationales ou ECM (Espace, Culture et Multimédia) à Marseille, France.

« L’Atelier d’Alexandrie est une organisation de la société civile dont le budget est alimenté par les cotisations des membres, les droits d’exposition ou les locations de studios. Le budget suffit à peine pour payer les salaires des fonctionnaires, ainsi que les gardes de sécurité. Malheureusement, on a été obligé d’assigner des gardes après l’effraction », mentionne le communiqué publié par le conseil d’administration de l’Atelier d’Alexandrie. De ce fait, celui-ci n’impose pas le moindre fardeau au ministère de la Culture, bien au contraire, par son rôle de point de rayonnement, il représente une valeur symbolique pour des générations d’Egyptiens.

Plans de sauvetage

« J’étais en train de feuilleter les mémoires que j’avais écrits à l’âge de 16 ou 17 ans, alors que je venais de découvrir l’Atelier d’Alexandrie qui organisait un salon de livres pour les ouvrages sur la sociologie et la philosophie », raconte l’écrivain alexandrin Ibrahim Abdel-Méguid, avec beaucoup de nostalgie. L’auteur est très attaché à l’Atelier, qu’il fréquente depuis 1962, et vient de lui consacrer un article publié au journal Al-Akhbar, le 14 février dernier, s’adressant au premier ministre. « J’y allais toutes les deux semaines avec mes amis pour assister à des conférences et à des expositions. Grâce à cet endroit, j’ai appris très tôt qu’entre les arts il n’y a pas de frontières : la multitude chromatique dans une oeuvre d’art correspond à la variété du lexique dans une oeuvre littéraire ; un écrivain doit être en mesure de comprendre une oeuvre d’art, comme un artiste doit bien apprécier les oeuvres littéraires », ajoute l’écrivain, proposant le plan de sauvetage suivant : « Je propose deux solutions : soit le ministère de la Culture achète l’Atelier, soit le ministère de la Solidarité sociale lance une initiative de collecte de fonds afin d’acheter l’Atelier. Ainsi chacun aurait ce qui lui doit : les propriétaires du bien auront leur argent, et les amoureux des arts et des lettres préserveront leur édifice ».

Ces propositions n’ont pas été accueillies de manière positive par le peintre Esmat Dawestachi pour qui acheter l’Atelier semble presque impossible, vu sa valeur immobilière très élevée. « Les propriétaires cherchent à s’emparer du bâtiment pour construire un immeuble dans son jardin. Car il leur serait impossible de détruire le bâtiment comme il est déjà inscrit comme patrimoine. Ainsi, je considère que la seule solution valable est de leur céder le jardin », souligne-t-il avec beaucoup d’amertume.

Le rapport de Dawestachi avec l’Atelier remonte à de longues années, lorsqu’il était encore étudiant aux beaux-arts d’Alexandrie. Il est actuellement consultant du conseil d’administration, et dans les années 1970, il fut secrétaire général de l’Atelier et responsable du salon littéraire qui s’y déroulait tous les mardis ; il a été également responsable de plusieurs activités artistiques dont entre autres le club de la photographie. « C’est à l’Atelier, en 1962, que j’ai fait la connaissance de mon professeur le grand sculpteur Mahmoud Moussa. En 1973, j’ai commencé à collaborer avec la peintre de renom et soeur du fondateur de l’Atelier, Effat Nagui, qui en était vice-présidente », se souvient Esmat Dawestachi. Et d’ajouter : « L’Atelier est la deuxième organisation de la société civile fondée en Egypte, après la société des amateurs de beaux-arts qui a été créée en 1920. C’est dommage d’observer cet état d’inconscience face à des entités d’une si grande valeur culturelle ».

Intellectuels en état d’alerte

Sur les réseaux sociaux, ce fut la mobilisation générale : une page Facebook a été créé sous le slogan : « L’Atelier d’Alexandrie, vers où ? », un hashtag : sauver l’Atelier d’Alexandrie fut lancé, et une réunion virtuelle du salon culturel organisé par le poète Zein Al-Abidin Fouad a regroupé plusieurs figures de la scène culturelle égyptienne, tels Ezzeddine Naguib, Maher Guirguis et Sami Helmi. En outre, le syndicat des Plasticiens a annoncé son entière solidarité avec l’Atelier d’Alexandrie.

La parlementaire Mona Omar a déposé une demande d’information sur l’avancement du dossier auprès du premier ministre et de la ministre de la Culture, accusant cette dernière de renoncer au rôle qui lui incombe normalement, à savoir : « soutenir les entités culturelles de longue tradition dont les activités risquent de prendre fin à cause des décisions judiciaires exécutoires ».

Selon Dawestachi, la crise récente de l’Atelier est une affaire publique. « Il est hors question de forcer l’Atelier à déménager. Sa présence est fortement liée au bâtiment. Si nous baissons les bras, nous risquerons de perdre autant d’autres bâtiments à valeur inestimable. Et ça serait peut-être le tour de la faculté des beaux-arts ? », s’indigne-t-il.

L’Atelier d’Alexandrie est avant tout un lieu de mémoire, traversé par des enjeux politiques, économiques et idéologiques. Sa préservation relève de l’identité culturelle de la ville-port.


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