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Quota du Nil : L’Egypte hausse le ton

Nada El Hagrassy, Mercredi, 22 novembre 2017

L'Egypte a décidé de reporter, sine die, les négociations sur le barrage de la Renaissance, dénonçant une tergiversation éthiopienne. Toutes les options sont ouvertes.

Quota du Nil  : L’Egypte hausse le ton
Le barrage de la Renaissance devrait enlever 25 miliards de m3 par an à la part de l'Egypte.

« Je rassure les Egyptiens, per­sonne ne peut porter atteinte au quota de l’Egypte à l’eau du Nil », a déclaré le président Abdel-Fattah Al-Sissi, samedi 18 novembre, lors de l’inauguration d’un nombre de projets au gouvernorat de Kafr Al-Cheikh. « Tout au long des négo­ciations avec l’Ethiopie, l’Egypte a reconnu son droit au développement. Or, on leur dit: Si vous voulez vous développer et croître, soyez attentifs au fait que pour l’Egypte, l’eau est une question de vie ou de mort et l’on ne permettra pas à quiconque de porter atteinte à ses droits histo­riques à l’eau du Nil », a averti le président Sissi.

Ces déclarations viennent suite à la suspension par l’Egypte des négocia­tions sur le barrage éthiopien de la Renaissance. Censée régler les diver­gences autour du barrage, la 7e réu­nion du comité tripartie (l’Egypte, l’Ethiopie et le Soudan), tenue au Caire les 11 et 12 novembre, s’est soldée par un grand fiasco. Aucun accord n’a été conclu sur le taux et la période du remplissage du barrage. Le ministre de l’Irrigation et des Ressources hydriques, Mohamad Abdel-Ati, a indiqué que le dossier du barrage de la Renaissance avait été soumis au Conseil des ministres pour en décider. Un virage important laissant la porte ouverte à tous les scénarios. D’ailleurs, mercredi 15 novembre, lors d’une réunion minis­térielle, le premier ministre, Chérif Ismaïl, a déclaré: « Toutes les options restent ouvertes car la sécurité hydrique de l’Egypte relève de sa sécurité nationale ». Pour sa part, le ministère des Affaires étrangères a fait savoir qu’il avait chargé les ambassadeurs de l’Egypte à l’étran­ger de dévoiler les réalités des faits aux instances internationales, et les efforts qu’a déployés l’Egypte pour parvenir à un consensus sur cette affaire. Ahmad Abou-Zeid, porte-parole du ministère des Affaires étrangères, a toutefois mis en relief le fait que l’arrêt des négociations tech­niques ne signifiait pas « un désenga­gement de la déclaration de prin­cipe » signée en 2015 et stipulant net et clair que le remplissage du lac du barrage ne pourra avoir lieu qu’à la lumière du rapport technique des cabinets des consultants.

De quoi s’agit-il vraiment ?

Sur ce volet des négociations tech­niques, le géologue Abbas Al-Charaki, expert en eau au Centre des recherches et des études afri­caines à l’Université du Caire, explique: « Aucune partie n’a le droit de porter préjudice à l’autre, et ce fleuve doit être un espace pour la coopération, non pas un espace de conflit ». Le Nil traverse onze pays : la Tanzanie, l’Ouganda, le Rwanda, le Burundi, la République démocra­tique du Congo, le Kenya, l’Ethiopie, l’Erythrée, le Soudan du Sud, le Soudan et l’Egypte. Ces deux der­niers s’approprient un droit exclusif sur l’utilisation du fleuve par les trai­tés de 1929 et de 1959. L’expert ajoute: « D’après la première étude effectuée en 2011, la quantité d’eau qui devrait être stockée derrière le barrage ne devait pas dépasser les 6 milliards de m3. Or, l’Ethiopie a récemment annoncé qu’elle envisa­gerait stocker 74 milliards de m3 d’eau au cours des 45 premiers jours de l’achèvement de la construction du barrage », critique Charaki. Il prévient que l’insistance de l’Ethio­pie sur le fait de commencer à rem­plir son lac lors du début de la saison des crues affectera le volume d’eau reçu par l’Egypte, dont la part histo­rique est estimée à 55,5 milliards de m3 par an. Il explique qu’en ce cas, au terme de trois ans de remplissage, Addis-Abeba devrait retenir 25 mil­liards de m3 par an sur la part égyp­tienne, pour atteindre un stock d’en­viron 74 milliards de m3 d’eau dans le lac du barrage.

Hossam Al-Imam, porte-parole du ministère de l’Irrigation, fait savoir que lors de la dernière réunion tenue au Caire, l’Ethiopie a insisté sur la modification, en sa faveur, du rap­port préliminaire du cabinet des consultants sur les critères devant régir les études concernant l’impact du barrage de la Renaissance sur les pays en aval. Et cela a été la goutte qui a fait déborder le vase. « Après des années de négociations, cela n’est plus admissible de se résigner à l’attitude de l’Ethiopie, qui ne vise qu’à gagner plus du temps jusqu’à ce que le remplissage du barrage de la Renaissance devienne un fait accompli. A quoi sert donc de pour­suivre des négociations en l’ab­sence d’une véritable volonté de parvenir à un accord équitable pour toutes les parties ? », se demande Al-Imam, en soulignant que pour reprendre les négociations, il est évident que l’Ethiopie doit être plus « positive ».

Que fera l’Egypte ?

Aujourd’hui, après l’échec des négociations avec l’Ethiopie, des voix s’élèvent pour opter pour d’autres alternatives juridiques et politiques, surtout que le temps ne joue pas en faveur de l’Egypte. Certains appellent à poursuivre l’Ethiopie devant les tribunaux internationaux, d’autres penchent pour des solutions politiques, alors que la plupart excluent le recours à l’option militaire. En ce qui concerne le recours à la Cour Internationale de Justice (CIJ) ou l’arbitrage international, l’ambassa­deur Mohamad Al-Orabi note que de telles actions exigent le consente­ment des deux parties du désaccord. « Une condition difficile à y répondre, puisque l’Ethiopie ne le fera pas pour éviter qu’on ne lui impose des restrictions. D’autant plus que l’arbitrage international traîne souvent pour de longues années », se méfie Al-Orabi. Selon lui, Le Caire doit trouver une média­tion sérieuse d’un Etat neutre qui se chargera de rapprocher les points de vue des deux camps.

Amani Al-Tawil, experte des affaires africaines au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, appelle à recourir au Conseil de sécurité de l’Onu. « L’Egypte a déjà beaucoup tardé. Il fallait dès le début inclure la communauté internationale et recourir à tous les moyens juri­diques, diplomatiques et politiques pour freiner la construction du bar­rage ou au moins obtenir les garan­ties nécessaires pour l’Egypte en ce qui concerne les années de remplis­sage et le taux de stockage de l’eau », regrette la politologue. Elle détaille que Le Caire peut toujours porter plainte auprès des Nations-Unies. Celles-ci peuvent dépêcher un comité qui proposera des recom­mandations. « Même si ces recom­mandations ne sont pas à caractère obligatoire, elles auront une consé­quence sur le plan international pour faire pression sur Addis-Abeba dans les sphères internationales », dit-elle.

Reste que les jours à venir devront dévoiler les dimensions de cette crise opposant l’Egypte, défendant ses droits à l’eau du Nil, à l’Ethio­pie, appelée à reconsidérer ses posi­tions dans ce dossier.

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