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Médicaments : Le désarroi face à la flambée des prix

Dina Bakr , Mardi, 05 février 2013

Plus de 500 sortes devraient bientôt subir une augmentation de prix. La population, déjà saignée par la hausse du coût de la vie ces derniers mois, est déjà en proie d’un nouveau.

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(Photos: Adel Anis)

Une augmentation de 50 % du prix de tous les médicaments vient d’être décidée. En effet, des sociétés pharmaceutiques, nationales et internationales, ont demandé, depuis environ un mois, au comité dépendant du ministère de la Santé, chargé de fixer le coût des médicaments, d’augmenter le prix de 1 000 types d’entre eux, suivant les normes internationales. Ce comité s’est mis d’accord pour accroître le coût de 572 médicaments, dont certains sont fabriqués en Egypte, tandis que seules les matières premières sont importées.

La décision n’est pas encore officielle, mais les pharmaciens et les clients la craignent déjà. « Augmenter le prix des médicaments au détriment du malade est inadmissible. Le prétexte avancé est d’éviter la pénurie de produits comme l’insuline, les médicaments pour traiter l’hypertension et d’autres pour les maladies cardiovasculaires », confie Dr Mohamad Al-Bahei, vice-président de l’Industrie pharmaceutique.

Les effets de cette hausse annoncée se font pourtant déjà sentir. A Boulaq Aboul-El quartier populaire central du Caire, Raouf stationne un moment sa voiture pour se rendre dans une grande pharmacie de la rue du 26 Juillet. Il est à la recherche de lait pour son nourrisson de 2 mois. « J’ai en vain fait le tour de toutes les pharmacies de Choubra Al-Kheima, Bab Al-Louq et Al-Galaa pour trouver du lait.

Sa mère ne peut pas l’allaiter car elle souffre d’hypertension et prend 3 sortes de médicaments », lance ce père désabusé, dont le bébé risque de mourir de faim, car trop jeune pour recevoir un substitut alimentaire. De plus, le prix du lait importé a augmenté. Il est passé de 40 L.E. à 48 L.E. en quelques mois.

D’après Dr Karima Al-Héfnaoui, pharmacienne, le commerce des médicaments est un business entre les grands investisseurs et les pharmacies les plus connues. Les premiers préviennent les grandes enseignes de la hausse de prix de certains médicaments. Ces pharmacies stockent les médicaments achetés à bas prix pour faire des profits. Al-Héfnaoui rappelle qu’en 2009, le décret ministériel numéro 373 fixait le prix du médicament en Egypte, suivant les normes internationales. A cette époque, le syndicat des Pharmaciens a refusé d’appliquer ce décret émanant du ministère de la Santé. Le syndicat trouvait qu’il était aberrant d’imposer un fardeau de plus aux citoyens alors que la moitié de la population vit en dessous du seuil de pauvreté et que le salaire du citoyen n’a pas bougé. « Je tire mon chapeau aux pharmaciens de cette époque qui a précédé la révolution. Ils ont su défendre les droits des pauvres. Après la révolution, ce même décret a refait surface portant le numéro 499/2012. Le décret porte quelques précisions disant que seuls les nouveaux médicamentseront touchés par la hausse des prix.

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Mais,cette fois-ci, personne n’a bougé pour s’y opposer », critique Dr Al-Héfnaoui. Selon ses propos, ce qui se passe actuellement va contre les principes de la révolution. Selon Al-Héfnaoui, la politique asociale est le trait commun des responsables de nos jours. 4 milliards de dollars ont été versés pour l’importation d’équipements de loisirs. Alors que la priorité est de fournir au peuple ses besoins essentiels tels que les médicaments et le lait pour enfants. « Le médicament est tout aussi important que la galette de pain. L’Etat doit en avoir constamment en réserve, car cela est étroitement lié à la vie humaine », commente Al-Héfnaoui.

Besoins élémentaires

A l’époque de Hatem Al-Gabali, ministre de la Santé sous Moubarak, il a demandé à l’une des sociétés de fabrication de baisser le prix d’un médicament de 340 L.E. à 205 L.E., pour que les personnes cardiaques puissent l’acheter. Aujourd’hui, et 2 ans après la révolution, les Egyptiens s’attendaient à ce que leurs besoins les plus élémentaires soient pris en considération. « Pain, liberté et justice sociale, telles sont les revendications de la révolution. On n'a rien vu de tout cela. Même les opposants travaillent pour leurs propres intérêts. Le sujet des médicaments fait partie de la justice sociale. Et donc la révolution doit continuer », confie Madiha Al-Mallawani, pharmacienne qui a créé, il y a 3 ans, un groupe sur Facebook intitulé « Les Pharmaciens du changement », qui revendique le droit du citoyen à la santé.

Son porte-parole, Mohamad Fouad, vient de lancer un avertissement au président Morsi, l’accusant d’être responsable de la mort de centaines de personnes dans l’incapacité de s’offrir certains médicaments dont le prix vient d’augmenter. Les membres de ce mouvement

ont fait le tour des services d’urgence de quelques hôpitaux publics pour découvrir que 90 % de ces services ne possédaient pas les médicaments nécessaires au traitement de l’hypotension, crises cardiaques, crise néphrétique, etc. La raison de cette pénurie est due à l’augmentation des prix. « Cette hausse n’est qu’une preuve du laisser-aller du ministère de la Santé pour qui la vie de la population ne compte pas. Le droit au médicament est vital », lance Mohamad Fouad. Aujourd’hui, il suffit de faire le tour de quelques pharmacies pour se rendre compte que le prix des médicaments a flambé.

Et même si tous les responsables le nient, propriétaires de pharmacies et malades le confirment. « Je suis à la retraite depuis 2 ans. Actuellement, je ne touche que le quart de mon revenu et je souffre de diabète depuis une vingtaine d’années. Je dépense 500 L.E. par mois en médicaments. Mon traitement comporte des pilules importées dont je ne peux me passer », confie Sami. Il lui arrive parfois de ne pas avoir les moyens d’acheter une boîte de médicament à 130 L.E. Alors, il commence à ressentir des fourmillements, des engourdissements, des douleurs dans le corps et une faiblesse au niveau des pieds et des mains. Si le traitement du diabétique est indispensable pour prévenir les complications, une alimentation équilibrée est conseillée pour limiter les risques. Or, depuis que Sami est à la retraite, il a du mal à joindre les deux bouts. Il ne parvient plus à s’offrir les légumes, les fruits et les protéines indispensables à son régime alimentaire.

Payer d’avance

Le drame des patients a pris de l’ampleur depuis la dévaluation de la livre égyptienne face au dollar qui atteint aujourd’hui les 7,5 L.E. En outre, le déclassement de l’Egypte en matière de crédit a obligé les importateurs à payer d’avance les matières premières ou les médicaments importés. Alors qu’avant, ils bénéficiaient d’une facilité de paiement allant de 6 à 9 mois. La crise économique sévit dans le pays et des rumeurs circulent selon lesquelles dans deux mois, les Egyptiens ne pourront pas toucher leurs salaires. Avec des revenus modestes et des prix qui flambent, le modeste citoyen ne sait plus où donner de la tête.

Aujourd’hui, cette augmentation du coût des médicaments est accueillie avec beaucoup d’amertume. « Les gens ne sont pas prêts à verser une seule L.E. de plus pour leurs besoins essentiels, pas même 25 piastres », commente Dr Peter Zarif, pharmacien, en citant le cas d’un malade qui a quitté la pharmacie sans acheter l’anticoagulant qu’il lui fallait car plus cher d’une seule L.E. A une autre échelle, l’accident du train d’Assiout a révélé la médiocrité des services de santé, surtout dans les villages. Cet accident a coûté la vie de plusieurs enfants, et des vies auraient pu être sauvées si les hôpitaux avaient disposé d’injections pour arrêter les hémorragies. « J’ai fait partie de la caravane médicale envoyée à Gaza et j’ai été choqué de voir ces injections miracles en grande quantité. J’ai quitté le groupe pour protester contre le fait que la vie des Egyptiens ne valait rien », s’indigne Dr Haggag, pour qui il s’agit là d’un jeu politique inacceptable.

Le Dr Mohamad Aboul-Ghar, membre du Front de sauvetage et médecin, s’est rendu à l’hôpital d’Assiout lors de cet accident de train. Il a été choqué de voir que l’hôpital local réclamait des médicaments à travers les chaînes de télé, appelant les pharmacies privées à leur venir en aide. « Bientôt, certains hôpitaux publics refuseront d’accueillir des malades par manque de médicaments.

Ces hôpitaux n’ont pas les moyens d’en commander vu la hausse actuelle des prix », dit Aboul-Ghar. Posséder une industrie de médicaments indépendante de l’étranger est alors devenu plus qu’une nécessité. D’après lui, il est urgent de consacrer un budget à la recherche scientifique. « L’Egypte et l’Inde ont été parmi les premiers pays à lancer l’industrie pharmaceutique dans les années 1950. L’Etat n’a jamais pensé à développer ce secteur vital », évoque Ahmad Haggag, membre au Conseil de l’ordre des Médecins et spécialiste des soins intensifs. Aujourd’hui, garantir à tous les citoyens des médicaments à prix abordables n’est pas un luxe. « C’est plutôt un moyen de garantir la santé de tous sans faire de distinction entre riches et pauvres », conclut Mohamad Hassan Khalil, coordinateur du Comité de défense du droit à la santé et membre de plusieurs ONG .

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