Dossier > Dossier >

Un décret aux conséquences désastreuses

Maha Al-Cherbini, Mardi, 07 février 2017

Le décret du président américain Donald Trump, interdisant l'entrée des ressortissants de sept pays musulmans aux Etats-Unis, aura d'importantes répercussions sur le Moyen-Orient, notamment en ce qui a trait à l'accord nucléaire iranien et la lutte antiterroriste.

Un décret aux conséquences désastreuses
(Photo : AP)

Colère, inquiétude, indignation, manifestations. Du jamais-vu depuis la publication du décret du président américain, Donald Trump, interdisant l’entrée aux Etats-Unis des ressortissants de sept pays musulmans. Le décret a eu l’effet d’un coup de semonce envers le Moyen-Orient, surtout les pays concernés. Pendant trois mois, les ressortissants d’Iraq, d’Iran, de Libye, de Somalie, du Soudan, de Syrie et du Yémen seront interdits d’entrer en Amérique, à l’exception des ressortissants détenteurs de visas diplomatiques et officiels et ceux travaillant pour des institutions internationales.

Objectif : empêcher une éventuelle entrée de « terroristes » aux Etats-Unis.Selon le Département d’Etat, les Etats-Unis ont admis, en 2016, 85 000 réfugiés du monde entier. Le nombre de demandeurs d’asile originaires de ces 7 pays a été de 36 772, dont la majorité sont des Syriens (12 587) et des Iraqiens (9 880). Pour l’heure, aucun des réfugiés originaires de ces 7 pays n’a été inculpé dans un attentat terroriste aux Etats-Unis, de quoi rendre illogique le décret de Donald Trump. « Nous ne voulons pas de terroristes dans notre pays. Nous n’oublierons jamais les leçons du 11 septembre 2001 », avait pourtant lancé le numéro un américain.

Une question se pose : pourquoi le locataire de la Maison Blanche a choisi ces 7 pays spécifiquement, ignorant d’autres qui ont, pourtant, un important rôle idéologique dans la propagation de l’islam radical comme le Pakistan, l’Afghanistan ou l’Arabie saoudite ? Cette interrogation semble de plus en plus logique si l’on se souvient que les attentats du 11 septembre avaient été commandités par le Saoudien Bin Laden et que 15 des 19 commandos qui ont perpétré ces attentats étaient saoudiens. De plus, les deux auteurs de l’attentat de San Bernardino commis en décembre 2015 (14 morts et 21 blessés) étaient d’origine pakistanaise et afghane.

Et pourtant, ni l’Arabie saoudite, ni le Pakistan ni l’Afghanistan ne figuraient sur la liste de Trump. Selon Hicham Ahmed, professeur de sciences politiques à l’Université du Caire, ce décret est infondé et irréfléchi. « Sans grande expérience politique, Trump n’a pas, lui-même, réussi à justifier ses choix. Il a avoué qu’il n’a fait que copier la liste noire des pays que l’ancienne Administration Obama avait faite l’année dernière. Dans cette liste, ces pays étaient considérés comme à grands risques, alors qu’aucun de leurs ressortissants n’avait commis un seul acte de violence aux Etats-Unis », s’indigne Dr Ahmed, ajoutant que cette décision n’a aucune dimension politique. « Ce décret a plutôt une dimension économique. Le magnat de l’immobilier a visé les pays où il n’a pas d’intérêts financiers. Trump est un homme d’affaires guidé par ses intérêts économiques ou ceux de son pays. C’est pourquoi il a exclu les pays avec qui il a des liens d’affaires comme l’Arabie saoudite qui reste le principal allié de Washington au Moyen-Orient et une importante source d’approvisionnement en pétrole pour les Etats-Unis », poursuit l’expert.

En fait, l’Arabie saoudite est le deuxième fournisseur en pétrole des Etats-Unis après le Canada. En 2016, Washington importait de l’Arabie saoudite entre 1,2 et 1,4 million de barils par jour. « Si Trump avait visé Riyad avec son décret, l’économie américaine aurait subi de grosses pertes », explique l’expert. Parlons en chiffres : Washington a conclu en 2016 un contrat de vente d’armes avec Riyad dont le montant est estimé à plus d’un milliard de dollars. De plus, l’Arabie saoudite possède des biens, des actifs et des avoirs aux Etats-Unis d’une valeur de plus de 750 milliards de dollars. N’oublions pas non plus que Washington et Riyad font cause commune face au nucléaire iranien. Lors de leur entretien téléphonique cette semaine, Trump et son homologue saoudien, le roi Salman, se sont mis d’accord sur la nécessité de répondre avec force aux « activités déstabilisatrices » de l’Iran dans la région. « Quant au Pakistan, Trump l’a exclu car il a toujours été un allié stratégique des Américains contre le terrorisme des Talibans et d’Al-Qaëda. Le plus bizarre était d’exclure un pays comme l’Afghanistan considéré comme le berceau d’Al-Qaëda, ou un pays comme la Tunisie considérée comme le principal pourvoyeur de combattants à Daech : Daech compte environ 3 500 Tunisiens », s’exclame le professeur de sciences politiques. Lors de sa campagne électorale, Trump avait affirmé l’engagement de son pays vis-à-vis de l’Afghanistan, affirmant qu’il renforcerait le soutien américain à ce pays en termes de sécurité. Pour l’heure, Washington compte environ 9 000 militaires en Afghanistan. Selon Hicham Ahmed, si Trump avait inclus l’Afghanistan à sa liste noire, il aurait porté une grave atteinte à sa coopération avec le gouvernement afghan. « Le cas d’Afghanistan serait beaucoup plus grave que celui de l’Iraq pour deux raisons : les troupes américaines en Afghanistan sont le double de celles qui se trouvent en Iraq. Et la situation en Afghanistan est beaucoup plus chaotique qu’en Iraq », analyse l’expert.

L’accord nucléaire en danger

Un décret aux conséquences désastreuses
En incluant l'Iraq sur sa liste noire, Trump met à mal la coopération contre Daech. (Photo : AP)

Le décret de Trump aura de graves conséquences humanitaires sur un pays comme la Syrie, mais il va aussi avoir d’importantes répercussions stratégiques sur le Moyen-Orient en général. L’Iran était le pays qui a réagi le plus vivement à ce décret jugé « insultant », annonçant le « principe de réciprocité » aux voyageurs américains. Selon le régime de Téhéran, il est absurde de viser l’Iran, car c’est un pays stable qui ne souffre d’aucun remous politique. En plus, un million d’Iraniens vivent déjà légalement aux Etats-Unis et aucun d’entre eux n’a été impliqué dans un acte de violence sur le sol américain. Plus important encore, tous les rapports internationaux reconnaissent l’engagement total de l’Iran à respecter les clauses de l’accord nucléaire conclu avec les Six en novembre 2015. « Ce décret — injustifiable aux yeux de Téhéran — aurait de graves conséquences sur les relations entre les deux pays. La tension va s’accroître, et on peut s’inquiéter sur l’avenir de l’accord nucléaire. Même si l’accord ne peut pas être abrogé car c’est un document international, son application pourrait être ralentie », explique Mohamad Abbas, expert au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram. Le bras de fer s’est vite durci cette semaine entre Washington et Téhéran suite au test de missile balistique effectué par Téhéran en riposte au décret, de quoi attiser la colère de l’Administration Trump. Samedi, le président américain a lancé une sévère « mise en garde » à l’Iran, affirmant son intention d’imposer de nouvelles sanctions ciblées contre ce pays qui « joue avec le feu ». Affirmant que le tir de son missile ne viole en rien l’accord nucléaire, car il n’est pas conçu pour porter une tête nucléaire, le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères a qualifié les mises en garde de l’Administration américaine de « provocatrices » et de « sans fondement ».

Selon Mohamad Abbas, ce bras de fer entre les deux pays va sans doute jeter son ombre sur le pacte nucléaire. « Il est vrai que Trump ne peut pas l’annuler, mais il peut s’en retirer et imposer des sanctions à toute banque ou société ayant affaire avec Téhéran. Même si ce scénario reste peu probable, il est toujours possible avec un président qui juge l’accord désastreux. L’Administration américaine pourrait exacerber le régime iranien, que ce soit avec des déclarations offensives ou des sanctions unilatérales, pour le pousser à enfreindre l’accord », prévoit M. Abbas.

Un cadeau à Daech

Le décret de Trump aura des répercussions beaucoup plus graves en matière de lutte antiterroriste. Selon les experts, il pourrait renforcer Daech et la menace terroriste en général. Ainsi il a été qualifié de « grand cadeau » aux extrémistes, car il va augmenter le sentiment de victimisation chez certains musulmans radicalisés et compliquer les efforts des autorités américaines pour obtenir la coopération de la communauté musulmane. Depuis la publication du décret, les djihadistes ne cessent de célébrer sur les réseaux sociaux « une victoire », saluant Trump comme le « meilleur recruteur pour l’islam ». « En incluant l’Iraq dans sa liste noire, Trump a fait une grosse erreur stratégique. Même l’ambassade américaine en Iraq a affirmé que cette décision est contre-productive pour la lutte antiterroriste que ce soit sur le plan stratégique ou moral. Comment les Etats-Unis infligent des sanctions contre un pays qui coopère avec eux dans la guerre contre Daech ? Une telle décision va affecter la coopération entre Washington et Bagdad dans la lutte antiterroriste, et ce, alors que Bagdad est en pleine bataille pour reconquérir Mossoul », déplore Hicham Ahmed.Pour l’heure, la réaction du gouvernement iraqien vacille entre déception et mécontentement. Le président iraqien, Fouad Maasoum, a qualifié le décret de « choc » pour l’Iraq, alors que le premier ministre iraqien, Haider Al-Abadi, a critiqué Trump qui « punit ainsi ceux qui combattent le terrorisme. Avec ce décret, c’est la victime qui est pointée du doigt », a-t-il déclaré. Parallèlement, les députés iraqiens ont voté une motion appelant le gouvernement à appliquer la réciprocité avec les Etats-Unis. Il ne faut pas oublier que les Etats-Unis comptent plus de 4 800 soldats en Iraq. « En riposte à ce décret, les milices iraqiennes pourraient se venger en attaquant les soldats américains en Iraq. Une sorte d’hostilité va naître entre les troupes américaines et iraqiennes censées combattre un ennemi commun. De plus, Téhéran, qui possède des troupes combattant Daech en Iraq, pourrait ne pas collaborer pleinement avec Washington et lui causer des troubles dans ce pays », prévoit Ahmed.

Si la décision du numéro un américain peut avoir des séquelles stratégiques sur des pays comme l’Iran ou l’Iraq, c’est parce que ces deux pays ont des gouvernements plus ou moins stables qui ont pu réagir ou riposter. « Par contre, l’état de guerre civile et de chaos qui règne dans des pays comme la Syrie, le Yémen, la Somalie ou la Libye va réduire l’impact stratégique de ce décret sur ces pays. Ces derniers ont des gouvernements fragiles, c’est pourquoi, leurs réactions sont restées faibles. Le Yémen et le Soudan se sont contentés de demander à l’Administration américaine de retirer leurs citoyens de cette liste. En Syrie, ni le régime ni les différents groupes rebelles n’avaient réagi. Même silence en Libye et en Somalie », explique Norhane Al-Cheikh, professeure de sciences politiques à l’Université du Caire. Selon la plupart des pronostics, le numéro un américain va probablement réaliser, les jours à venir, que sa décision porte atteinte à ses propres intérêts et objectifs, de quoi l’inciter à rebrousser chemin, soit en retirant certains pays de sa liste noire, soit en s’abstenant de renouveler la période des trois mois.

Mots clés:
Lien court: