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Le rêve inachevé de la justice sociale

Amira Samir, Mardi, 19 janvier 2016

Le 25 janvier 2011 a propulsé la justice sociale sur le devant de la scène. Mais depuis, les gouvernements successifs peinent à la concrétiser.

Immédiatement après la formation du nouveau Parlement, quelques députés ont décidé de former « une coalition de justice sociale ». Ce bloc parlementaire comprend jusqu’à présent 15 députés et a pour objectif de « mettre en vigueur les articles sur la justice sociale dans la Constitution ». Cinq ans après la révolution du 25 janvier, la question est encore d’actualité. Si pour cer­tains, la formation de ce bloc offre une lueur d’espoir pour réaliser un des idéaux de la révolution, pour l’ancien député Wahid Abdel-Méguid, « la présence de ce bloc ne serait que symbolique et pourrait ne pas jouer de rôle efficace dans un parlement élu essentiellement via l’argent politique ».

Pain, liberté, justice sociale, scan­daient les manifestants contre le régime de Hosni Moubarak. A l’époque, le peuple réclamait un niveau de vie adéquat, un travail, de meilleurs soins médicaux et une répartition équitable des services publics. Pourtant cinq ans après, le terme « justice sociale » est devenu un lourd fardeau pour les gouverne­ments successifs. « La lutte pour la justice sociale a réalisé une certaine victoire après le 25 janvier. A l’époque du conseil militaire qui assurait l’intérim, les ouvriers avaient obtenu une bonne partie de leurs droits. Et cela était dû à la pression populaire : augmentation de salaires, primes, assurances médicales, etc. », explique Hussein Soliman, chercheur en économie au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram. « Pourtant, quelques mois plus tard, les faits ont changé. Nous sommes revenus à la situation d’an­tan », ajoute-t-il

La situation n’a pas beaucoup changé à l’époque des Frères musul­mans, qui ont succédé au Conseil militaire. Beaucoup d’Egyptiens avaient misé sur les Frères pour améliorer la santé et l’éducation et obtenir une augmentation des sub­ventions. Mais les sit-in et les grèves ont continué. Et même après le départ des Frères, les demandes en vue d’une plus grande justice sociale ont continué à être exprimées, mais timidement. « Aujourd’hui, les revendications essentielles n’ont pas beaucoup changé. Elles ont trait aux augmentations de salaires, au déve­loppement de l’éducation et de la santé. Beaucoup d’Egyptiens ont abandonné le combat pour la justice sociale en faveur d’autres objectifs à leurs yeux plus importants, comme la lutte contre le terrorisme, la sécu­rité et la stabilité de l’Etat. Et cela est un indice négatif », reprend Hussein Soliman. Depuis son arri­vée au pouvoir, l’actuel premier ministre, Chérif Ismaïl, a annoncé que le programme de son gouverne­ment « assurait la justice sociale à travers des plans à court et à moyen termes ». Pourtant, en cinq ans, les Egyptiens ont connu une baisse des subventions à l’énergie et une aug­mentation des factures d’électricité et d’eau potable.

Les gouvernements successifs restent fidèles aux politiques capita­listes de l’époque de Moubarak qui avaient créé un large fossé entre les couches sociales. Théoriquement, la nouvelle Constitution oblige le gou­vernement à augmenter le budget de l’éducation et de la santé. Cependant, ses articles n’ont pas été traduits en mesures concrètes. Le budget consacré à l’éducation, à l’enseignement universitaire et à la recherche scientifique reste très modeste. Il est estimé à 7 % du PIB. Quant à la santé, le gouvernement a alloué à ce secteur 42 milliards de L.E. dans le budget 2014/2015, alors que si on se réfère à la Constitution, le budget aurait dû être de 63 milliards. Et en dépit de la mise en place d’un salaire maxi­mum, les gouvernements n’ont pas réglé les disparités entre les reve­nus. « Le concept de justice sociale a beaucoup changé au cours des cinq dernières années. Avant la révolution de Janvier, le taux de croissance était relativement élevé, environ 8 %. Mais, les richesses du pays allaient à la classe la plus aisée. Or, après le 25 Janvier, le taux de croissance a chuté à 1,8 % », indique Ahmad Abdel-Hafez, directeur du département d’écono­mie à l’Université du 6 Octobre. Il estime que l’arrivée de Abdel-Fattah Al-Sissi au pouvoir a permis une certaine amélioration. « Pour la première fois, le gouvernement accorde une importance au social. Les fruits de cette politique ne seront ressentis que dans les 3 ou 4 prochaines années », estime Abdel-Hafez. La sociologue Nadia Radwan partage ce point de vue et parle « d’indices prometteurs en faveur des pauvres ». « Les impôts pro­gressifs peuvent être une bonne solution pour réaliser la justice sociale », propose-t-elle. Beaucoup reste à faire cependant pour tenir la promesse de la justice sociale.

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