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Manifestants : Le choix de l’escalade brutale

Amira Doss et Abir Taleb, Lundi, 18 février 2013

Depuis le 25 janvier 2013, ils recourent à la violence parfois pour faire pression sur le pouvoir, ou tout simplement pour crier leur rage face à l’injustice et l’impunité. Ce changement dans l’action révolutionnaire ne fait pas l’unanimité.

Manifestants

Le 11 février 2011, jour du départ de l’ancien président Hosni Moubarak, les rues du Caire et de la quasi- totalité des villes égyptiennes offraient la même scène : célébrations, joie et liesse dans un semblant d’union. Les manifestants étaient fiers de leur révolution qui, 18 jours durant, a tenu dur comme fer à son aspect pacifique. Mais, le 11 février 2013, la scène a changé du tout au tout. Depuis les commémorations du deuxième anniversaire de la révolution, le ton a changé et les scènes sur le terrain aussi. « Oublie la révolution pacifique, notre nouvelle révolution ne le sera plus », tel est le slogan crié haut et fort à la place Tahrir et sur les autres places des villes égyptiennes le 25 janvier 2013. Un véritable tournant dans le cours de la révolution. En effet, depuis ce jour, les révolutionnaires ont commencé à assiéger, voire attaquer tous les bâtiments appartenant à l’Etat : établissements publics, sièges des gouvernorats, des municipalités, Maspero (bâtiment de la radio-télévision égyptienne), Mogammaa de Tahrir (complexe abritant plusieurs administrations) et même les murs du palais présidentiel d’Ittihadiya à Héliopolis.

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Devant le palais présidentiel, des accrochages ont lieu entre manifestants et forces de l'ordre.

Au début, les forces de sécurité ont commencé par lancer des gaz lacrymogènes pour disperser les manifestants. En vain. Petit à petit, les accrochages se faisaient plus violents : cocktails Molotov, tirs de balles en caoutchouc et réelles ... Au cours de ces trois semaines, les violences se calmaient, puis reprenaient de plus belle en un rien de temps. Certains points sont restés chauds, à l’instar de la place Simon Bolivar, les alentours du ministère de l’Intérieur, la corniche du Nil et le pont Qasr Al-Nil. Pire, le palais d’Ittihadiya a fait l’objet d’attaques de la part des Black Blocs qui ont menacé de l’envahir après avoir tenté de le brûler. Ittihadiya est devenu ainsi la cible de la colère des manifestants et un symbole de la répression, voire de la torture des forces de sécurité. A l’exemple de Hamada Saber, ce citoyen traîné nu sur l’asphalte par des forces de sécurité. Une image que certains considèrent comme un « remake » des scènes de torture subie par le jeune Alexandrin Khaled Saïd, qui a été l’étincelle de la révolution du 25 janvier. A l’époque, on le traitait de « baltagui », tout comme les manifestants d’aujourd’hui, mus par la colère et la frustration.

On se retrouve ainsi dans un cercle vicieux de violence et de contre-violence. Deux manifestants ont perdu la vie près du palais présidentiel, Christy et Amr Saad. A chaque fois qu’il y a des funérailles, c'est une nouvelle explosion de violence. La mort de Mohamad Al-Guindi, membre du Courant populaire, a même déclenché une vague de violence dans sa ville natale, Tanta, dans le Delta, et ce, pour la première fois depuis la révolution.

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Sur le pont Qasr Al-Nil, des scènes de violence sont devenues fréquentes.

Rage incontrôlable

Toutes ces scènes ont poussé de nombreux Egyptiens à se poser des questions quant au pacifisme des manifestants qui, depuis le début de la révolution, ne cessaient de scander « Pacifique, pacifique ! ». Le recours à la violence peut-il être un véritable moyen de pression ? Ou tout simplement s’agit-il d’une fureur et d’une rage incontrôlables qui passent obligatoirement par la brutalité ?

« Que faut-il attendre de la part de jeunes gens qui perdent un des leurs presque chaque jour, qui réclament une justice qu’ils ne trouvent pas, et dont la colère n’est que de plus en plus ravivée ? », s’interroge le journaliste Hamdi Rezq, dans un pamphlet destiné au président Mohamad Morsi. Jika, Christy, Abou-Deif, Al-Guindi à titre d’exemple sont les victimes de la violence du régime au cours de ces derniers mois. Leurs noms et photos sont aujourd’hui présents lors des diverses funérailles, à chaque manifestation, sur les murs d’Ittihadiya et sur les graffitis de la rue Mohamad Mahmoud. « Ce sont nos amis et nos frères. Ils sont morts parce qu’ils se sont mêlés à la politique. Ce sont les victimes de la violence du régime. Même si on les traite et on nous traite de criminels et de baltaguis, on va faire payer au pouvoir le prix de cette violence », affirme Mohamad Al-Dessouqi, l’un des amis d’Al-Guindi décédé, qui n’a pas pu s’empêcher de s’attaquer au siège de la médecine légale, après son refus de lui délivrer le rapport prouvant qu’Al-Guindy avait été torturé.

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Et cette rage ne risque pas de s’éteindre au moment où les autorités continuent de prétendre qu’il est mort dans un accident de voiture. A cela s’ajoutent d’autres provocations de la part des autorités. « Le régime est intransigeant lorsqu’il s’agit d’attaques contre des institutions publiques. Mais en même temps, il n’a pas l’air d’être dérangé par la perte de vies humaines, par la torture, par le harcèlement des manifestantes, par toute violation de la dignité humaine », s’insurge Ahmad Doma, qui incarnait le révolutionnaire pacifique et qui se retrouve aujourd’hui sur tous les fronts. A u j o u r d ’ h u i , Doma, à l’instar d’une grande partie des révolutionnaires, a un nouveau slogan : « Ce qui a été pris par la force ne peut être récupéré que par la force ». Le sentiment qui prévaut parmi ces jeunes est qu’ils sont désormais prêts à aller jusqu’au bout car ils n’ont plus rien à perdre.

« Je suis un baltagui et fier de l’être », raconte sur un blog Mohamad Fawzi, l’un des manifestants qui ont participé au sit-in d’Ittihadiya. En une seule nuit, ce dernier a vécu le passage de l’état de révolutionnaire pacifique à celui de « semeur de troubles ». « Je suis allé à Ittihadiya en répétant le même slogan : Pain, liberté, justice sociale. J’ai dessiné sur les murs. Mais j’ai vu Hamada Saber, les ambulances transportant de nouveaux martyrs. J’ai vu les policiers arriver des ruelles se trouvant aux alentours et tirer à balles réelles sur la foule. Je me suis demandé : de quelle révolution pacifique parlons-nous ? Voir tout cela et rester les bras croisés, ce n’est pas être pacifique, c’est être passif », raconte Fawzi. Et d’ajouter : « J’ai passé toute une nuit sur place, entouré de merveilleuses jeunes personnes. Si ces jeunes sont des baltaguis, alors je suis fier de l’être ».

Préludes au chaos

Manifestants

« Comme il est difficile de respecter la légitimité sous les balles », explique le sociologue Mohamad Al-Mansi Qandil. Or, répondre à la violence par la violence est un choix à hauts risques. « Pour certains, tant que le régime choisit comme politique le sang, les meurtres et la torture, la riposte ne peut être que similaire », explique le journaliste Galal Aref, qui ajoute que si les voies de dialogue officiel se bloquent, il n’y a plus de place qu’aux cocktails Molotov et aux gaz lacrymogènes, préludes au chaos total. Ainsi, si les manifestants et les révolutionnaires estiment que le pouvoir est le seul responsable de leur recours à la violence, d’autres parties pensent que la responsabilité est commune à tous. A l’exemple du juriste Moataz Abdel-Fattah, qui affirme : « Toutes les parties sont responsables de la violence actuelle, aussi bien la police par ses agissements, que l’opposition qui a malicieusement poussé les manifestants à opter pour la violence, et le régime qui n’a rien fait pour apaiser cette colère ». Quant à Abdel-Rahmane Youssef, l’un des symboles de la Coalition des jeunes révolutionnaires, à tendance islamiste modérée, il considère que la responsabilité incombe aux intellectuels et à l’élite « à cause de leur silence et leur position floue ». Pour le chercheur Ammar Ali Hassan, chaque phase de la révolution impose son propre modèle de révolutionnaire. « Si le modèle de Gandhi a fonctionné lors des débuts de la révolution, une autre phase peut introduire le recours à la violence à l’exemple de Che Guevara, qui estimait que l’arme de la destruction est un moyen de pression efficace. Il a légué à ses combattants une stratégie de lutte programmée, sous forme de guérilla ».

Mais pour certains, la guérilla n’est pas une option valable même si elle peut réaliser les objectifs de la révolution. Les révolutionnaires se trouvent donc divisés. Alors que les manifestations sont devenues de plus en plus violentes, certains ont décidé de se retirer de la scène. Tamer était à Tahrir durant les 18 jours de la révolution. Il a participé à la quasitotalité des manifestations de ces deux dernières années, mais il a décidé d’arrêter toute activité de ce genre et se contente désormais du rôle d’observateur. « Je suis contre la violence. Je n’accepte pas qu’on en arrive à nous entretuer et je refuse de participer à une guérilla. Aujourd’hui, la rue ne m’appartient plus », dit-il. Mais aujourd’hui la rue appartientelle uniquement aux baltaguis ? En fait, de nouveaux « révolutionnaires » rejoignent graduellement les rangs des manifestants : des jeunes issus de couches populaires, des bidonvilles, et des marginalisés. Ces jeunes, bien avant la révolution, n’ont jamais connu d’autre moyen d’expression que la violence. Et aujourd’hui, ils descendent dans la rue pour revendiquer les mêmes droits de justice sociale. Avec les manifestants « classiques », ils forment une nouvelle génération de révolutionnaires. Selon certains, ils entament ainsi une nouvelle phase de la révolution. Et ils persistent à se détacher du qualificatif de criminel et de baltagui. « Nous ne sommes pas des hors-la-loi. De quelle loi parlezvous ? », s’interroge Nasser Abdel- Hamid, un jeune révolutionnaire.

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