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En Afrique, l'eau, une question de vie ou de mort

Amani Al-Tawil , Lundi, 12 février 2018

Le continent noir est porteur de nombreux paradoxes. Il est le continent le plus riche en ressources naturelles, mais il est le plus pauvre en ressources hydrauliques. Cette pénurie d’eau est d’ailleurs à l’origine d’un certain nombre de conflits armés. Le dilemme de l’eau en Afrique est dû en premier lieu au changement climatique et à la désertification grandissante. Selon des rapports de l’Onu, plus de 2 millions de personnes trouvent la mort chaque année à cause de maladies relatives à l’eau dans le monde entier, et en Afrique subsaharienne, 60 % seulement des habitants (dont le nombre s’élève à 680 millions de personnes) ont accès à l’eau potable. Dans 13 pays du monde dont 9 pays africains, les habitants se trouvent obligés de vivre avec moins de 10 litres d’eau par jour par personne (2,6 galons). Bien évidemment, la pénurie d’eau influence directement l’agriculture qui est la plus importante activité productive du continent, car elle représente près de 35 % du PNB de l’Afrique et 40 % de ses exportations. De plus, elle attire 70 % de la main-d’oeuvre. Selon le plan de l’Union Africaine (UA) 2013- 2063, l’agriculture devra constituer la force motrice du développement en milieu urbain où vivent 70 % des pauvres.

Le plus grand réservoir d’eau du continent africain se trouve dans la région des Grands Lacs, qui regroupe un ensemble de lacs d’eau douce comme le lac Victoria d’où sort le Nil et les lacs Tanganyika, Tchad, Malawi, Turkana, Albert et Kivu.

De nombreux pays entourent cette région des Grands Lacs, à savoir le Burundi, le Rwanda, la RDC, l’Ouganda, le Kenya, la Tanzanie, la Zambie, le Malawi et le Mozambique. Cependant, cette abondance d’eau en Afrique de l’Est n’a pas été exploitée dans un cadre de coopération. Bien au contraire, elle a été l’objet de conflits et de différends dont les premières étincelles sont apparues sous l’ombrelle de la colonisation qui a démantelé ces pays et bâti des frontières engendrant des conflits armés qui se perpétuent jusqu’à nos jours, notamment dans l’est de la République démocratique du Congo, en Ouganda et dans le Soudan du Sud. Ces régions auraient dû former la scène de projets hydrauliques grandioses qui augmentent le volume des eaux utilisables du Nil à plus du double du volume actuel atteignant 82 milliards de m3. La seconde phase du conflit est actuellement dirigée par un complot occidento-israélien représenté par les projets de vente de l’eau que l’Ethiopie tente d’exécuter par le biais du barrage de la Renaissance.

Les régions les plus pauvres en eau sont les régions du nord, du centre et de l’ouest d’Afrique. La Libye, par exemple, compte à 95 % sur les eaux souterraines, à 3 % sur les eaux des vallées et à 1,3 % sur le dessalement de l’eau. Elle figure à la 15e place sur la liste des pays qui connaîtront une grave crise d’eau dans les prochaines années, et ce, bien qu’elle ait dépensé près de 6 milliards de dollars pour l’acheminement des eaux souterraines des régions du sud vers les villes méditerranéennes. Or, les habitants du continent eux-mêmes ont joué un rôle dans l’accroissement de la sécheresse et de la désertification à cause de pratiques irresponsables, comme le déboisement, la consommation excessive des pâturages, l’utilisation de procédés inappropriés dans les récoltes qui ont réduit la rétention d’eau du sol ainsi que l’exploitation excessive du sol. De plus, la mauvaise gestion des ressources hydrauliques et de l’agriculture a entraîné un énorme gaspillage de l’eau ainsi qu’un appauvrissement du sol aboutissant à une crise alimentaire qui, à son tour, a déclenché des guerres et des conflits qui ont fait des centaines de victimes durant les quelques dernières décennies. Dans ce contexte, citons l’exemple du lac Tchad qui comptait parmi les plus grands lacs d’Afrique. Sa superficie s’est réduite pendant les dernières années à cause des pratiques excessives de l’agriculture et du pâturage entraînant des tensions entre les bergers, les agriculteurs et les pêcheurs dans les quatre pays qui donnent sur le lac. Dans les années 1960, la superficie de ce lac s’élevait à 25 000 m2, mais il a aujourd’hui perdu 90 % de ses eaux à cause de la sécheresse, de la désertification et de l’absence de gestion gouvernementale des eaux.

Dans l’est de l’Afrique, le Kenya a connu des pertes s’élevant à plus de 3 milliards de dollars durant la première décennie du XXIe siècle à cause de la sécheresse. Ce chiffre représente une énorme somme s’il est comparé au PNB du pays.

La pénurie d’eau a des répercussions directes sur la santé des Africains. En effet, 10 000 personnes ont été touchées par le choléra qui se répand par l’intermédiaire des eaux polluées lorsque cette épidémie a dévasté le sud du continent en 2001. Actuellement, 51 % des habitants des pays subsahariens, dont le nombre s’élève à 300 millions de personnes, n’ont pas accès à l’eau potable alors que 41 % n’ont pas accès à l’eau saine. Malheureusement, les rapports de l’Onu prédisent que l’Afrique va perdre le tiers de ses terres agricoles en 2025. De plus, la sécheresse entraîne actuellement des pertes annuelles s’élevant à plus de 3 % du PNB provenant de l’agriculture dans les pays subsahariens. En Ethiopie, les pertes du PNB représentent 130 millions de dollars par an. En Ouganda, la productivité du sol a diminué à cause de l’avancée des terres arides prédisant un chaos dans l’économie du pays et une augmentation des taux de pauvreté.

Toutes ces donnes indiquent que le problème de l’eau dans le continent noir représente une question de vie ou de mort pour tous les Africains au Nord comme au Sud. Le réchauffement climatique, l’irrégularité des saisons des pluies, le manque des pluies, la croissance démographique galopante, l’augmentation du nombre de têtes de bétail, tous ces facteurs pousseront les habitants à se diriger vers les lacs et les fleuves pour assouvir leur soif, alors que le niveau de l’eau dans ces fleuves et ces lacs continuera sa baisse jusqu’au moment où sonneront les cloches du danger annonçant le déclenchement d’un nouveau round de conflits autour des sources d’eau.

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