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Un modéré à Téhéran

Maha Al-Cherbini avec agences, Mardi, 18 juin 2013

La victoire aux élections présidentielles du réformateur Hassan Rohani permet à l'Iran d'améliorer son image ternie sur la scène internationale, et relance les espoirs d'une percée sur le dossier nucléaire.

Un modéré
(Photos: Reuters)

Alors que tout le monde s’attendait à la victoire des faucons du régime comme le maire de Téhéran Bagher Ghalibaf et le chef des négociateurs du nucléaire Saïd Jalili, Hassan Rohani — réformateur connu pour sa grande modération — a déclenché une grande surprise en remportant, dès le premier tour, la présidentielle, mettant un terme à 8 années de règne conservateur. Surpris par la victoire de leur candidat après des années de répression depuis 2009, des milliers de réformateurs et modérés se sont rassemblés à Téhéran pour fêter la victoire de Rohani, brandissant ses portraits ainsi que ceux des ex-présidents modérés, Rafsandjani et Khatami : « Vive Rohani, Rafsandjani et Khatami » ainsi que « Bye Bye Ahmadinejad ».

Juste après son élection, le nouveau président a salué « la victoire de la modération sur l’extrémisme », tout en demandant à la communauté internationale de reconnaître les « droits » de l’Iran en matière de nucléaire. Signe de l’importance accordée par le nouveau président au dossier nucléaire. Selon les résultats définitifs, ce religieux modéré a obtenu 18,6 millions de voix (50,68 %) au premier tour du scrutin face à cinq conservateurs. Il devance très largement M. Ghalibaf (6,07 millions de voix) et M. Jalili (3,17 millions). Le taux de participation électorale était de 72,7 %.

En fait, trois considérations ont favorisé cette victoire de M. Rohani. La première est le retrait du réformateur Mohammad Reza Aref, faisant de lui l’unique candidat réformateur. La deuxième considération est le soutien des deux anciens présidents réformateurs Khatami et Rafsandjani qui ont réussi en quelques jours à mobiliser un large électorat qui voulait boycotter le scrutin après les manifestations de 2009. Plus important aussi, cette victoire est due à l’épuisement d’un électorat en quête de modération et de rationalité après 8 ans de pouvoir ultraconservateur. Les ultraconservateurs ont plongé le pays dans une grave crise économique en raison des sanctions internationales : hausse du chômage, inflation supérieure à 30 % et dépréciation du rial de près de 70 %. Premier signe d’espoir, le rial a repris de 10 % de sa valeur perdue face au dollar juste après la victoire de Rohani.

Selon les experts, la victoire de Rohani est une « bouée de sauvetage » pour le courant modéré et réformateur isolé depuis 4 ans. En 2009, la réélection d’Ahmadinejad avait poussé les réformateurs à manifester en masse. Ils dénonçaient des fraudes massives. Le mouvement de contestation avait été sévèrement réprimé et des responsables réformateurs avaient été arrêtés.

Il reste à savoir si Rohani a été élu contre la volonté du guide. Il semblerait que non car la victoire de Rohani — très proche de Khamenei — ne gêne plus le guide. La plupart des analystes classifient Rohani comme un conservateur modéré plutôt qu’un réformateur. N’oublions pas aussi qu’il était représentant du guide au sein du Conseil suprême de la sécurité nationale.

Le nucléaire, première préoccupation

Désormais, le nouveau président n’aura pas le temps de savourer sa victoire, vu le bilan catastrophique laissé par son prédécesseur : économie ruinée, pays isolé et sanctionné, négociations nucléaires dans l’impasse, etc. Même si les dossiers stratégiques comme le nucléaire restent entre les mains d’Ali Khamenei, l’élection de Rohani peut avoir un impact positif sur les négociations nucléaires. « Khamenei réalise maintenant que la politique intransigeante d’Ahmadinejad et de Said Jalili a ruiné l’économie du pays. Désormais, il doit changer de ton et il pourrait aussi finir par collaborer avec Rohani afin d’engager des négociations directes avec Washington pour alléger les sanctions », pronostique l’expert Mohamed Abbas.

Passant à l’acte, Rohani a tendu la main samedi à Washington et n’a pas écarté — « même si cela sera difficile » selon lui — des discussions directes avec les Etats-Unis pour régler la crise nucléaire et sauver l’économie iranienne. Rohani a toujours critiqué l’intransigeance d’Ahmadinejad sur le dossier nucléaire et il a tant répété — pendant sa campagne électorale — qu’il était partisan d’une plus grande « souplesse » vis-à-vis de l’Occident. Accueillant favorablement la main tendue de Rohani, les pays occidentaux ont formulé l’espoir que le nouveau président réponde enfin aux attentes de la communauté internationale. Outre Paris, Berlin et Moscou, Washington a déclaré qu’il « restait prêt à collaborer directement » avec Téhéran sur le nucléaire, afin de trouver une solution diplomatique. En revanche, Tel-Aviv s’est déclaré favorable à un durcissement des sanctions contre Téhéran car le changement du président n’apportera pas de changement à la politique iranienne. « On ne s’attend pas à un bouleversement. Rohani n’a pas de bâton magique. Mais, au moins, il va aider l’Iran à redorer son image, trouver une issue au nucléaire et éloigner le spectre d’une frappe militaire », s’enthousiasme M. Abbas.

Un homme d'ouverture

Son symbole était « la clé », qui ouvre, selon lui, la porte des solutions à tous les problèmes du pays. Agé de 64 ans, Rohani était le seul clerc de la campagne électorale. Né à Sorkheh, il a suivi des études islamiques à Qom, au début des années 1960, puis il a étudié le droit en Ecosse. Il a un long passé politique. Il a activement participé à la révolution de 1979 pour soulever les foules contre le shah, ce qui lui a valu d’être arrêté plusieurs fois. Après la révolution, il est élu à l’assemblée consultative islamique, puis occupe pendant 16 ans le poste de secrétaire du Conseil suprême de la sécurité nationale. Député entre 1980 et 2000, il est aussi membre de l’Assemblée des experts, instance chargée de superviser le travail du guide suprême. Il est représentant de Ali Khamenei au sein du Conseil suprême de la sécurité nationale, mais démissionne après l’élection d’Ahmadinejad en 2005. De 2003 à 2005, Rohani gère le dossier nucléaire de son pays faisant preuve de souplesse avec l’Occident. Surnommé « cheikh diplomate » en 2003, il accepte la suspension de l’enrichissement d’uranium et l’application du protocole additionnel au Traité de non-prolifération, permettant des inspections inopinées des installations nucléaires iraniennes.

Rohani prône la modération et se dit partisan d’une ouverture sur le monde. « Je vais amorcer des changements dans tous les domaines et créer une relation constructive avec le monde. La majorité des gens cherchent la modération. J’ai eu toujours des relations très bonnes avec les modérés des deux camps réformateur et conservateur », avait-il dit. Et d’affirmer qu’il agira dans le sens d’une baisse de la tension avec Washington. « Nous allons d’abord transformer nos relations hostiles avec Washington en une relation tendue dans un premier temps. Puis nous allons graduellement réduire la tension jusqu’à ne plus en avoir ».

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