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Autour de ce tracé qui relie les deux mers

Waël Gamal, Mardi, 21 mai 2013

La controverse autour du projet du Canal n'est pas sans rappeler les craintes soulevées lors de son creusement en 1881. Voici une reconstitution de l'histoire du Canal à travers des extraits recueillis dans la presse et les ouvrages historiques.

Canal de Suez
Une scène du creusement du Canal de Suez. (Photo: Al-Ahram)

1. « Le voyage a pour ambition de creuser un canal dans le désert. Il traversera des milliers de milles pour relier la mer Rouge à la Méditerranée. L’Europe deviendra la voisine de l’Inde par un raccourci. C’est le projet que père Prospère Anfantin voudrait réaliser avec des hommes de grande valeur, même si leurs ressources financières sont médiocres ».

L’écho de l’usine,
un journal proche des St Simoniens, le 15 septembre 1833
(tiré du livre de Fawaz Tarablossi Soie et fer … du mont Liban au Canal de Suez).

2. « Depuis le début, Mohamad Ali a pris ses distances vis-à-vis du projet du canal, à cause des répercussions néfastes qu’il prévoyait. Il n’a pas répondu à l’appel des ingénieurs et des bailleurs de fonds européens qui tentaient de le convaincre. Il les refoulait avec gentillesse, tout en leur faisant des promesses, mais avec l’intention de refuser jusqu’à ce que son règne ait pris fin ».

Abdel-Rahmane Al-Rafeï,
L’Egypte militante à l’époque moderne,
du règne de Mohamad Ali jusqu’à la fin du règne du khédive Saïd
.

3. « Ferdinand de Lesseps écrit à son ami et adepte, mangeur des pâtes (le khédive Mohamad Saïd) dès son accession au pouvoir. Le khédive l’a alors invité à visiter l’Egypte, lui réservant un accueil splendide … L’ingénieur a alors convaincu le khédive que le canal renforcera l’indépendance de l’Egypte et sa résistance face aux Ottomans. Ceci outre la gloire personnelle qui reviendra à Saïd. L’ingénieur a également avancé que le projet fera de l’Egypte l’épicentre du commerce mondial, reliant l’Orient à l’Occident et permettra d’accumuler des richesses qui dépasseront de loin celles provenant des denrées agricoles y compris le coton. De Lesseps obtient à lui seul l’avantage du creusement du Canal et fonde la Compagnie universelle du Canal maritime de Suez, avec un acte de concession de 10 ans stipulant que tous les frais de la fondation soient assumés par la compagnie. Le gouvernement égyptien percevra 15 % des revenus annuels, 10 % reviendront aux fondateurs. Et 75 % aux actionnaires ».

Fawaz Tarablossi,
Soie et fer … du mont Liban au Canal de Suez

4. « Quand la compagnie a achevé ses recherches, De Lesseps en a exposé les résultats à Saïd pacha, qui lui a octroyé le 2e acte de concession, daté du 5 janvier 1856, en y ajoutant les précédentes concessions. Les conditions étaient désastreuses et aucun gouvernement sage qui tient aux intérêts du pays ne pouvait les accepter. Ces conditions, en résumé, consistent à renoncer gratuitement à tous les territoires et les bâtiments nécessaires au creusement du canal maritime. La compagnie a également obtenu le droit de retirer aux individus n’importe quel territoire nécessaire aux travaux, en plus du droit de l’exploitation gratuite des mines et des carrières de pierre. La compagnie a aussi imposé aux propriétaires des terres agricoles l’obtention par son intermédiaire d’une autorisation d’irrigation en échange de frais. La durée de la concession a été fixée à 99 ans et les travaux de creusement du Canal ont commencé le 25 avril 1859 ».

Abdel-Rahmane Al-Rafeï, L’Egypte militante à l’époque moderne, du règne de Mohamad Ali jusqu’à la fin du règne du khédive Saïd.

5. « Quand Saïd est mort en 1863, les dettes de l’Egypte étaient évaluées à environ 8 millions de livres sterling, remboursables sur 30 ans. En plus d’un million de livres sterling, remboursables sur 3 ans et des dettes à court terme estimées à environ 9 millions de livres sterling. Le total était d’environ 18 millions de livres sterling. Soit 5 fois plus que les revenus du gouvernement pendant l’année ayant précédé sa mort ».

Galal Amin,
Histoire de l’économie égyptienne
du règne de Mohamad Ali au règne de Moubarak
.

6. « Le khédive Ismaïl (successeur de Saïd), choqué par les avantages octroyés à la compagnie, a entamé des négociations pour les alléger. Il souhaite une réduction du nombre d’ouvriers que le gouvernement s’engage à fournir à la compagnie de 20 000 à 6 000 pour éviter de déposséder la main-d’oeuvre agricole. La compagnie a refusé et l’arbitrage en France a imposé à l’Egypte une indemnité de 3,36 millions de L.E. Ainsi, il s’est avéré que le projet fut un désastre pour l’Egypte ».

Abdel-Rahmane Al-Rafeï,
L’Egypte militante à l’époque moderne
depuis le règne d’Ismaïl jusqu’à la Révolution de Orabi
.

7. « En 1875, les banquiers européens annoncent la faillite de l’Egypte. Le khédive Ismaïl vend les actions du Canal possédées par l’Egypte pour rembourser les dettes. Elles sont achetées par le premier ministre britannique, Benjamin Disraeli. La Grande-Bretagne devient ainsi le plus grand actionnaire de la compagnie avec 44 % des actions.

Disraeli annonce la nouvelle à la reine d’Angleterre en lui disant : Vous possédez maintenant le Canal de Suez, votre altesse. En 1881, les forces britanniques occupent la région du Canal et proclament le mandat britannique sur l’Egypte ».

Fawaz Tarablossi,
Soie et fer … du mont Liban au Canal de Suez.

8. « L’impact de la Compagnie du Canal était indéniable, transformant le désert en véritables régions économiques avec des villes, des ports et une abondante main-d’oeuvre. La région a été reliée au reste du pays par un réseau routier. Mais la concession a empêché le pays de profiter de l’infrastructure. Le canal servait les intérêts financiers et stratégiques de la Compagnie et non pas l’économie locale. Le Canal de Suez incarne toutes les contradictions du système de concession, qui donne au pays une infrastructure moderne, mais qui entrave le développement de l’économie locale ».

Caroline Bicket,
La concession de la Compagnie du Canal de Suez 1854-1856 :
créer une infrastructure moderne
et saper le potentiel de l’économie locale
.

9. Le 1er avril 1882 se déclenche la première grève ouvrière dans l’histoire de l’Egypte moderne, tenue par les porteurs de charbon venus de Haute-Egypte et qui travaillaient dans le nouveau port de Port-Saïd. Ils réclamaient l’augmentation de leurs payes. Ils faisaient partie intégrante d’une action politique importante menée avec la Révolution de Orabi.

Après des mois de négociations, les ouvriers remportent le combat avant que leur mouvement ne se brise, tout comme la révolution, face à l’invasion britannique. L’histoire se reproduit le 9 février 2011, 2 jours avant l’abdication de Moubarak : plus de 6 000 ouvriers de l’Organisme du Canal organisent un sit-in à Ismaïliya, au Suez et à Port-Saïd, réclamant une augmentation de leurs salaires et la chute du dictateur au cours d’une révolution qui appelait à la liberté, à la justice sociale, au développement et à la dignité.

10. « Le projet de loi comprend 30 articles. Tous les textes de la loi excluent cette région des systèmes en vigueur dans l’Etat égyptien. Les textes et les préceptes du projet placent la région du Canal au sein d’un statut indépendant des autres régions, sans aucune alternative. C’est comme s’il s’agissait d’un appel adressé au monde signalant que cette partie du territoire égyptien échappe à la loi et aux institutions de l’Etat. Un statut qui permet à quiconque d’y exercer une activité commerciale comme bon lui semble ».

Tareq Al-Béchri,
Que signifie le projet de la région du Canal de Suez ?
Article publié dans Al-Shorouk, le 10 mai 2013.

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