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Fakhri El-Fekki: « Ce projet n’a fait l’objet d’aucune étude précise »

Chaïmaa Abdel-Hamid , Mardi, 21 mai 2013

Selon Fakhri El-Fekki, professeur de sciences politiques et économiques, le projet de dévelop­pement du Canal de Suez sera à long terme rentable pour le pays. Cependant, ni le moment choisi, ni le type de contrat retenu ne peuvent mener pour le moment au succès de l’opération.

Fakhri

Al-Ahram Hebdo : Comment évaluez-vous le projet de développement du Canal de Suez présenté par le gouvernement ?

Fakhri El-Fekki : Sans aucun doute, sur le plan économique, ce projet est prometteur pour l’Egypte. Selon les estimations, son revenu attein­drait entre 100 et 120 milliards de dollars par an. Ce qui serait environ 20 fois supérieur au revenu actuel du Canal.

Il faut savoir que ce projet ne date pas d’aujourd’hui. Il a été lancé en 1996 sous les gouverne­ments Al-Ganzouri puis Atef Ebeid et enfin par Nazif. Tous ces projets ont été rassemblés en un seul, qui est actuellement celui proposé. Ce projet date donc de plus de 18 ans et il faudrait attendre encore 17 ans pour en voir les résultats.

Il est vrai que son coût est élevé, mais on peut s’attendre à ce que les centaines de milliards de dol­lars qui seront ajoutés au budget de l’Etat aident l’Egypte à réaliser un bond économique.

Mais il faut dire que quelques réserves demeurent sur ce projet. Celui qui circule actuellement ne correspond pas à une vision objec­tive de la réalité.

— Quelles sont vos réserves sur ce projet ?

— Selon moi, il y a 3 points essentiels. Tout d’abord, ce projet dont on parle beaucoup n’a jusqu’à présent fait l’objet d’aucune étude précise. Pourquoi donc tout ce show médiatique ? Pour moi, c’est soit une manière de détourner l’attention des catastrophes successives qui se produisent dans le pays, soit une propagande pour les Frères musul­mans à l’approche des législatives.

La deuxième réserve, selon moi, réside dans le projet proposé. Pourquoi a-t-il été rédigé alors que nous ne disposons toujours pas de Parlement démocratiquement élu ? Aucune urgence n’exige que la Chambre du sénat, élue par seulement 7 % de la population, se charge d’un projet d’une si grande importance. Cette mission doit incomber à un Parlement représentant la majorité de la popula­tion. Ma troisième réserve, et la plus importante, est qu’au vu de l’état économique actuel du pays, la priorité n’est pas de lancer de nouveaux projets, mais de redresser l’état de l’économie. C’est-à-dire soutenir les projets qui sont déjà en cours et qui, après la révolution, ont du mal à être rentables.

On a actuellement 4 000 usines qui sont en difficulté. Notre éco­nomie est faible et ce n’est pas le moment de lancer de tels projets.

—gouvernement et les Frères musulmans défendent bec et ongles leur projet, assu­rant qu’il fera entrer dans les caisses d’Etat 20 fois plus de recettes, que des milliers d’em­plois seront créés …

— Bien sûr, les Frères musul­mans cherchent à regagner la popularité qu’ils ont perdue dans la rue. Le problème est que le régime actuel n’a aucune vision à long terme. Il ne voit que les législatives qui approchent sans se pencher sur les dangers que comporte la mise en place d’un tel projet.

— Pouvez-vous définir ces dangers ?

— Tout d’abord, il faut savoir que le budget actuel comporte toujours d’énormes déficits. Avec le recours à d’importantes entreprises étrangères, comme le précise le projet, il y aura le risque que le gouvernement ne puisse pas rembourser la fac­ture. C’est là que le danger apparaît puisque, selon le droit international, ces entreprises étrangères auront un droit à l’usufruit ainsi que le droit d’acheter des parts dans le nouveau projet. C’est la catastrophe qui pourrait arriver avec un projet lancé sans restrictions, ni réglementation précise, ni plan bien étudié. Si nous faisons pression sur le gouvernement aujourd’hui c’est justement pour éviter que de telles erreurs se produisent.

— Mais vous dites que cette même idée de projet a déjà été proposée sous l’ancien régime. Quelles sont alors les différences ?

— Le fond et les objectifs des deux projets sont presque identiques. Mais il existe toutefois deux différences majeures. Tout d’abord, et contraire­ment à aujourd’hui, l’ancien régime tenait à appli­quer ce projet sur le long terme. Il a travaillé sur ce projet de manière graduelle et sur plusieurs années. D’ailleurs, 40 % de l’infrastructure de ce projet ont déjà été réalisés sous l’ancien régime.

Autre différence majeure : l’ancien régime a tra­vaillé sur un plan en 3 phases séparées, à savoir la phase du gouvernement de Suez, la 2e d’Ismaïliya et la 3e de Port-Saïd. Actuellement, on parle d’un axe renfermant ces trois gouvernorats, ainsi que le Nord et le Sud du Sinaï en une seule région et au même moment. Ce qui nécessitera sans aucun doute un budget exorbitant.

— Que manque-t-il, selon vous, à un tel pro­jet pour que l’on puisse parler d’un succès sans danger ?

— C’est très simple : il suffirait en premier lieu de choisir le bon moment pour lancer ce projet. Pas moins de deux années sont nécessaires pour que l’économie égyptienne puisse se redresser.

Le plus important aussi est que le financement de ce projet vienne uniquement des Egyptiens et non des étrangers. Cela n’est pas compliqué. Il suffirait de créer une holding et que le prix de l’action soit abordable, 10 L.E. par exemple aux Egyptiens. Il s’agit de vendre presque 50 % de ces actions à de simples citoyens et les 50 % restants à des hommes d’affaires, eux aussi Egyptiens. Ainsi, le financement total de ce projet viendrait des seuls Egyptiens. Cela évite que le pays soit exposé au danger d’une intervention étrangère sur son territoire. Les solutions sont nombreuses, il suffit d’y penser .

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