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Le dos au mur

Dalia Chams, Mardi, 19 janvier 2016

La révolution a provoqué un foisonnement des arts et des lettres, mais aussi un bras de fer opposant acteurs « indépendants » et pouvoir. Chronique culturelle.

Le dos au mur
Le graffiti, un témoignage visuel poignant de l’évolution de la situation. (Photo : Reuters)

Les différents acteurs culturels, notamment ceux dits « indépendants » ne cessent de reculer pour éviter le danger, jusqu’à finir par se trouver dos au mur. C’est-à-dire qu’ils n’ont plus d’autre choix que d’affronter l’adversaire et faire face aux difficultés que leur imposent les autorités. Si la révolution du 25 janvier 2011 a débouché sur une recomposition énergique du champ culturel égyptien, la soif de liberté et de justice sociale rencontre toujours sur le terrain une certaine résistance, qu’elle soit le fait d’individus ou d’institutions.

Certes, il y a eu un foisonnement des arts de la rue comme le graffiti, au lendemain du 25 janvier, et une percée de nouveaux noms sur tous les plans. Cependant, les créateurs et les divers acteurs culturels opérant sur le champ ont du mal à agir concrètement, à se mobiliser pour défendre leurs intérêts ou plutôt leurs récents acquis. Ils n’ont pas réussi à avoir leur mot à dire quant à l’amendement du code pénal sur la liberté d’expression et de la loi sur les ONG, rendant encore plus litigieux le dossier du financement étranger. Or, la plupart de ces acteurs « indépendants » vivent essentiellement sur l’aide étrangère, fournie par plusieurs instances internationales.

Ils n’ont pas pu imposer une manifestation artistique telle Al-Fan Midan (littéralement, l’art sur la place), interdite par la sécurité en l’automne 2014, alors qu’elle se tenait depuis la révolution, tous les mois dans la rue, face au palais Abdine au Caire, ainsi que dans plusieurs gouvernorats d’Egypte. Un an plus tard, ils n’ont pas pu empêcher la disparition des graffitis de la rue Mohamad Mahmoud, près de l’ancien campus de l’Université américaine (AUC), ou ceux disséminés dans d’autres endroits du centre-ville cairote. Ces graffitis qui avaient transformé les murs en un témoignage visuel du courage et de la résistance ont été effacés, pour la plupart, par les autorités ; une partie du mur de l’AUC a été détruite, en septembre dernier, sous prétexte du réaménagement du centre-ville. Hargne sur la toile : « Vous êtes en train de saper les traces de notre histoire contemporaine », puis rien de plus ; les réactions se sont arrêtées là. Il en était de même lorsque les services de douanes à Alexandrie ont saisi des exemplaires d’un livre sur le graffiti, importé d’Allemagne, Walls of Freedom, Street Art of the Egyptian Revolution, édité par Don Stone et Basma Hamdy. Car « il incitait à la révolte et contenait des conseils pour affronter la police et les forces de l’ordre ».

Ceci dit, ces créateurs, intellectuels ou activistes n’arrivent pas vraiment à s’organiser entre eux pour faire changer la donne ou décider des politiques culturelles adoptées. N’empêche que si une révolution est en marche, elle est aussi et avant tout d’ordre intime. Quelque chose de bouleversant a eu lieu au niveau des individus, de tout un chacun, en un moment où la réalité se transfigure, faisant qu’on ne peut plus faire marche arrière.

L’héritage de Mai 68

La culture, portée par une parole libérée, vibre, rayonne. Pas mal de jeunes créateurs et intellectuels égyptiens essayent de réinventer l’héritage de Mai 1968. Ces derniers ont pour références les pensées rebelles des philosophes français Gilles Deleuze, Jacques Derrida et Michel Foucault, entre autres ; bref cette même génération intellectuelle qui a triomphé dans les années 1960-70. Ainsi, l’on retrouve sur les nouveaux sites web culturels créés par des jeunes, comme qoll.net, tripodmagazine.com ou Alam Al-Kétab (le monde des livres, un mensuel également sur papier), des traductions fréquentes de Deleuze, dont à titre d’exemple : Qu’est-ce que l’acte de création ? (sa conférence donnée le 17 mars 1987 et filmée sur support vidéo). On a tendance à emprunter à Deleuze sa métaphysique et sa philosophie de l’art, le fait de vouloir créer pour résister, notamment aux voeux de l’opinion courante.

On cherche sur la scène alternative à déconstruire son propre héritage à la Derrida, ou encore à s’insurger contre la nature disciplinaire de l’institution, à la manière de Foucault. De quoi faire fleurir un nombre d’entités culturelles, de ciné-clubs, de collectifs d’artistes et de petites boîtes de production, à l’instar de Seen Films ou Mosireen.org, ou Cimathèque.org, lesquels se présentent comme des centres pour le film alternatif. Celui-ci peut focaliser sur la révolte d’une jeune femme ou sur le portrait d’une vendeuse de frites dont l’existence a été chamboulée après la révolution, tel le métrage de Nagui Ismaïl Oum Amira, ou sur la musique électro-chaabi, porte-voix d’une population délaissée, tel le documentaire Erfea Idak Foq (levez haut la main) de Salma Al-Tarzi, ou sur les ouvriers que l’on pousse à passer les portes de l’usine, comme dans Barah fi Al-Charie (dehors dans la rue). Ce dernier film, réalisé par Jasmina Metwalli et Philip Rizq, a été récemment projeté à la salle Zawya, qui se range elle aussi sous l’étiquette du film alternatif et du cinéma Art House.

En ce joli mois de janvier, la majorité des acteurs et entrepreneurs culturels « indépendants » étaient réunis, à l’occasion de la projection à Zawya. Le film, qui a fait salle comble, semble renvoyer exclusivement au cinéma militant, de l’après-Mai 68, en invitant les ouvriers à jouer leur propre histoire et en brouillant les notions de documentaire, de fiction ou de reconstitution de faits. Le débat qui en a suivi révèle à quel point le public présent dans la salle rejetait les canons officiels, préétablis, mais aussi à quel point il se sentait, le dos au mur, et avait besoin d’être soudé. C’est comme si l’on avait cherché refuge dans une salle de cinéma, en plein centre-ville, pour se mettre à l’abri de la pensée dominante.

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