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Afghanistan : Un scrutin sous haute tension

Maha Al-Cherbini avec agences, Lundi, 22 octobre 2018

Malgré la vague de violences, le chaos, l'insécurité et les appels au boycott lan­cés par les Talibans, les législatives afghanes ont eu lieu samedi 20 et dimanche 21 octobre après trois ans de report. Un vote cru­cial, mais qui ne risque pourtant pas de ramener la paix.

Afghanistan  : Un scrutin sous haute tension
Les résultats du vote seront publiés dans deux semaines et le nouveau parlement sera formé le 10 novembre. (Photo:AP)

Doute, insécurité, violence, défaillances électorales et appels au boycott. Difficile toile de fond qui n’a pas pourtant empêché la tenue des législatives afghanes le samedi 20 octobre après trois ans de report. Or, en raison de tous ces accrocs, le vote ne s’est pas terminé le même jour comme prévu et était prolongé jusqu’à dimanche 21 octobre car 401 bureaux n’ont pu ouvrir samedi en raison de divers dysfonctionnements : liste électorale incorrecte, manque d’assesseurs, terminaux biométriques récalcitrants mis en place à la dernière minute et utilisés pour la première fois ou pour des raisons de sécurité sur des terri­toires contrôlés par les Talibans.

Juste après le début du vote, le porte-parole taliban, Zabihullah Mujahid, a appelé les citoyens à s’abstenir de participer à ce « processus théâ­tral » afin de protéger leurs vies. Un appel qui n’a pas été suivi puisque, selon la Commission élec­torale indépendante afghane, le taux de participa­tion a atteint 45%. Quatre millions de personnes ont voté sur les 9 millions d’Afghans appelés aux urnes pour choisir entre 2500 candidats et renou­veler les 249 sièges du parlement dans les troi­sièmes législatives depuis l’intervention améri­caine en Afghanistan en 2001. Donnant l’exemple, le président afghan, Ashraf Ghani, a été le pre­mier à déposer son bulletin dès l’ouverture des bureaux de vote, appelant ses compatriotes à « sortir et voter ». Semblant répondre à son appel, les électeurs ont formé de longues files d’attente dans la capitale et ailleurs. Saluant l’enthou­siasme des Afghans, la Mission d’assistance des Nations-Unies en Afghanistan s’est dite encoura­gée par le grand nombre d’Afghans qui sont venus « faire entendre leur voix », rappelant qu’il s’agit « des premières élections entièrement orga­nisées par les autorités afghanes depuis 2001 ». « Il faut saluer l’enthousiasme et la participation des Afghans malgré les menaces, les actes d’inti­midation et les attentats », a déclaré un haut res­ponsable international chargé de la sécurité.

Des dizaines de morts et de blessés

Selon les analystes, l’insistance des Afghans à voter au péril de leur vie et à défier les Talibans traduit leur ferme volonté d’en finir avec ce chaos qui ronge le pays depuis 17 ans et d’instaurer un régime démocratique et une vie sûre à l’abri des violences talibanes. Or, il semble que le rêve des Afghans reste toujours lointain car le déploiement d’un important dispositif de sécurité n’a pas empêché la spirale de violence talibane qui a fort endeuillé le pays au fil de deux jours de vote. Dimanche, le vice-ministre de l’Intérieur, Akhtar Ibrahimi, a affirmé que 50 personnes ont été tuées et 240 blessées pendant les deux jours du vote lors de 195 attentats et 70 tirs de roquettes sur tout le territoire. Un nombre fabuleux de victimes qui prouvent la détermination des Talibans à pertur­ber le scrutin en dépit du déploiement de 54000 membres de la police et de l’armée afghanes. Sans oublier les forces internationales et les observateurs internationaux qui étaient présents pour deux motifs: s’assurer de l’efficacité de l’aide financière apportée à Kaboul surtout que ce vote survient un mois avant une importante conférence de l’Onu à Genève, à laquelle la com­munauté internationale espère convaincre les pays donateurs des progrès qu’elle a obtenus en Afghanistan. Second motif: ce vote est perçu comme une répétition générale avant l’élection présidentielle prévue en avril prochain.

Selon les experts, le scénario des législatives n’augure rien de bon pour la présidentielle d’avril, car les Talibans restent puissants. Depuis le début de la campagne électorale fin septembre, les insurgés ont intensifié leurs attentats faisant des centaines de morts et de blessés outre l’assassinat de 10 candidats. Autre preuve, l’assassinat du général Abdul Raziq, chef de la police de la région de Kandahar, berceau des Talibans, à la veille du vote. Au cours de cet attentat, le chef de la police du sud de l’Afghanistan et le gouverneur de la province de Kandahar ont également été blessés, ainsi que deux Américains, un militaire et un civil. Considéré comme un pilier du régime face aux insurgés auxquels il livrait un combat sans merci à Kandahar, le général Abdul Raziq était un commandant très compétent, perçu comme la principale raison pour laquelle les Talibans ont eu des difficultés à Kandahar au cours des dernières années. En parvenant à l’éli­miner, les Talibans ont frappé un grand coup, déstabilisant le pouvoir afghan dans une région-clé de l’insurrection. Selon les autorités afghanes, Raziq était une force stabilisatrice non seulement pour Kandahar, mais aussi pour toute la région. « Avec cet attentat, les Talibans ont démontré qu’ils avaient la capacité de frapper où et quand bon leur semble », a estimé le général afghan à la retraite et analyste militaire Atiqullah Amarkhail. Cet attentat a poussé les autorités à reporter le vote de Kandahar jusqu’à samedi prochain pour s’assurer de son bon déroulement.

Il va sans dire que ce paysage politique compli­qué va retarder la publication des résultats défini­tifs des législatives prévues après au moins deux semaines, alors que la composition finale du nou­veau parlement afghan est attendue aux environs du 10 novembre. Reste à se poser la question suivante : ces législatives suivies de la présiden­tielle en avril prochain seraient-elles un premier pas sur la voie de la paix et la démocratie pour ce bourbier afghan qui s’évanouit dans le tour­billon d’une violence cauchemardesque depuis plus de 17 ans ? .

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