Semaine du 4 au 10 août 2021 - Numéro 1384
Un patrimoine en détresse
  L’héritage culturel de la région a subi destruction et dévastation durant les révolutions du Printemps arabe. Retour sur cette période troublante de l’histoire du patrimoine.
Un patrimoine en détresse
Restes de l’Arc monumental dans l’ancienne ville syrienne de Palmyre, qui a été détruite par les djihadistes de Daech.
Nasma Réda03-02-2021

Des villes légendaires disparues, des sites archéologiques détruits et des monuments vandalisés. Tel est le bilan des révolutions du Printemps arabe. Les manifestations, les combats et les guerres ont ainsi changé la carte du patrimoine culturel arabe. Une partie inestimable du patrimoine du Moyen Orient a été ravagée. « La destruction du patrimoine, c’est la destruction de notre histoire et de notre humanité », se lamente Mohamed Al-Kahlawy, chef de l’Union des Archéologues Arabes (UAA). Il explique que, durant cette période, les richesses patri­moniales arabes ont subi des actes d’agres­sion. Certains pays ont réussi à limiter les dégâts sortis, tandis que d’autres continuent à sangloter. « Avec le déclenchement de la Révolution du 25 janvier 2011 en Egypte, la délinquance a profité du chaos et du manque de sécurité. Les fouilles illicites dans les sites archéologiques se sont multipliées, ainsi que les creusements sous les maisons, ce qui a aggravé la situation », explique l’archéolo­gue Abdel-Réhim Rihan, directeur du centre informatique de l’UAA.

Toutefois, les autorités égyptiennes ont réagi rapidement et ont signé des protocoles avec plusieurs pays incriminant le trafic illi­cite des biens culturels. Selon Al-Kahlawy, bien que l’Egypte ait pu se rétablir et faire cesser ces actes criminels qui menaçaient son héritage culturel, les tentatives de vol n’ont jamais cessé. « Il y a trois ans, un conteneur a été intercepté avec plus de 23 000 pièces sorties illicitement du port d’Alexandrie à destination de l’Italie. Elles ont pu être récu­pérées », se rappelle-t-il.

Un patrimoine dévasté

Mais si l’Egypte a réussi à éviter le pire, d’autres pays n’ont pas échappé à la destruc­tion et au pillage de leurs trésors. L’Iraq, la Syrie, le Yémen et la Libye ont subi une dévastation sans précédent de leur patrimoine comptant des monuments uniques au monde. Des sculptures, des musées, des palais ou des centres historiques en ont été les principales victimes. « Victimes de la barbarie, ces tré­sors patrimoniaux se sont transformés en décombres », regrette Al-Kahlawy. D’après l’Unesco, le patrimoine est aujourd’hui en première ligne des conflits. « Dans les années 1990, les ravages ont commencé en Europe du Sud-Est, à Sarajevo, puis en Afghanistan, au Mali et enfin en Iraq, en Syrie, au Yémen et en Libye », déclare Irina Bokova, ex-direc­trice de l’Organisation onusienne.

Un patrimoine en détresse
Etat de la mosquée historique Al-Nuri, la plus grande de Mossoul, à la suite de la guerre en Iraq.

Bien que la Syrie, à part quelques régions, ait commencé à se rétablir ces deux dernières années, plusieurs villes et quartiers ont subi des destructions massives. S’il est une ville qui symbolise la dévastation du trésor archi­tectural de la Syrie, c’est bien Alep. Cette cité, désormais désertée, est considérée comme le joyau historique et touristique du Moyen-Orient. Elle a été réduite en cendres après plus de trois ans de combats. Le mina­ret de la Grande Mosquée a été rasé. Le pilonnage de Damas et de Palmyre a détruit ou endommagé des monuments historiques centenaires. Le Conseil international des musées (Icom) et le Conseil international des monuments et des sites (Icomos) ont publié une liste rouge des biens culturels syriens pillés à réhabiliter.

L’Iraq, en guerre depuis 2003, a subi depuis 2014 les dévastations des djihadistes de Daech qui ont détruit de nombreux monu­ments. Parmi ces sites ruinés, figure Hatra, ville fortifiée et autrefois bien conservée. Ce site est classé sur la liste du patrimoine mon­dial de l’Unesco, il est connu pour ses temples qui combinent l’architecture gréco-romaine avec des éléments de décor d’ori­gine orientale. De même, la ville de Nimroud, bâtie au XIIIe siècle av. J.-C., a été rasée au bulldozer par Daech, ce qui a été qualifié par l’Unesco de « crime de guerre ». Par ailleurs, 90 oeuvres antiques exceptionnelles ont été endommagées au Musée de Mossoul, deu­xième plus important musée iraqien après celui de Bagdad. Des milliers de livres et de manuscrits rares de la Bibliothèque nationale ont été brûlés en février 2014. « A l’occasion de ses conférences annuelles, l’UAA a lancé l’alerte à plusieurs reprises concernant ces actes terroristes qualifiés de nettoyage cultu­rel », affirme Rihan. Selon lui, le rapport final et les recommandations de l’UAA ont été présentés à la Ligue arabe en vue de prendre des mesures concrètes. « Lors de la conférence de 2019, l’UAA a demandé aux institutions militaires de tous les pays arabes de protéger les antiquités et le patrimoine, conformément aux orientations de l’Unesco », renchérit-il, expliquant que la sauvegarde des richesses culturelles nécessite trois niveaux de protection : international, régional et local impliquant une coopération avec la commu­nauté internationale afin de les protéger.

Enjeu du chaos

Outre la Syrie et l’Iraq, le Yémen souffre jusqu’à présent des combats provoqués par les milices houthies et les groupes armés d’Al-Qaëda ou encore Daech. « Le Yémen est ravagé par la guerre et son peuple subit d’atroces souffrances. Le conflit, qui a pro­voqué l’une des pires crises humanitaires, a également occasionné la destruction et la dégradation du patrimoine culturel du pays », souligne le professeur à l’Université yéménite d’Ibb, Mounir Al-Ariqy, qui a pré­senté à la 23e conférence de l’UAA un dos­sier détaillé sur l’état actuel des sites dégra­dés pendant les 9 dernières années. Des sites archéologiques yéménites pré-islamiques et islamiques, des musées et des quartiers de villes classées au patrimoine mondial de l’Unesco ont été visés par des bombarde­ments. Sanaa, Hadramaout, Taïz, Marib, Baraqish, Sirwah, Saada, mais aussi Aden, Al-Mukalla, Hodeïda et le port antique de Bir Ali ont fait l’objet de tirs de mortier aveugles, causant non seulement la mort des civils, mais aussi la destruction d’un patrimoine trois fois millénaire. « Rappelons que cet état de guerre favorise les actes de vandalisme, la destruction et le pillage des sites archéolo­giques. Ces vols alimentent un marché régio­nal et international d’antiquités. En somme, c’est tout un pan de l’histoire du Yémen, de son patrimoine vivant mais aussi de l’histoire des Arabes qui est en train de disparaître sous nos yeux », regrette Al-Ariqy.

Un patrimoine en détresse
Le patrimoine libyen sous le feu, mais loin des caméras.

En Libye, l’absence de police, d’armée, d’autorité et d’ordre public rend l’avenir et le sort des biens culturels très incertains. Si le patrimoine archéologique n’a pas été victime d’importants dommages lors de la Révolution de 2011, les choses ont changé depuis la chute de l’ancien régime. Le pillage est devenu une pratique répandue sur les lieux de fouille. Bien que la ville de Cyrène soit ins­crite au patrimoine mondial de l’Unesco, des fermiers ont brutalement revendiqué leur droit de propriété sur certaines zones de la nécropole située à la périphérie de la ville. Ils n’ont pas hésité à en détruire une partie à grand renfort de pelleteuses pour y construire des habitations et des boutiques. Ce sont environ 200 tombeaux remontant au IIe siècle av. J.-C. qui ont été saccagés. Les vestiges en ont été jetés dans une rivière proche, comme de vulgaires débris. Par ailleurs, le mausolée d’Al-Chaab Al-Dahmani a été passé au bull­dozer et une grande partie du trésor de Benghazi a été dérobée.

Le Liban n’a pas échappé aux destructions. « Sinistrée depuis la double explosion du 4 août dernier, Beyrouth tente de préserver son patrimoine culturel et architectural. Plus de 650 bâtisses classées et plusieurs musées ont été fortement endommagés, à l’image du palais Sursock, un bijou architectural du XIXe siècle, niché en plein coeur de la capi­tale », regrette Maha Al-Masry, professeure et cheffe du département d’archéologie à l’Université libanaise. Lors de son discours à la conférence de l’UAA, elle a appelé la com­munauté arabe et internationale à sauver et à restaurer le patrimoine libanais détérioré.

En guise de conclusion, Mohamed Al-Kahlawy affirme que si l’héritage culturel des nations est visé, c’est parce qu’il est por­teur de valeurs et d’identité : « Les attaques incessantes contre ces trésors constituent des crimes qui affaiblissent la confiance et la cohésion des peuples et détruisent des civili­sations qui représentent l’essence de l’iden­tité arabe. Il faut faire cesser ces massacres et sauver ces symboles de l’Humanité ».


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