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La coupole de l’Université du Caire en danger

Doaa Elhami, Mardi, 27 septembre 2016

Le réaménagement du système de climatisation du bâtiment principal de l'Université du Caire, comprenant l'installation de tuyaux au-dessus de sa célèbre coupole, suscite un débat parmi les spécialistes. Etat des lieux.

La coupole de l’Université du Caire en danger

La coupole de l’Université du Caire en danger

Les habitués de l’Université du Caire, professeurs et étudiants, ont dernièrement remarqué que la célèbre coupole en cuivre qui surplombe le bâtiment administratif principal de l’université est complètement déformée : d’énormes tuyaux ont été installés au-dessus de la coupole. Ces tuyaux qui composent le nouveau réseau de climatisation centrale de l’édifice ont dissimulé aussi quelques-unes des fenêtres de la coupole qui illuminent l’édifice par les rayons du soleil. Pire encore, les résidus de ces travaux ont été tout simplement laissés dans les alentours du bâtiment qui, désormais, font office de décharge publique.

Ce nouveau système de climatisation a été installé suite à la décision du président de l’Université du Caire, Dr Gaber Nassar. Malheureusement, « ce système a altéré la coupole et les travaux ont certainement causé de forts dégâts sur le bâtiment historique », explique Mokhtar Al-Kassabani, professeur des antiquités coptes et islamiques à la faculté des antiquités de l’Université du Caire. Et d’ajouter : « Tous les anciens édifices de l’université, y compris la coupole, sont des bâtiments ayant une valeur historique, esthétique et culturelle et il faut les préserver selon la loi 144 de l’année 2006 de l’Organisme d’harmonisation urbaine. Donc, la direction de l’université se doit de conserver ces édifices patrimoniaux ». Sans oublier, précise le professeur, que « toute restauration ou modification doit être effectuée sous la supervision du ministère des Antiquités et l’Organisme d’harmonisation urbaine ».

Travaux suspendus

Or, le nouveau système de climatisation ne déforme pas seulement la coupole et son édifice, mais aussi les détériore. C’est pourquoi Mohamad Abou-Seada, directeur de l’Organisme d’harmonisation urbaine, a formé un comité d’architectes, de membres de l’organisme, du syndicat des Ingénieurs et de la faculté de polytechnique de l’Université du Caire, pour examiner l’état actuel du système de climatisation. « Ce système date des années 1960. Les récents travaux ne sont que des remplacements et des renouvellements de cet ancien système tout en ajoutant de nouveaux équipements », affirme Abou-Seada. Pour le moment, aucune décision n’a été prise, mais les travaux ont été suspendus jusqu’à la publication du rapport du comité. « Le président de l’université, Gaber Nassar, nous a promis de respecter et d’appliquer les décisions du comité, même s’il est contraint d’enlever le nouveau système récemment installé », reprend-il.

En effet, ce genre de travaux ne doit pas être pris à la légère. Selon l’architecte Emad Farid, la restauration et la maintenance de ce genre d’édifices patrimoniaux ne doivent se faire qu’après des études minutieuses. La coupole de l’université et son bâtiment font partie de ce genre de trésor architectural. Il faut alors étudier leur état avant de commencer le travail sur le terrain. « Il est certes important de mettre en place ou de moderniser le système de climatisation, mais à condition de préserver l’esthétique du bâtiment », estime l’architecte. « Aujourd’hui, on est en manque de main-d’oeuvre à même de réaliser ces travaux et ces styles architecturaux raffinés. Il faut alors préserver et conserver notre joyau architectural et ne pas le déformer ou le détruire », commente-t-il.

Pour ce faire, il est important que tout un chacun prenne conscience de l’importance du patrimoine. Pour ce, l’Organisme d’harmonisation urbaine organise des stages pour les chefs des municipalités. Ils y apprennent les divers critères et lois patrimoniaux, soit des zones ou des édifices, afin d’arrêter les différentes contraventions et punir les répréhensibles. Un autre stage organisé est destiné aux citoyens pour élever la conscience patrimoniale.

Un chef-d’oeuvre architectural

La coupole est considérée comme étant le symbole de l’Université du Caire. « Elle représente la renaissance scientifique moderne depuis le roi Fouad Ier qui a présidé le premier conseil de l’université en 1936, à l’occasion de l’inauguration de l’édifice administratif », explique l’expert en monuments coptes et islamiques et le directeur du musée de Manial, Walaeddine Badawi, lors d’une conférence tenue sur la coupole et son état déplorable. Distinguée, la coupole réunit à la fois l’originalité et la modernité. « Son style architectural est gréco-romain classique, alors que ses motifs décoratifs reflètent notre civilisation »; explique Emad Farid, expert en architecture écologique et patrimoniale. Mais elle est construite de fer recouvert de cuivre. « L’utilisation de ce métal dans l’édification était moderne à cette époque », souligne le restaurateur Adel Emam.

Le diamètre de la coupole mesure 46 mètres, sa hauteur atteint 75 mètres, tandis que son poids est de 2 000 tonnes. Elle a été d’abord bâtie par des architectes anglais de la société Cogatin. Mais elle s'est écroulée à plusieurs reprises. Finalement, ce sont des professeurs égyptiens de la faculté de polytechnique qui ont réussi à la remonter. « Un travail qui a pris trois ans », dit Emam. Il ajoute que la société anglaise a commencé à monter la coupole après la fin de la construction du bâtiment administratif, entamée par les ingénieurs français vers les débuts de 1934. De l’extérieur, cet édifice ressemble à celui du parlement égyptien. Tandis qu’à l’intérieur, la salle des festivités ressemble plutôt à l’Opéra égyptien. Le bâtiment et sa coupole représentent ainsi un vrai chef-d’oeuvre architectural. D’où sa valeur.

L’Université du Caire : Rappel historique

C’est le 21 décembre 1908 que le projet de construction de la première université nationale égyptienne a été validé. Le projet, principalement financé par des donations de la classe aisée, n’avait à cette époque aucun lieu où donner ses cours. De la même façon, sa cérémonie d’inauguration s’est déroulée dans la salle de la Société consultative des lois, en présence du khédive Abbas Helmi II et d’une bonne partie de l’élite de la société égyptienne. Les cours ont donc commencé dans cette même salle, au sein du club des écoles supérieures et dans le sérail de Nestour Janakliz, l’actuelle Université américaine de la place Tahrir. Ces trois endroits étaient loués annuellement. Les premiers professeurs de l’université nationale étaient Taha Hussein, Mansour Fahmi et Ahmad Deif, et le premier président du conseil universitaire, Ahmad Loutfi Al-Sayed.

En mars 1923, une décision promulgue la fondation de l’université égyptienne dépendante de l’Etat. Elle comprend 4 facultés : lettres, médecine, droit et sciences, puis plus tard pharmacie. En 1928, l’université s’établit enfin à Guiza pour y rester jusqu’à aujourd’hui. Le roi Fouad Ier y installe les bases du bâtiment administratif composé de la salle des festivités et d’une salle qui porte le nom du premier président du conseil, Ahmad Loutfi Al-Sayed. Le bâtiment est surmonté de la célèbre coupole de cuivre. Quelques années plus tard, en 1935, les facultés de polytechnique, d’agriculture, de commerce et de médecine vétérinaire sont ajoutées aux facultés déjà présentes. En 1940, l’université est nommée Fouad Ier. Nomination modifiée à la suite de la Révolution de 1952, l’université s’appellera désormais : l’Université du Caire.

Témoin de l'Histoire

La coupole de cuivre de l’Université du Caire, surmontant la salle de festivités et celle du penseur Ahmad Loutfi Al-Sayed, témoigne de l’architecture de la première moitié du XXe siècle. Cette coupole, qui a vu se jouer quelques mètres sous elle de nombreux événements politiques et artistiques d’ampleur, est devenue avec le temps un symbole de l’Université égyptienne .

Nombreux sont les rois et les présidents qui ont donné leurs discours sous cette coupole. Le premier à avoir initié cette série d’événements a été le roi Fouad Ier lui-même, en 1936 à l’occasion de l’inauguration du bâtiment administratif de l’université. Son fils, le roi Farouq, a obtenu en 1939, sous cette coupole, son doctorat honoris causa. Nasser, Sadate, Moubarak et Sissi y ont également tenu des discours importants, tout comme d’autres personnalités étrangères. En avril 1996, l’ancien président Jacques Chirac a présenté un discours important en marge de la conférence du Sommet des Non-Alignés, dans la salle d’Ahmad Loutfi Al-Sayed. En 2009, Barack Obama a préféré s’adresser aux musulmans du monde entier à partir de cette même salle. Ce lieu privilégié a également accueilli le discours du premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, en novembre 2012, pour féliciter le peuple égyptien du déclenchement de la révolution de janvier 2011.

Si cette salle a vu des moments de joie et de célébrations, elle a aussi vu la démission du leader de la génération Ahmad Loutfi Al-Sayed, en contestation de l’irruption de la police dans l’enceinte de l’université.

Sur le plan artistique enfin, la salle des festivités a reçu plusieurs événements festifs de taille, dont le plus important fut la rencontre entre la diva égyptienne Oum Kalsoum et le grand compositeur Mohamad Abdel-Wahab, qui avaient présenté le premier fruit de leur coopération avec la chanson égyptienne Enta Omri (tu es ma vie) en 1964,

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