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Une redéfinition des politiques urbaines

Amani Gamal El Din, Mardi, 28 novembre 2017

Le réaménagement urbain qui sert de socle à la future ville durable doit être replacé dans le contexte spécifique à l’Egypte. Mais les défis sont nombreux. Avis d'experts.

Une redéfinition des politiques urbaines
Les énergies renouvelables, une composante essentielle des nouvelles politiques urbaines. (Photo : Site officiel des Projets d'Egypte)

La rapide urbanisation a sensibilisé l’Egypte aux nombreux défis environ­nementaux, sociaux et économiques qui se posent. « L’installation de villes durables est l’unique solution pour résoudre une urbanisation accrue en Egypte, mais les défis sont nombreux », explique Khaled Abdel-Halim. Comme l’indique le rapport de l’UN Habitat sur les établissements humains, l’Afrique et les pays en développement connais­sent une rapide croissance urbaine qui ne va pas de pair avec les impératifs de développement socioéconomique en infrastructure, en services, en offre d’emploi et en résilience aux pro­blèmes climatiques. Ces conjonctures s’appli­quent également à l’Egypte, mais auxquelles sont ajoutées d’autres spécificités. L’Egypte compte une population urbaine ayant atteint 34,8 millions en 2013, mais elle est dispropor­tionnée. La migration vers Le Caire est estimée à 80%. 43% de la population égyptienne habite dans 223 villes, dont 56% sont concentrés dans le Grand Caire et Alexandrie.

Ce constat représente un défi majeur pour l’Egypte et demeure l’une des raisons derrière la croissance de zones informelles et insécuri­sées, à l’heure où elle redéfinit sa politique d’urbanisation durable. « Les récentes statis­tiques du CAPMAS nous disent que ces concen­trations urbaines ont triplé en nombre. Ce qui veut dire que notre politique d’urbanisation, censée être le moteur du développement, doit être repensée », explique Khaled Abdel-Halim, professeur de politiques urbaines à l’Université américaine du Caire. D’ailleurs, le rapport sur les établissements humains met en garde contre une possibilité dans le futur d’un étalement urbain entre les deux villes reliant le formel et l’informel, et donnant lieu à une gigantesque métropole fluviale.

« L’aménagement urbain qui sert de socle pour la future ville durable n’est pas bien com­pris en Egypte, et ses applications sont dispa­rates », explique Abdel-Halim. Et de pour­suivre que les mutations écologiques, sociales et économiques doivent être comprises et resi­tuées dans leur contexte socio-spacial. Egalement, les politiques urbaines doivent être repensées en fonction de plusieurs facteurs: la croissance urbaine et démographique, la spéci­ficité des contextes urbains, les conditions socioéconomiques, le niveau de pauvreté, le degré de dégradation environnementale, les économies locales et les cadres institutionnels et légaux.

Vers une redéfinition du planning urbain

Plusieurs problèmes sont inhérents au plan­ning urbain qui est l’une des composantes-clés de l’aménagement urbain. Abdel-Halim cri­tique le fait que « jusqu’à récemment, il était confiné en Egypte à une approche exclusive­ment sectorielle qui en est une parmi tant d’autres. L’environnement physique et spatial est totalement éclipsé ».

Le concept de « ville durable » est paradoxal et difficile à définir, car au-delà du théorique, il constitue un projet aux multiples dimensions. Le planning stratégique de la ville doit tenir compte de l’empreinte de la ville touristique, commerciale ou autres. C’est un processus pragmatique, participatif, inclusif, dépendant sur les impératifs de mixité fonctionnelle, de mobilité et de gestion des terres. Les villes telles que la cité du 15 Mai et Al-Sadate ont été un échec parce qu’elles ont été conçues selon les écoles traditionnelles d’urbanisme favori­sant la séparation fonctionnelle, menant à davantage d’exclusion et d’immobilité de cer­taines catégories.

Alors que la seconde génération de villes, tels que Al-Tagammoe Al-Khamès, le 6 Octobre et Al-Chourouq, ont réalisé un vif succès parce qu’elles étaient viables, la mixité fonctionnelle était de mise avec les lieux de travail proche des agglomérations urbaines, des lieux de divertis­sement et des moyens de transport. Un autre type d’extension de villes déjà existante a réussi à assurer un caractère durable tels que Assiout Al-Guédida, Al-Mansoura Al-Guédida, Sohag Al-Guédida et Damiette Al-Guédida. « Ces modèles ont réussi parce qu’ils étaient proches des centres d’activité économique répondant aux exigences de proximité, de mobi­lité et de divertissement surtout », explique Mahmoud Gamaleddine, investisseur et expert en infrastructure.

Une redistribution des rôles et fonctions

Mais le planificateur urbain qui fait son design confiné dans sa tour d’ivoire n’est pas viable. « Le design du planificateur urbain n’est pas suffisant, parce que les dynamiques de la croissance de la ville sont difficiles à contrô­ler. Il doit faire en sorte que l’environnement physique fonctionne correctement », affirme Gamaleddine.

Selon le rapport de l’établissement humain, l’implication et la mobilisation sont fondamen­tales pour assurer le plus haut degré d’efficaci­té. Le management urbain vient s’aligner alors avec le planning urbain à partir d’une approche institutionnelle répartissant les responsabilités et les devoirs. D’autant que l’Egypte souffre à ce niveau-là d’un chaos stratégique et d’une interférence des prérogatives institutionnelles. « Il existe vraiment une hétérogénéité de la structure de l’administration publique en Egypte. Par exemple, il y a une certaine déléga­tion de prise de décision dans certaines munici­palités et gouvernements locaux, mais ceux-ci ne détiennent aucune autorité. Le management urbain est très faible en Egypte. A mon avis, il faut donner plus de pouvoir aux villes et aux cités en créant des agences de développement qui feront le marketing de chaque ville en fonc­tion de sa spécificité et qui gèreront le dossier de son aménagement urbain. Le rôle du planifi­cateur en est un parmi d’autres ».

Les discours de décentralisation versus cen­tralisation soulèvent toujours un large tollé dans les affaires de l’administration publique en Egypte. Cependant, de facto, l’Egypte est constitutionnellement sur la voie de la décentra­lisation, conformément à la Constitution. Les nouvelles approches stressent néanmoins le rôle gouvernemental à travers les multiples fonc­tions du service public, mais dans un cadre décentralisé, afin de renforcer le potentiel du développement économique local, mais il faut surtout assurer le financement nécessaire. Chose qui a été problématique, même dans certaines parties du monde développé. Gamaleddine estime que le rôle du gouverne­ment vient en toile de fond en tant que façon­neur des politiques publiques. « Ensuite, dans les mécanismes d’exécution, l’intervention du secteur privé est importante au niveau des pro­jets d’infrastructure, ceux de l’énergie ou autres comme la collecte des déchets solides », pour­suit-il.

« Il est possible de travailler dans un contexte de pénurie de ressources. Mais il faut une réal­location plus équitable des dépenses gouverne­mentales. Il existe toujours une inégalité de l’allocation des fonds au niveau des zones for­melles et informelles, quitte à consacrer le statu quo de disparités sociales et économiques », affirme Khaled Abdel-Halim.

Les objectifs fixés par le dixième et dernier axe d’aménagement urbain de la stratégie de développement durable : La vision de l’Egypte 2030 sont certes prometteurs. Les indices pré­voient que la part des espaces verts dans les villes par personne passe de 0,8 m2 à 3 m2 en 2030. Le taux de baisse de violations des terres agricoles est censé disparaître. Mais les défis sont nombreux et multidimensionnels devant le nombre d’acteurs depuis les décideurs poli­tiques, les gouvernements locaux, les municipa­lités, l’administration des villes jusqu’aux pla­nificateurs et gestionnaires urbains. Les dos­siers sont difficiles à gérer, surtout en présence d’un boom démographique (100 millions en 2017, selon le CAPMAS).

Peut-on rêver un jour de voir nos villes conformes aux critères de développement durable sur les plans écologique, social et éco­nomique ?

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