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Harcèlements sexuels: L’omerta ne vaincra pas

Manar Attiya, Mardi, 12 février 2013

24 jeunes filles et femmes ont vécu un enfer sur la place Tahrir ces derniers jours, agressées par des hordes masculines. Malgré leur traumatisme, elles ont le courage de briser le silence dans les médias, tandis qu’ONG et mouvements politiques sont scandalisés.

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Soudain, tout bascule autour d’elle. En quelques secondes, le bain de foule tourne au viol collectif. Les mains d’abord, par dizaines, s’abattent brus­quement sur son corps. La femme réalise alors qu’elle est cernée par des dizaines d’hommes qui vont l’isoler de ses amis. Projetée à terre, elle voit sa chemise arrachée, sent des doigts la pénétrer malgré ses hurlements de terreur. Autour d’elle, la meute grossit, ils sont 200 ou 300 hommes. Une foule qui se bouscule en hurlant, tendant les bras pour mieux la toucher. D’autres s’interposent, pour la protéger ... en vain, car elle est devenue une proie. Cela a duré une heure. « Ils ont baissé mon pantalon et m’ont violée avec leurs doigts. L’un d’eux ne cessait de m’embrasser sur la bouche, un autre sur les joues. Ils étaient comme des lions autour d’un morceau de viande fraîche. Leurs mains pétrissaient mon corps meurtri, péné­traient à travers mes vêtements déchirés. Le regard de mes agresseurs ressemblait à celui d’un animal en rut. Ils me ballottaient de droite à gauche comme si j’étais un sac-pou­belle et pas un être humain », raconte la jeune femme qui tient à garder l’anonymat. Cette femme a résisté avec force à ses agresseurs, tentant de leur échapper. Son salut, elle le doit à un homme, qui se tenait debout tout prêt d’elle. Elle le supplia de l’aider : « Je suis une mère. J’ai des enfants, je vous le jure. Sauvez-moi, aidez-moi à atteindre l’hôpital de la place !! ». Soudain, l’inconnu tira la ceinture de son pantalon et s’est mis à donner des coups à droite et à gauche pour repousser les assaillants tout en criant : « Elle est sous ma protection, je vais l’emmener dans un lieu sûr ! ». Arrivée à l’hôpital, la jeune femme était complètement nue, sans pantalon ni culotte, elle tremblait de tous ses membres, pas seulement de froid, mais aussi de peur après cette humiliation sans nom qu’elle venait de subir.

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Accès interdit aux harceleurs, nouveau slogan scandé à la place Tahrir.

A l’hôpital, de jeunes activistes se sont empressés de couvrir son corps. Guirguis lui tend une couverture, Ahmad lui donne sa veste. L’un d’eux a même ôté son propre pantalon sur la place, afin de couvrir la jeune femme agres­sée. Un autre a utilisé une bonbonne de gaz pour tenter d’éloigner les agresseurs. Mona lui passe son téléphone mobile pour contacter sa famille. « Elle n’a osé téléphoner ni à ses proches, ni à son mari, craignant qu’il ne la répudie. Elle ne cessait de pleurer et personne ne pouvait la calmer. Elle ne savait pas com­ment rentrer chez elle, dans cet état. On a fait notre possible pour la consoler. Je l’ai prise dans mes bras pour la rassurer », relate Khouloud, assistante psychologique dans l’ONG féministe Nazra.

Cette victime de harcèlement sexuel n’a pas eu le courage, pas plus que ses deux amies qui l’accompagnaient, de raconter ce qui lui est arrivé. Elles n’ont pas porté plainte, faute de pouvoir reconnaître leurs agresseurs. Elles se sont contentées de rapporter leurs témoignages auprès des ONG locales.

En effet, tout le monde a opté pour le silence, y compris les victimes, lors des premiers jours qui ont suivi cet incident violent. Au départ, les jeunes révolutionnaires ont conseillé aux femmes de ne pas en parler pour ne pas souiller l’image des manifestants, et par conséquent de la révolution. Une autre raison : Eviter d’ef­frayer les femmes qui veulent participer aux prochaines manifestations. Mais, ils ont tous réalisé que le silence n’allait profiter qu’à leurs « agresseurs et ceux qui les soutiennent ».

Le scénario est toujours le même. La victime est souvent une jeune fille, une jeune mariée, une adolescente et même des femmes âgées, voilées ou pas, activistes, journalistes, le prin­cipe est le même : agresser et intimider. En effet, la loi ne considère pas ce genre d’agres­sions comme un viol, mais comme un simple « harcèlement sexuel ». Les victimes qui osent porter plainte dans les commissariats de police sont systématiquement découragées et déni­grées par les agents.

« Aucune preuve pour accuser »

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Le vendredi 25 janvier 2013, jour du deu­xième anniversaire de la révolution, des mal­frats ont réussi à harceler sur la place Tahrir 24 jeunes filles et femmes dont 6 ont été torturées. Elles ont été violemment attaquées, frappées, insultées, à quelques encablures du ministère de l’Intérieur. Certaines se sont frayé un che­min pour échapper à cette foule masculine compacte, d’autres ont été prises au piège alors qu’elles étaient accompagnées. « Nous n’avons aucune preuve pour accuser l’armée ou le gouvernement d’avoir envoyé des baltaguis (hommes de main) sur la place pour commettre leurs méfaits. Le but étant de ternir l’image des révolutionnaires », explique Mozne Moustapha, spécialiste des droits de la femme à Nazra. Mais, tous les indices prouvent qu’un groupe bien organisé était derrière tout cela.

« Ces agressions ont souvent lieu au même endroit tout près du restaurant Hardee’s ou Kentucky. C’est curieux. Comment croire que tous les obsédés sexuels du Caire se retrouvent à chaque fois au même endroit et au même moment. C’est un scénario préparé à l’avance et qui se répète. Ces viols ne seraient pas pos­sibles si la loi punissait sévèrement de tels actes abominables », poursuit-elle. D’un autre côté, la société continue d’être passive.

« Tous les indices prouvent que ces attaques sont préméditées, l’objectif étant de terroriser les manifestantes et de les chasser de la place, comme s’il s’agissait de punir les femmes pour avoir contribué à la révolution », précise Jeannette Abdel-Alim, membre de l’initiative Shoft taharouche ? (as-tu été témoin d’un harcèlement ?).

Combien de fois ce genre de harcèlement, allant parfois jusqu’au viol, s’est-il répété ces derniers temps ? Durant les 18 jours de la révolution, et jusqu’à la chute de Moubarak, aucun acte de harcèlement sexuel, ni viol ne s’est produit sur la place Tahrir alors que cer­taines manifestantes ont passé la nuit dans des tentes, avec des révolutionnaires présents pour les protéger.

Ce n’est que quelques mois plus tard que ce genre de méfait a commencé à se produire. Le vendredi 23 novembre 2012, Yasmine Al-Barmalaoui était allée, en compagnie d’une amie proche, protester contre le dernier décret constitutionnel qui donnait au prési­dent des pouvoirs exceptionnels. Ce jour-là, Yasmine a vécu un vrai cauchemar. Elle l’a raconté au présentateur Mahmoud Saad dans son émission Fil midane sur la chaîne Al-Nahar. Une vingtaine d’hommes ont encerclé cette jeune fille âgée de trente ans. Déshabillée, elle a ensuite été traînée par les cheveux sur des dizaines de mètres. Elle hur­lait mais personne n’est venu à son secours.

Ses agresseurs ont tailladé son pantalon avec un canif jusqu’à la blesser. L’objectif était de le lui enlever mais Yasmine a résisté avec force, tenant d’une main la ceinture de son pantalon pour qu’il ne tombe pas, et de l’autre, elle faisait l’impossible pour repous­ser ses agresseurs. Arrivés au coin d’une rue sombre, ses agresseurs, qui n’ont pas cessé de lui pétrir le corps, l’ont jetée dans une voiture en lui disant : « Nous sommes tes frères. N’aie pas peur. On va te protéger ». Ils lui répé­taient ces mots avec un sourire malicieux. La voiture a roulé jusqu’à Abdine, quartier popu­laire du Caire, et là, ils l’ont fait descendre devant un café. Ce n’est qu’à ce moment qu’elle s’est sentie en sécurité, car les hommes de ce quartier l’ont prise sous leur protection.

« Les femmes qui ont subi ce genre de har­cèlement, kidnapping et viol sont des héroïnes. Elles ont le même mérite que les blessés et les martyrs de la révolution, à l’exemple de Khaled Saïd et Ahmad Harara », confie Yara Sallam, directrice du programme de défense des droits de la femme à l’ONG Nazra.

Monnaie courante

D’après un rapport récemment publié par cette ONG, ce genre d’agression qui cible la femme est devenu monnaie courante ces der­niers mois. La participation de la femme aux manifestations semble déranger les autorités.

D’après Manal Omar, psychiatre, ceux qui commettent de tels actes abominables sont des criminels qui doivent être jetés en prison. « Les peines doivent être plus sévères. La loi punit le harcèlement de 6 mois à 2 ans de prison avec une amende allant de 500 à 2 000 L.E. Pour le viol, la peine va de 3 à 15 ans de prison, et ce, conformément à l’article 3 et 268 du code pénal », note le rapport de l’ONG Nazra pour les études féministes. Mais quand on harcèle une femme dans la rue, ce qui arrive souvent lors des fêtes, cela veut dire qu’on a affaire à des personnes qui souffrent de troubles psychologiques, comme l’affirment les rapports publiés par le minis­tère de l’Intérieur.

D’après le journal Washington Post, l’Egypte est le second pays au monde où ce phénomène est le plus répandu. Héba Yassine, porte-parole du parti égyptien Le Courant populaire, assure que les révolutionnaires font leur possible pour renforcer la sécurité au sein de la place. Mais cela n’empêche pas que des intrus s’infiltrent parmi les manifestants. Ces activistes ont révélé des actes de harcèlement envers les journalistes étrangères qui faisaient leur travail d’information.

D’après le rapport du centre Al-Nadim qui lutte contre la violence, la victime doit dénon­cer les faits, en parler à sa famille, ses amies et avoir l’audace d’exposer le sujet dans les médias.

Encouragée par son époux, Hanya a décidé de briser le silence et de raconter au monde entier son calvaire. Aujourd’hui, elle n’ose plus se rendre seule à la place Tahrir. Cette frayeur est due à un incident dont elle a été victime. Un groupe de baltaguis l’ont cernée, dépouillée de ses habits, griffée, avant de lui tripoter les seins et glisser leurs mains dans son pantalon. « J’ai crié. Je n’en revenais pas, jamais je n’aurai cru vivre une telle situation », confie-t-elle. « A un moment donné, j’ai perdu connaissance et lorsque j’ai ouvert les yeux, j’ai pu voir le visage de celui qui m’a sauvé la vie », raconte Hanya.

Tareq, membre du OpAntiSH (Operation Anti-Sexual Harassment Group), a tiré la son­nette d’alarme depuis quelques mois. Ce groupe a dénoncé l’incapacité des mouvements révolu­tionnaires et politiques égyptiens à mener un combat approprié aux événements, pour proté­ger les femmes présentes sur la place Tahrir.

Ce même groupe a formé une équipe pour intervenir dans de telles circonstances. Il a même dressé une tente équipée de médica­ments, au sein de la place, pour accueillir et soigner les victimes du harcèlement. « Nous étudions les méthodes des agresseurs pour élaborer des stratégies de défense », explique Tareq.

Ces jeunes activistes ont compris que les harceleurs s’attaquaient aux femmes pour faire pression sur leurs familles et les obliger à quitter la place. « Nous sommes persuadés que le pouvoir et le ministère de l’Intérieur veulent mettre fin à cette révolution. Mais la chose à laquelle ils ne s’attendaient pas c’est que ces femmes ont osé en parler, ce qui a mobilisé plus de gens à rejoindre nos rangs pour les soutenir. En Egypte, personne ne pourra inciter la femme à plier l’échine. Elle gardera toujours la tête haute et poursuivra sa lutte », commente Aïda Al-Kachef, acti­viste. Aïda et les 24 femmes harcelées ont décidé de descendre à la place Tahrir, une semaine après le 25 janvier. Leur message : « A tous ceux qui pensent humilier nos corps et porter atteinte à notre honneur : Connaissez votre échec ! Votre visage odieux a été mis à nu. Nous allons libérer ce pays », conclut Al-Kachef.

Contacts utiles :

Programme de défenseurs des droits des femmes de l’ONG Nazra : 0101 1910 917

Centre Al-Nadim : 0100 6664 894 — 0100 6662 404

Centre du Caire pour le développe­ment et les droits de l’homme : 0121 0009 192

Association de Moltaqa tanmeyet al-maraa : 0106 5519 239

Etablissement Al-Maraa al-jadida (femme nouvelle) : 0101 3226 315 — 0128 1474 443

Etablissement égyptien pour le déve­loppement de la famille : 0100 1011 041

Initiative égyptienne pour les droits personnels :

Bureau du Caire : 02 2795 3560

Bureau d’Alexandrie : 0100 7193 720

Bureau de Haute-Egypte : 09 5228 4341

Bureau des gouvernorats du Canal : 0114 1610 008

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