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Le Covid-19 et les chaînes d'approvisionnement alimentaire

Mohamed Chady*, Mardi, 22 septembre 2020

Malgré les dysfonctionnements qui ont frappé les chaînes mondiales d’approvisionnement alimentaires et la crise suscitée par la pandémie, l’Egypte est restée à l’abri et a pu combler ses besoins stratégiques. Explications.

Le Covid-19 et les chaînes d

Toute crise laisse des cica­trices sur le corps de l’économie mondiale, des cicatrices qui ne dispa­raissent pas même si sa structure se redéveloppe. Cela est le cas lorsqu’il s’agit surtout de crises mondiales ou de celles qui touchent le coeur des fondements régulateurs du marché. Suite à la crise de 1929 qui a provo­qué une grande récession des années 1930 du siècle dernier, a disparu ce qui était convenu d’appeler tradition­nellement pendant des siècles « l’Etat gardien » qui se contentait de suivre sans intervenir. L’Etat gardien a cédé la place à l’approche keynésienne qui interfère, influence et régularise le marché par plusieurs mediums. Depuis les allocations aux chômeurs jusqu’à l’organisation des transports publics dans les pays capitalistes. Aussi, la crise financière mondiale du début du millénaire a vu la fin de la prédominance absolue des banques commerciales. Celles-ci ont été rem­placées par les Accords de Bale III qui accordent une primauté à l’inspection et au contrôle afin d’éviter une autre crise pouvant saper totalement le sys­tème bancaire.

Avant le Covid-19, l’économie mondiale subissait déjà d’importantes pressions, que ce soit à son épicentre ou à ses extrémités, ou bien au niveau de presque tous ses secteurs écono­miques. Ces turbulences étaient dues à un état d’incertitude résultant des guerres commerciales, au Brexit et aux changements climatiques. La pandémie du coronavirus a accentué cette pression et l’a transformée en une catastrophe mondiale paralysant les secteurs économiques déjà sous pression. La crise actuelle est à l’op­posé de celles qui lui ont précédé et qui émanaient, dans la plupart, des secteurs financiers et monétaires pour contaminer dans un second temps les secteurs de l’économie réelle. La crise actuelle a, à l’inverse, commencé à frapper l’économie « réelle », que ce soit l’industrie, le transport, l’éduca­tion ou la santé pour se répercuter ensuite sur les secteurs financiers et monétaires. Ce qui entraînera inéluc­tablement des changements radicaux au niveau de la structure de ces sec­teurs afin d’éviter les dommages énormes dans l’avenir au cas où le monde traverserait une seconde vague de pandémie.

Perturbations des marchés

A la tête de ces secteurs réels tou­chés figure l’agriculture, les chaînes d’approvisionnement ayant connu plusieurs courbes variables, ce qui a donné lieu à une perturbation des secteurs de production alimentaire mondiale dans tous les continents. Conséquence : les prix des produits alimentaires ont fluctué avec le début de la pandémie en janvier 2020. L’indice des prix des aliments émis par l’Organisation des Nations-Unies pour l’agriculture et l’alimen­tation (FAO), le Food Price Index, a connu une hausse de 102,5 points entre septembre 2019 et janvier 2020, soit le taux le plus élevé depuis 2015. La raison était la hausse de la demande et la baisse de l’offre vu les mauvaises conditions climatiques dans les régions de production, ainsi que la propagation de certains virus animaliers comme la fièvre porcine africaine. Mais, les prix ont connu une baisse de 91 points entre février et mai 2020, après la baisse de la demande résultant de la fermeture de la plupart des activités commer­ciales. La courbe s’est inversée de nouveau depuis juin et jusqu’en août pour se situer à 96,1 points. Et ce, en raison du recul de la valeur du dollar qui abondait sur les marchés après les paquets de stimulus entrepris par l’Administration américaine pour donner de l’élan à l’économie améri­caine sous le coronavirus. Pour les prix des céréales, l’indice a enregis­tré une hausse des prix du maïs, de l’orge et du riz à cause de la forte demande chinoise après la réouver­ture des activités économiques et le retour à la normale suite au recul des taux de contamination dans le pays. Les prix du blé ont connu une hausse à cause de la baisse de la production européenne due à des perturbations climatiques que le continent a connues, ce qui a fait que la Russie a occupé la tête de la liste des exporta­teurs dans le monde.

Le marché de la viande a été lui aussi fortement touché. Les régions productrices-clés au Brésil, en Australie et aux Etats-Unis ont souf­fert de la fermeture et de la hausse du taux de contamination entre les ouvriers agricoles. Plus de 4900 ouvriers chargés de l’abattage ont été contaminés début mai aux Etats-Unis. Ainsi, plusieurs abattoirs ont dû fermer aux Etats-Unis, ce qui a influencé 25% de la capacité d’abat­tage au niveau national. Deux impacts opposés ont alors eu lieu. Le premier est une augmentation de 51 % des prix de la viande rouge dont l’offre a reculé sur le marché américain. A tel point que les restau­rants du fast-food comme Wendy avaient commencé à exclure certains éléments de leurs menus à cause de la diminution dans l’offre des ham­burgers. Ensuite, le prix de la viande de porc a connu une hausse estimée à 55%, la plus grande depuis 2017. Parallèlement, une contre-réaction a eu lieu, représentée dans la chute des prix des animaux vivants à cause de la faiblesse des logistiques d’abat­tage. Les contrats futurs sur les ani­maux ont diminué de 121,48 dollars le 18 février à 94,65 dollars le 8 mai. Ce qui a amené certains agriculteurs au Minnesota à se débarrasser de leur bétail. Selon les estimations préliminaires, 200000 têtes ont été égorgées.

L’Egypte à l’abri

Il était donc tout à fait normal que la crise se répercute sur les marchés ali­mentaires de l’Egypte. D’autant plus que premièrement, l’Egypte souffre d’un fossé alimentaire accru à cause du boom démographique et du recul de la superficie des terres cultivées. De plus, la croissance graduelle de l’économie a haussé les niveaux des revenus, et par conséquent, la consom­mation. Ainsi, la demande sur les produits alimentaires connaît certai­nement une tendance à la hausse. Et lorsque l’offre locale n’est pas capable d’aller de pair avec la demande, les marchés mondiaux comblent la lacune entre l’offre et la demande. Plus ce fossé s’élargit, plus la trésorerie de l’Etat assume des charges. Par consé­quent, les pressions se multiplient sur les réserves en devises étrangères.

En tête de liste des produits alimen­taires importés par l’Egypte figure le blé. L’Egypte a consommé, en 2018, 21,3 millions de tonnes de blé, dont seules 8,8 millions étaient produites localement, alors que le volume de l’importé était estimé à 12,5 millions de tonnes. Ensuite vient la consom­mation du maïs qui a atteint 17,3 mil­lions de tonnes desquelles l’Egypte a produit 7,3 millions de tonnes à l’heure où les importations ont atteint 1 million de tonnes.

Deuxièmement, certains des plus importants exportateurs des produits alimentaires ont imposé un embargo sur leurs exportations afin de sécuriser leurs besoins locaux après la distor­sion des chaînes d’approvisionnement mondiales. La Russie a par exemple déterminé le plafond de ses exporta­tions en blé à 7 millions de tonnes en juin dernier, l’Ukraine a également complètement interdit l’exportation de sarrasin et a limité ses exportations de blé à 20 millions de tonnes, et le Kazakhstan a fixé le plafond de la farine et du blé à 270000 tonnes. La Roumanie a interdit l’exportation du blé jusqu’au mois de mai. Les impor­tations de la Russie, de l’Ukraine et de la Roumanie ont représenté environ 95% de la totalité des quantités importées par l’Egypte en 2018.

Cependant, l’Egypte n’a pas témoi­gné de perturbations à n’importe quel moment dans ses marchés alimen­taires. Les supermarchés n’ont pas vu les scènes des étagères vides. Les boulangeries n’ont pas cessé de pro­duire du pain, comme c’était le cas dans certains pays voisins dont les conditions économiques sont meilleures. Ceci revient essentielle­ment au programme de réforme éco­nomique que l’Egypte a lancé en 2016. L’Egypte a alors atteint un chiffre de réserves de 45,5 milliards de dollars qui couvraient jusqu’en mars plus de 8 mois d’importations. L’Egypte a dépensé 8 milliards de dollars pour procurer davantage de produits alimentaires, qui ont sécurisé le pays du choc de la pandémie. Outre cela, le programme du maintien des serres de blé et de l’expansion dans de nouvelles a été mis en place.

Le gouvernement égyptien a réussi à ouvrir de nouveaux marchés devant ses exportations en légumes et en fruits. Ainsi, à l’ombre du recul de l’offre mondiale, l’Egypte a pour la première fois exporté des dattes vers l’Australie, des oranges vers la Nouvelle-Zélande, les patates vers l'île Maurice et les agrumes se sont frayé un chemin vers le Brésil, les raisins et les agrumes vers l’Ouzbé­kistan et l’Argentine.

Le Caire a réussi à éviter le choc qui a frappé l’économie et qui a affecté le marché des produits alimentaires et les chaînes d’approvisionnement grâce aux réformes monétaires et financières. Ajoutons à cela sa straté­gie visant à accroître le blé. Le Caire a saisi la chance à la lumière du recul de l’offre mondiale pour ouvrir de nou­velles destinations devant ses exporta­tions qui, dans des circonstances nor­males, étaient fermées l

*Expert en économie au ECSS

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