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Turquie : Erdogan assoit son pouvoir

Maha Al-Cherbini avec agences, Mardi, 26 juin 2018

Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, et son parti ont remporté le double scrutin anticipé du dimanche 24 juin. Un coup dur à l’opposition qui s’est pourtant déployée à barrer la route à Erdogan.

Turquie  : Erdogan assoit son pouvoir
Des manifestations de joie ont éclaté dans les rues d’Ankara pour célébrer la victoire d’Erdogan. (Photo : Reuters)

En dépit de tous les sondages qui prédisaient sa perte — ainsi que celle de son parti (AKP, au pouvoir) — lors des législatives et de la présidentielle anticipées de dimanche 24 juin, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a fait une double victoire face à une opposition qui s’était pourtant déployée pour éviter ce scénario. Selon les résultats définitifs publiés lundi 25 juin, le président turc a réalisé un score de 52,5%, alors que l’alliance dominée par l’AKP a obtenu la majorité parlementaire de 53,61%. Derrière Erdogan arrive en deuxième position son principal concurrent, le social-démocrate, Muharrem Ince, avec 30,7%, et l’alliance anti-Erdogan — formée par plusieurs partis d’opposition — n’a récolté que 34% des voix. Quant au taux de participation, il a atteint les 88 %.

Pour ce qui est de la présidentielle, il s’agit de la victoire la plus importante pour Erdogan — au pouvoir depuis 16 ans — car ce mandat « exceptionnel » marquera le passage du système parlementaire à un régime présidentiel décrié par l’opposition comme une tentative de monopoliser le pouvoir. Désormais, Erdogan sera « un super-président » doté de tous les pouvoirs, selon une révision constitutionnelle adoptée en avril 2017. « Le vainqueur de cette élection, c’est la démocratie, la volonté nationale. Grâce au nouveau système présidentiel, la Turquie sera parmi les dix puissances économiques les plus grandes de la planète d’ici 2023 ».

C’est en ces termes que M. Erdogan a célébré sa victoire, dimanche soir, face à des milliers de partisans réunis à Ankara, devant le siège de son parti l’AKP, alors que plusieurs milliers de ses partisans se sont rassemblés chantant et brandissant des drapeaux. « Ce résultat était prévu. Au fil de 16 ans, M. Erdogan s’est imposé comme le dirigeant turc le plus puissant depuis le fondateur de la République, Mustafa Kemal Ataturk. En remportant ce double scrutin, il a gagné son pari et a fait d’une pierre deux coups: renouveler sa légitimité et faire passer le pays à un régime présidentiel afin de renforcer ses pouvoirs avant que la crise économique ne s’aggrave, de quoi amenuiser sa popularité. Si Erdogan avait attendu la présidentielle prévue en novembre 2019, il pourrait perdre sa popularité sous le poids d’une crise économique qui pourrait empirer. Il ne faut pas oublier que le président a aussi anticipé le vote pour exploiter sa victoire militaire contre la milice kurde à Afrine (nord de la Syrie) en capitalisant sur le sentiment nationaliste de son électorat », explique Béchir Abdel-Fattah, expert du dossier turc au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram.

Accusations de fraudes

Après avoir accusé le pouvoir de fraude massive, le principal rival du président, Muharrem Ince, a annoncé, lundi 25, « accepter » sa défaite et exhorté le chef de l’Etat à être le président de « tous » les Turcs. En effet, la mobilisation de l’opposition était sans précédent cette fois-ci, de quoi pousser plusieurs sondages à prédire une défaite du président lors du premier tour. Décidés à barrer la route au renforcement des pouvoirs du président, chaque parti de l’opposition a présenté un candidat pour effriter les voix et empêcher Erdogan d’obtenir les 51 % nécessaires pour remporter le vote dès le premier tour. Une manoeuvre qui n’a remporté aucun fruit faute de candidat fort apte à rivaliser avec Erdogan.

« La grande erreur de l’opposition était de ne pas s’entendre sur un candidat unique, car les chances de chaque candidat, seul, étaient minimes. Par exemple, Muharrem Ince est peu connu de la part des Turcs: il n’avait pas le temps pour se faire connaître du grand public. De plus, sa laïcité l’avait privé de gagner la voix des islamistes et des conservateurs. Quant à Selahattin Demirtas, chef du Parti pro-kurde (HDP), il est emprisonné pour propagande terroriste et ses chances étaient déjà très réduites, car un Kurde ne pourra jamais remporter la présidentielle dans une société qui voit dans la minorité kurde une menace pour sa sécurité », estime Abdel-Fattah. L’analyste explique également que depuis 16 ans, « le peuple turc prouve à l’opposition qu’il n’est pas prêt à risquer son avenir avec un président faible, surtout dans un contexte régional instable. Il est vrai que l’économie turque n’est pas aussi prospère que lors des premières années d’Erdogan, mais ce dernier réussit toujours à maintenir la stabilité économique du pays. En fait, les Turcs réalisent bien que la crise économique actuelle n’est pas due à la mauvaise gestion d’Erdogan mais plutôt à la crise économique mondiale. Pour le peuple turc, Erdogan reste l’homme du miracle économique qui a fait entrer la Turquie dans le club des 20 pays les plus riches de la planète ».

Une opposition hétéroclite

Outre la présidentielle, l’alliance présidée par l’AKP a réalisé une victoire importante lors des législatives avec un score de 53,6%. Pour se garantir une majorité parlementaire, l’AKP s’est allié en avril avec ses ennemis d’hier, le Parti d’action nationaliste (MHP, extrême droite), formant « l’Alliance du peuple ».

Pourtant, l’opposition s’était appliquée à éviter qu’Erdogan ne gagne. Des partis aussi différents que le CHP (le Parti social-démocrate), le tout jeune Iyi parti (Bon Parti, droite nationaliste) et le Parti conservateur Saadet (Parti de la Félicité) avaient noué une alliance inédite baptisée « Alliance de la nation », avec l’espoir de mettre fin à l’hégémonie de l’AKP au parlement. Or, comme l’estime Béchir Abdel-Fattah, l’opposition turque a formé une alliance hétéroclite qui aurait de la peine à continuer vu leurs intérêts disparates. Le but de cette alliance était tout simplement de remporter le plus grand nombre de sièges au parlement afin de priver Erdogan de devenir le maître absolu du pays.

« Après les amendements de 2017, le rôle du parlement a été marginalisé. Malgré cela, une forte opposition au parlement aurait été un handicap pour Erdogan. Si l’alliance de l’AKP n’avait pas remporté la majorité parelementaire, Erdogan allait sans doute dissoudre le parlement et convoquer des législatives anticipées. En juin 2015, Erdogan a convoqué des législatives anticipées quand l’AKP avait échoué à remporter la majorité. Désormais, rien ne stoppera le président turc à devenir l’unique maître du jeu. Il a enfin réalisé son rêve: devenir un super-président », conclut l’expert.

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