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Chacun ménage ses oeufs

Najet Belhatem, Mardi, 06 août 2013

Alors que le sit-in des Frères se poursuit, un bras de fer est engagé entre les différentes parties pour sortir de la crise avec, dans le collimateur des uns et des autres, l’Administration américaine et même les responsables égyptiens.

Dans le quotidien Al-Tahrir, le journaliste et écrivain Ibrahim Eissa qui a un auditoire très large auprès des Egyptiens résume les sentiments de ces derniers face aux politiques de Washington depuis le 30 juin. « Que l’ambassadrice (Anne Patterson) dégage, cela est une chose importante et requise. Il est judicieux de ne pas l’avoir renvoyée et créé une crise diplomatique. Cette dame est l’ennemie du peuple égyptien et représente tout ce qu’il y a de plus abject dans la politique américaine visant à affaiblir l’Egypte et à empêcher son indépendance nationale. Et cela s’est concrétisé à travers la transaction qu’a conclue Patterson avec les Frères musulmans pour vendre la souveraineté de l’Egypte aux Américains et mettre en place un islam frèro-américain qui serve les intérêts d’Israël. Mais le fait que l’Administration américaine pense après le départ de la vieille … à nommer Robert Ford, ex-ambassadeur américain en Syrie, est une vraie blague. Si Patterson a échoué à appliquer le scénario pakistanais en Egypte, à savoir des dirigeants asservis à la Maison Blanche et une armée subordonnée au Pentagone, les Etats-Unis seraient-ils en train d’opter pour le scénario syrien ? Les Egyptiens ont le droit de refuser ce nouvel ambassadeur et il est de leur droit de considérer Obama comme l’un des plus stupides présidents dans ses rapports avec l’Egypte. Il nuit aux Etats-Unis en insistant sur le fait de susciter la haine envers lui chez le peuple du plus grand pays arabe ». Ibrahim Eissa lance dans une autre livraison du journal ses salves contre le gouvernement égyptien qu’il traite de gouvernement « tremblant » et déclare : « Ce ne sont ni des hommes d’Etat ni des politiciens. Les Frères se jouent d’eux et finissent par gagner. Ces derniers ont engagé le chantage de la violence et ils (les membres du gouvernement) ont eu peur. Ils ont fait pression sur eux en recourant aux Etats-Unis et eux nous ont transformés en vente aux enchères. Ils n’ont aucun plan pour faire face aux Frères musulmans ni maintenant ni dans l’avenir ». Mais sur la une du même journal, à savoir Al-Tahrir, trône une énorme photo du général Al-Sissi avec pour titre : « Al-Sissi ouvre le feu contre l’Administration d’Obama : l’Egypte est sortie de votre houlette », en référence à son entretien avec le Washigton Post. Plus encore, le célèbre écrivain Youssef Zidane a considéré dans des propos rapportés par le journal en ligne Al-Dostour Al-Asli que « si le président temporaire Adly Mansour venait à accepter l’accréditation de Robert Ford comme ambassadeur au Caire, ce serait une complicité, un début de la chute et un mépris pour les Egyptiens qui n’augurera rien de bon ». La presse égyptienne décrie l’Occident et notamment les Etats-Unis mais presse aussi les dirigeants égyptiens, pas très loquaces en ce moment, sur le sujet à en découdre avec la confrérie qui a depuis le début joué la carte du recours à l’étranger. Ces derniers ont plutôt l’oeil sur l’étranger.

« Je n’ai pas de doutes sur les bonnes intentions des responsables de l’Etat qui ont encouragé et envoyé des invitations à des responsables occidentaux comme Ashton, à venir en Egypte pour résoudre la crise entre les deux parties. Cela a dû se faire avec une bonne intention, mais sans réelle conscience de la sensibilité de la chose pour les Egyptiens. Mais ces responsables doivent refaire leurs calculs et avoir à l’esprit le peuple égyptien et non leurs amis occidentaux », écrit Abdel-Latif Al-Ménawi dans Al-Masry Al-Youm. Les Egyptiens dont les sentiments patriotiques ont été attisés à l’extrême ces dernières semaines attendent d’Al-Sissi et du gouvernement en place des mesures « révolutionnaires », dont celle de claquer la porte au nez des Américains. Mais la politique a d’autres règles et ses voies sont souvent impénétrables et occultes. Au moment où John Kerry, secrétaire d’Etat américain, lance que l’armée égyptienne a sauvé la démocratie, il contredit par son administration qui parle de propos qui n’illustrent pas le point de vue d’Obama en ajoutant que le communiqué de Kerry est nuisible dans la mesure où les islamistes de par le monde vont considérer que la démocratie est un leurre. Ménager la chèvre et le chou, c’est apparemment l’attitude de tous dans la crise égyptienne, responsables égyptiens, européens et américains. Les islamistes égyptiens convaincus du soutien américain se sentent, eux aussi, lâchés. « Le chef d’Al-Qaëda, Ayman Al-Zawahri, a accusé les Etats-Unis d’avoir fomenté la chute de Morsi », rapporte le site d’information Al-Badil en se référant à des sites djihadistes. Dans cette crise, Obama à trop vouloir jongler a perdu l’estime de toutes les parties en place. Même son de cloche de la part du cheikh Al-Qaradawi qui accuse aussi l’Occident de « ternir la démocratie » !

Selon Adel Darwich, dans un article publié dans le quotidien saoudien Al-Charq Al-Awsat, la tendance occidentale « hautaine guidée par leur sentiment de supériorité » les a menés droit dans le mur. « Toutes leurs études ont poussé les politiques britanniques et américaines à concevoir que la confrérie des Frères musulmans est le pont de transition naturelle de l’Etat autocratique au modèle turc. Pour eux, les Frères allaient gouverner jusqu’au milieu de ce siècle, mais les Egyptiens en ont décidé autrement ». La situation extrême de la crise égyptienne génère la confusion dans tous les camps, ainsi l’alliance pour la légitimité pro-Morsi dénonce toute ingérence de l’étranger (au moment où ce sont les islamistes qui y ont eu recours pour les soutenir face à l’armée), après une entrevue avec William Burns, vice-secrétaire d’Etat américain. La confusion a poussé l’écrivain Hamdi Rizq à s’adresser au général Al-Sissi : « Parlez général, nous voulons vous entendre en direct de vive voix. Entendre ce que vous avez à dire sur les complots des Frères et des trahisons révolutionnaires et les pressions américaines. Nous voulons savoir qui bloque la feuille de route. Parlez, nous sommes le peuple égyptien, nous voyons de la fumée expirée par des âmes maléfiques. Des rumeurs courent que l’affrontement entre les Frères et l’armée est proche. Que Dieu nous en garde ». L’autre grande peur c’est de voir la crise égyptienne s’internationaliser. « Ce qui se passe maintenant ce sont des efforts pour empêcher de trancher la situation sur le terrain, à savoir démanteler le sit-in des Frères. Cet obstacle permet de donner l’illusion qu’il y a une crise insoluble par les Egyptiens qui requiert une ingérence internationale et cela a commencé avec les contacts entre des responsables égyptiens et des responsables occidentaux qui leur ont demandé de la retenue, donnant ainsi de la légitimité à la principauté fictive de Rabea Al-Adawiya ». Une confusion générale où les calculs politiques ont la part belle et où tout le monde a l’air de marcher sur des oeufs. Or, l’omelette ne fera pas sans casser d’oeufs ici et là.

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