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Proche-Orient : Le jeu d’équilibriste de Washington

Samar Al-Gamal, Mardi, 04 avril 2017

Le président Abdel-Fattah Al-Sissi a rencontré, lundi dernier, son homologue américain, Donald Trump. Le roi de Jordanie, puis le président palestinien, seront à leur tour reçus à la Maison Blanche. L'occasion de tenter de réactiver le processus de paix palestino-israélien.

Proche-Orient : Le jeu d’équilibriste de Washington

Moins de deux semaines après son investiture à la Maison Blanche, et deux semaines avant de rencontrer le premier ministre israélien, Benyamin Netanyahu, le président américain, Donald Trump, a eu son premier entretien avec un dirigeant arabe, le roi Abdallah de Jordanie. L’occasion de discuter de la Syrie, de la lutte contre Daech, mais surtout du processus de paix israélo-palestinien.

Deux mois plus tard, le président américain a reçu, lundi 3 avril, le président égyptien Abdel-Fattah Al-Sissi, puis de nouveau le roi jordanien, attendu prochainement à Washington. Le président palestinien, Mahmoud Abbas, avec lequel Trump s’est discuté au téléphone cette semaine, a décroché également une invitation à la Maison Blanche. Une intervention américaine étonnamment rapide dans le processus de paix. « L’Administration Trump a été assez prompte à s’impliquer dans l’un des problèmes majeurs de la région, alors que l’Administration de l’ex-président Barack Obama par exemple avait mis six mois pour entamer ses premiers pas sur le dossier palestino-iraélien », explique Mahmoud Al-Habaach, conseiller du président palestinien. Avant ces rencontres à la Maison Blanche, Trump avait déjà dépêché début mars à Tel-Aviv et à Ramallah Jason Greenblatt, son représentant spécial en charge des négociations internationales, pour un entretien avec Netanyahu puis Abou-Mazen qui venait de recevoir le tout nouveau chef de la CIA, Mike Pompeo, pour un premier face-à-face avec un responsable de la nouvelle Administration américaine. Le directeur général du service des renseignements de l’Autorité palestinienne, Majed Faraj, s’est, de son côté, rendu à Washington pour des rencontres avec plusieurs responsables gouvernementaux américains. « L’Administration américaine cherche actuellement à savoir comment procéder pour relancer les efforts de paix et ne voulait pas bâtir sa position sur l’héritage du président sortant », croit Al-Habaach, joint par téléphone à Ramallah. Le responsable palestinien, qui dit ne vouloir plonger ni dans « l’optimisme » des attentes ni dans un « louange » de Trump, note pourtant ce qu’il appelle « une sérieuse volonté américaine de conclure un marché qui mettrait fin à la procrastination, l’ajournement et le manque de résolution dans le processus politique depuis 25 ans ».

Jérusalem et les colonies, deux questions-clés

Proche-Orient : Le jeu d’équilibriste de Washington

Selon lui, le seul engagement réel d’Obama sur ce dossier datait de quelques jours avant la fin de son mandat, lorsque Washington a laissé adopter au Conseil de sécurité la résolution 2 334 exigeant l’arrêt immédiat de l’expansion des colonies juives dans les territoires palestiniens occupés. Une première et dernière résolution du Conseil de sécurité sur le conflit palestinien pendant les deux mandats de Barack Obama. Une résolution condamnée à l’époque par Trump, qui avait plus tard appelé Netanyahu à « un peu de retenue » dans la construction des colonies, lors de leur premier point de presse commun en février. Aujourd’hui, Trump semble jouer plus l’équilibriste tranchant avec un discours plus rigide durant sa campagne électorale et estime que les colonies juives entravent les perspectives de paix. « Si la colonisation n’est pas un obstacle à la paix, la construction de nouvelles implantations ou l’expansion d’implantations existantes au-delà de leurs limites actuelles pourrait ne pas aider » à résoudre le conflit au Proche-Orient, selon un communiqué de la Maison Blanche. Leur expansion n’est pas « bonne pour la paix », a encore récemment nuancé Donald Trump.

Des mots peu décisifs, mais qui marquent une rupture avec sa position électorale. Le président américain adopte également une position plus mitigée sur le transfert de l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem, alors que candidat, il avait promis de le faire au plus vite. Les choses ne sont pas « si faciles », dit-il. En effet, en 1995, les Etats-Unis ont adopté une loi rendant obligatoire le transfert de l’ambassade à Jérusalem, mais permettant une dérogation présidentielle. Tous les présidents, depuis lors, ont agi de leur droit de dérogation à la loi. Ainsi, Trump se rend compte, selon les analystes, que beaucoup de ses promesses électorales sont plus compliquées parce qu’il se retrouve non seulement face aux Palestiniens, mais aussi face à des alliés américains. « Le transfert de la mission diplomatique américaine pourrait perturber les relations entre Washington et ses alliés régionaux dont il a besoin dans la guerre contre Daech », explique un diplomate égyptien.

Politique du fait accompli

Même s’il met de l’eau dans son vin, cela ne signifie pas nécessairement un changement pour le mieux dans un processus agonisant. Le processus de paix entre Palestiniens et Israéliens est bloqué depuis 2014, alors que les négociations indirectes qu’avait tentées difficilement le secrétaire d’Etat, John Kerry, ont éclaboussé. Netanyahu exige des négociations avec Abbas sans conditions préalables et Abbas exige l’arrêt de colonisation israélienne en Cisjordanie en prélude aux négociations alors que Tel-Aviv a intensifié ses plans de judaïsation de la Cisjordanie. Le développement de la colonisation — il y a maintenant plus de 600 000 colons à Jérusalem-Est et en Cisjordanie — a grignoté le territoire possible d’un éventuel Etat palestinien. Il apparaît de plus en plus clairement que l’objectif des autorités israéliennes est l’annexion de la Cisjordanie, où seront enclavés des réduits palestiniens. Plusieurs projets sont en cours, notamment l’accélération de la construction de nouvelles colonies, l’annexion de la grande implantation de Maale Adoumim et l’annexion de la zone C, soit 60 % de la Cisjordanie, préludes à la création du Grand Israël, « du fleuve à la mer », estime un rapport français, publié dimanche par le groupe de travail AVICENNE, qui rassemble des diplomates et des chercheurs réfléchissant sur la politique de la France au Moyen-Orient. « Ce qui est clair, c’est que l’équipe de Trump, notamment son gendre Jared Kushner, veut profondément négocier un règlement final sur les débris des révolutions arabes », explique Ahmad Abd-Rabou, professeur adjoint des politiques comparatives à l’Université du Caire. « C’est-à-dire opter pour un règlement basé sur le fait accompli, mais dont les dimensions ne sont pas claires ».

Et la solution des deux Etats ?

Donald Trump a en effet fait valoir qu’il se montrerait souple à l’égard de la solution qui serait trouvée, celle d’un Etat binational comme celle de deux Etats, israélien et palestinien. Il a aussi fait comprendre qu’il ne se sentait pas exclusivement lié par les règlements du passé, renonçant ainsi à la vision des deux Etats de la communauté internationale mais aussi de ses prédécesseurs. Au cours de son appel téléphonique avec Abbas, Trump a juste exprimé le désir de parvenir à la « paix » entre les deux parties, sans parler de « deux Etats ». Abd-Rabou croit que l’Administration américaine pense à une solution plutôt où il y aura une « entité indépendante pour les Palestiniens dans l’enceinte de l’Etat d’Israël ». « L’idée est soulevée par l’équipe Trump et est basée comme d’habitude sur une série de promesses économiques et de coopération avec les Arabes, alors que les frontières ou le règlement sur le terrain seront relégués au plus tard quand le fait accompli sera imposé », explique le politologue qui croit que le format est en train de se construire entre Américains, Israéliens, le groupe Abou-Mazen avec appui de l’Egypte, la Jordanie et l’Arabie saoudite. « C’est peut-être le calendrier qui fera défaut », indique-t-il. Le quotidien israélien Yedioth Ahronoth parle d’un possible sommet qui se tiendrait en Egypte ou en Jordanie qui inclurait pour la première fois les Saoudiens. Il est impossible de savoir où la volonté déterminée par Trump d’un accord israélo-palestinien pourrait mener, d’autant plus que les informations qui filtrent de la Maison Blanche sont minimes et l’attitude de Trump est certes différente de ses prédécesseurs. « Il est impulsif, superficiel, change facilement de tempérament et du coup de position », estime le diplomate. Ainsi, le subtil changement de discours ou de position pourrait ainsi s’avérer une « simple tactique ». « Un transfert de l’ambassade à Jerusalem attiserait la colère arabe et pousserait la question palestinienne de nouveau sur le devant de la scène. C’est ce que Netanyahu, mais aussi Trump, veulent éviter », dit Abd-Rabou. Abbas ira à Washington pour réaffirmer pourtant devant son interlocuteur que la solution à deux Etats est le choix stratégique des Palestiniens. « Nous ne faisons aucune illusion sur les relations américano-israéliennes et nous sommes conscients qu’il s’agit d’une même partie. Mais nous n’avons plus rien à perdre. La situation des Palestiniens ne peut pas être pire », dit Mahmoud Al-Habaach, le conseiller de Abbas. « Abou-Mazen dira à Trump que nous n’avons plus rien à concéder », conclut-il.

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