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Où sont-ils passés ?

Hanaa Al-Mekkawi, Mardi, 02 octobre 2012

1 200 personnes n'auraient plus donné signe de vie depuis la révolution. Le gouvernement et les administrations restent muets face aux demandes incessantes des parents ou des proches, exténués par près de deux ans de recherches infructueuses.

ou sont ils passés
Familles et activistes s'unissent pour faire pression sur les responsables et revendiquer les droits des disparus.

« Je préfère savoir que mon fils est mort ou grièvement blessé, même si c’est dur à assumer, que de vivre dans l’enfer, ignorant tout de ce qui lui est advenu », dit en pleurs Sabah, la maman de Mohamad Seddiq, 25 ans. La dernière fois que Sabah a vu son fils c’était le matin du 28 janvier 2011, le fameux « Vendredi de la colère ».

Ce jour-là, Mohamad est sorti se révolter avec ses amis pour appeler à la chute du régime et revendiquer liberté et justice sociale. Une seule fois, elle a entendu sa voix, un mois après sa disparition, lorsqu’il l’a contactée d’un numéro inconnu pour lui dire qu’il était emprisonné.

Quelques jours après, elle reçoit un autre appel à partir du numéro de son fils. Mais, à l’autre bout du fil, c’est la voix d’un inconnu qui l’insulte et lui promet qu’elle ne reverra jamais son fils. Cette personne anonyme lui jure que Hosni Moubarak va se venger d’elle, de son fils et de toute sa famille.

Depuis, plus rien. Mais elle n’a jamais perdu l’espoir de le revoir. « Mon instinct de mère me dit qu’il est toujours vivant, et je deviens folle à chaque fois que j’imagine qu’il est torturé ou violé. Qu’est-ce qu’il a fait pour qu’on le prenne de moi ? », se lamente-t-elle. Sabah est sûre qu’elle le trouvera accroupi dans l’une des prisons militaires ou de la Sûreté d’Etat. Tout ce qu’elle voit et entend pointe du doigt ces endroits.

Sabah n’est pas la seule dans cette situation. Depuis le déclenchement de la révolution, le dernier recensement officiel rendu public en mars 2011, sous le gouvernement de Essam Charaf, fait état de 1 200 personnes disparues.

La vie des parents de ces jeunes a changé de fond en comble. Ils se sont lancés dans une recherche ininterrompue : dans les hôpitaux, les morgues, les stations de police. Ils procèdent aussi à un ratissage des prisons dans tous les gouvernorats du pays. Mais personne n’a de réponse ou d’information à leur donner. C’est comme si ces disparus n’existaient pas.

« On a perdu nos enfants et, avec eux, on a perdu la vie », pleure l’un des parents qui a sacrifié sa vie pour rechercher son fils. Ces parents ne désespèrent pas, ils frappent à toutes les portes et se rendent partout où ils pensent pouvoir obtenir ne serait-ce qu’un fragment d’information.

Ces parents humiliés se sont attiré la sympathie de quelques-uns, mais les organismes étatiques continuent de faire la sourde oreille face à leurs appels incessants. N’ayant plus de choix, ils ont décidé de rendre leur sort public, de le crier haut et fort. On les voit dans toutes les manifestations scander les noms de leurs enfants ou sensibiliser l’opinion publique à leur tragédie.

Ils organisent eux-mêmes des manifestations pour faire pression sur les responsables. Mais en vain, rien de nouveau.

« Un jour, lorsque nous étions rassemblés devant le palais présidentiel pour porter plainte, les membres de la sécurité ont ouvert les portes et nous ont dit que si on osait entrer, on serait égorgés », raconte Sabah.

« Ils ne sont plus les mêmes »

Parfois, dans des cas rarissimes, des disparus réapparaissent. Mais ils ne sont plus jamais les mêmes. « J’ai perdu mon fils lors des premiers jours de la révolution. Après des mois de recherche, il est réapparu. Il avait complètement changé. Puis il a disparu de nouveau », résume Sayed.

Pendant des mois, désemparé, Sayed errait à longueur de journée dans les rues, la photo de son fils Amr pendue autour du cou. Un jour d’août, il reçoit un coup de fil de l’un des amis de son fils lui disant qu’il est revenu. De retour à la maison, Amr refuse de parler ou de voir qui que ce soit. « A chaque fois que je le regardais, je sentais qu’il n’était plus que l’ombre de lui-même », se rappelle Sayed.

Après quelques temps, Amr, qui était toujours dans un état lamentable, décide de parler. Il avoue à son père qu’il ne savait pas où il se trouvait, mais qu’il avait été torturé et violé. Sayed se rappelle encore la douleur et l’amertume que ressentait son fils, qui refusait même de se soumettre à un traitement pour l’aider à dépasser la crise.

Pour Amr, une seule chose pouvait alléger sa douleur : se venger de ceux qui l’avaient kidnappé et violé. Et voilà que Amr a, de nouveau, disparu, mais cette fois-ci sans doute pour aller se venger. « Je sais bien que s’ils l’ont libéré, c’est grâce à la pression des médias qui faisaient beaucoup de tapage. Mais cette fois-ci, je suis sûr qu’il ne reviendra jamais », regrette son père, aigri par la tristesse.

Le cas de Sayed est exceptionnel à plus d’un égard. Car après son fils, c’est sa fille de 17 ans, Samah, qui, à son tour, disparaît. C’était il y a quelques mois, elle disait vouloir se rendre place Tahrir. Aurait-elle été arrêtée après des aveux de son frère ? A-t-elle décidé d’aller le rejoindre dans sa quête de vengeance ? Toutes les suppositions restent ouvertes.

Mais Sayed, quoi qu’il arrive, continue à chercher ses enfants. Et il ne comprend toujours pas :« Comment un citoyen peut-il disparaître du jour au lendemain ? Est-ce qu’ils se sont évaporés ? Et de quel droit enlève-t-on une personne pour la torturer par les moyens les plus cruels ? Et qu’en est-il des geôliers ? Pourquoi ne sont-ils pas traduits en justice pour avoir torturé mon fils ? ». Mais aucune instance officielle ne souhaite donner de réponses aux questions de Sayed.

Garder le contact ...

Les parents des disparus se rencontrent. Ils échangent des informations car, de temps à autre, certains reçoivent un coup de fil de personnes anonymes leur affirmant que leurs fils sont vivants, que quelqu’un les a vus, ou qui disent avoir rencontréun responsable leur affirmant que certains détenus ne sont pas inscrits dqns les registres des prisons.

Des rumeurs circulent aussi : on aurait découvert des tombes collectives de prisonniers. Ces nouvelles n’ont jamais été prouvées, mais elles représentent l’unique brin d’espoir dans la vie de ces parents.

Peu leur importe ces détails : les familles veulent seulement savoir où se trouvent leurs proches. Ils veulent savoir s’ils ont été tués ou torturés. « Quelle que soit la cruauté de la vérité, il vaut mieux la connaître que de continuer à espérer et à attendre quelque chose qui ne vient jamais », répète la majorité des parents.

Certains ne peuvent plus vivre dans cet état d’attente. Ils ont choisi de considérer que leur fils est mort et en ont fait les funérailles. « Nous avons vécu deux ans dans l’attente et nos fils ne sont toujours pas rentrés. Notre espoir diminue avec le temps », confie un père. Il affirme que s’il avait continué à courir derrière ces illusions, il aurait perdu le reste de sa famille. Il a donc tiré un trait sur tout espoir de le retrouver un jour vivant.

Le père de Ghada a, lui aussi, choisi de penser que sa fille est morte. De toute façon, dit-il, si elle revient un jour, elle aura tellement changé qu’il a peur de ne pas la reconnaître. « Je n’arrive pas à supporter son départ. Mais je supporterais encore moins de la voir brisée et détruite. Je ne supporterais pas de savoir ce qui a pu lui arriver », affirme-t-il.

Ghada a disparu le jour de la bataille du chameau. Elle avait 29 ans et était enceinte. Aujourd’hui, son mari écroulé a quitté le pays pour aller vivre ailleurs. Sa mère est décédée entre-temps et son père vit seul avec ses photos et ses souvenirs, tentant de se convaincre que sa fille est morte.

Lueur d’espoir

Mais une lueur d’espoir continue d’animer certains parents. Une campagne les aide désormais dans leur recherche. Hanlaïhom (on va les retrouver) a été fondée début 2012. L’équipe est composée d’une dizaine de jeunes bénévoles indépendants. Aucun d’entre eux n’a de proches disparus.

« Tout le monde parle des droits des martyrs, des blessés et des problèmes de leurs parents. Mais on ne mentionne jamais les disparus et on n’accorde aucune importance à leurs parents. Notre objectif est de mettre ce problème sous les feux des projecteurs », affirme Nermine Yousri, fondatrice de la campagne. Une page Facebook tente de fédérer proches des disparus et potentiels témoins ou informateurs. La page présente aussi les photos des disparus et donne le contact des parents au cas où quelqu’un apercevra leur fils.

Parallèlement, « on s’est adressé à plusieurs organismes gouvernementaux, afin de leur demander de l’aide. Mais apparemment, personne ne veut s’impliquer dans ce dossier. Le Conseil des ministres nous a donné des chiffres mais sans aucun document à l’appui », regrette Nermine. Le Conseil national des martyrs et des blessés ne possède, quant à lui, aucun chiffre, aucune information précise sur ce dossier.

Les responsables du ministère de l’Intérieur restent, eux aussi, muets. L’association affirme même qu’ils font tout leur possible pour brouiller les pistes. Selon Nermine, il faut désormais agir autrement et former un lobby social pour alerter l’opinion publique et les médias. Des conférences et des sit-in ont été organisés, des fleurs ont été distribuées. Une lettre a aussi été adressée au président de la République pour lui faire savoir l’interminable cauchemar dans lequel vivent les parents des disparus.

« Mohamad Morsi a rencontré les parents des martyrs et manifeste un grand intérêt aux familles des prisonniers. Pourquoi alors nous néglige-t-il ? Il doit comprendre que c’est grâce à ces jeunes qu’il est devenu président », avance Esmat, sœur de Mohamad Al-Chafei, disparu lors des premiers jours de la révolution. Il semble finalement que le message soit parvenu aux responsables et que le président ait décidé d’ouvrir ce dossier et de former un comité d’investigation.

D’après Omar Marawan, secrétaire général du comité, il apparaît que beaucoup de ces disparus auraient effectivement été kidnappés. La plupart l’aurait été durant les premiers jours de la révolution, pendant les émeutes de la rue Mohamad Mahmoud ou celles de Abbassiya. « Quels que soient les noms et les postes des responsables de ces actes, ils devront faire face à la justice. Personne n’est à l’abri de la loi », affirme Marawan. Il ajoute que le comité, dans ses tentatives de déchiffrer les énigmes de ces disparitions, ne peut se passer de la collaboration de personnes ordinaires. Malgré ses efforts, le comité est loin de rassurer les parents des disparus. Après presque deux ans de recherche et de démarches administratives, le seul bilan demeure la négligence et l’indifférence à leur égard. « Je n’ai ni confiance dans le comité d’investigation, ni dans les médias. Mais qui d’autre peut m’aider ? J’ai besoin d’un miracle, alors mon unique salut est de m’adresser à Dieu », dit Sayed. Et d'ajouter : « Ils nous font avaler des calmants de temps à autre, comme faisait l’ancien régime. Rien n’a changé : tous ces responsables de la sécurité restent louches. Personne ne veut se préoccuper d’un dossier qui cache de telles horreurs » .

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