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25 janvier : Entre optimisme et déception

Hanaa Al-Mékkawi, Lundi, 21 janvier 2013

Deux ans après son déclenchement, la révolution divise toujours les Egyptiens. Certains en sont satisfaits, d’autres plutôt déçus. Etat des lieux.

25 Janvier

Rassemblements sur Facebook, mobilisation, débats, accusations, rejets et slogans. La même atmosphère qui a régné au moment du déclenchement de la révolution du 25 janvier 2011 domine toujours. Deux ans se sont écoulés, mais la scène est toujours la même : le même esprit révolutionnaire, la même agitation et la même déception. Deux ans plus tard, la forme a changé, mais l’esprit est intact en ce 25 janvier 2013, deuxième anniversaire de la révolution. Aujourd’hui, le peuple qui a crié haut et fort sa volonté de changement le 25 janvier est toujours animé par les mêmes sentiments. Il est uni par les mêmes objectifs.

Le 25 janvier 2013 a sa particularité. Pour certains citoyens, il s’agit de commémorer l’anniversaire de la révolution, alors que cette journée pour d’autres est l’occasion de poursuivre la lutte, voire d’entamer un nouveau soulèvement. Ce sont des visions diverses, et chacun va vivre l’événement à sa manière.

« Comment peut-on parler de fête ? C’est une date qui nous rappelle que la révolution a été confisquée. Il faut absolument la restituer à ceux qui l’ont faite », ainsi déclare l’écrivaine Abla Al-Roeiny. Beaucoup de citoyens partagent son avis. Ils pensent qu’il faut profiter de l’occasion pour poursuivre cette révolution qui n’est pas achevée. Pour beaucoup de citoyens, l’Egypte a connu plusieurs changements politiques et sociaux durant ces deux dernières années, mais ils n’ont fait qu’instaurer une nouvelle autorité qui tente de s’imposer et ne semble pas prête à garantir la liberté ou la justice sociale. « On ne commence pas une révolution pour s’arrêter à mi-chemin en nous priant de rentrer chez nous. Notre révolution n’est pas terminée », s’exprime le poète Al-Abnoudi. Il est de l’avis de beaucoup de révolutionnaires qui croient que la révolution n’a pas encore réalisé ses objectifs tant revendiqués au cours des 18 jours : « pain, liberté et justice sociale ». Par conséquent, il faut rester dans la rue jusqu’à l’obtention de nos droits.

L’ancien régime est tombé, un nouveau président est élu, un nouveau gouvernement est en place et une nouvelle Constitution a été votée. Telles sont les réalisations des deux dernières années. « Ce ne sont que des illusions. Il faut rester dans la rue pour réaliser les véritables objectifs de cette révolution », dit Ahmad Gamal, membre du mouvement du 6 Avril dans le gouvernorat de Charqiya. Tout en parlant, il termine un graffiti illustrant une poignée de main fermée, symbole de son mouvement, et sous lequel, il a écrit « Estarguel wenzel » (sois un homme et descend le 25 janvier). D’après Gamal, ces appels au soulèvement à l’occasion de la commémoration de l’anniversaire de la révolution vont trouver leur écho chez les citoyens, car toutes ces dites réalisations politiques n’ont eu aucun impact sur leur vie quotidienne. Au contraire, la situation a empiré pour beaucoup de citoyens à tous les niveaux.

Les souvenirs sont encore vivaces, la rue est en effervescence et le calme est loin d’être retrouvé. « Il faut descendre dans la rue pour exprimer son rejet et sa colère. Il faut résister », pense le réalisateur Tamer Al-Saïd. Mais, il ne peut pas s’empêcher de se poser la question : « Mais que peut apporter un nouveau soulèvement et quelle sera l’alternative ? L’opposition n’a pas pu présenter jusqu’à présent un projet pouvant rassembler tout le peuple. Rester en état d’alerte, oui peut-être, et descendre dans la rue à n’importe quel moment. Mais, le plus important est de provoquer une révolution dans l’esprit des gens », dit Tamer Al-Saïd, qui va descendre le 25 janvier pour exprimer son refus du statu quo.

Des acquis différemment appréciés

Pour les libéraux, ces « acquis » réalisés depuis la chute de Moubarak sont une preuve que la révolution a été confisquée. Alors que pour le courant islamiste, y compris les Frères musulmans qui sont au pouvoir, ce sont des exploits.

D’après Ahmad, vétérinaire de tendance salafiste, « la révolution sera inutile et ne profitera à personne. Si le soulèvement du 25 janvier 2011 a réussi à renverser l’ancien régime, c’est parce que le bon Dieu l’a voulu ». Ahmad est satisfait de ce qui a été réalisé jusqu’à présent. Le courant islamiste est sorti de l’ombre et a fait de très bons résultats. « Il faut célébrer cette victoire et empêcher les gens qui veulent descendre dans la rue pour manifester. Qu’ils se mettent au travail et qu’ils laissent le président et le gouvernement accomplir leurs tâches s’ils veulent l’intérêt de ce pays », précise Ahmad. Ce dernier est fier de la situation actuelle. La seule chose qui le dérange ce sont les manifestations des opposants qui sortent de temps à autre. Ahmad confie ne pas avoir participé ni au référendum, ni à l’élection présidentielle sous prétexte qu’il ne peut pas assumer la responsabilité de faire un tel choix qui pourrait aller à l’encontre des citoyens.

Le 25 janvier va rassembler de nouveau ceux qui gardent cet esprit révolutionnaire sauf que certains vont descendre pour se révolter et d’autres pour le célébrer. A quelques jours de cette date importante, les libéraux ont annoncé qu’ils allaient organiser des manifestations pour confirmer que la révolution continue. L’autre camp, à majorité islamiste, a déclaré ne pas organiser de manifestations. Il se contentera d’organiser des actions sociales dans les provinces. Une occasion pour les islamistes de prouver leur soutien au président de la République et à ses décisions.

« Avant le 25 janvier, beaucoup de jeunes appartenant aux Frères musulmans vont descendre dans les rues pour organiser la circulation, planter des arbres, distribuer des denrées alimentaires et rendre hommage aux mères des martyrs. On doit être fier de ce qu’on a réalisé jusqu’à présent, et notre prochaine révolution doit être effective et optimiste, une révolution de travail et de production », explique Gamal Lotfi, ingénieur qui a rejoint le Parti Liberté et justice, le bras politique des Frères musulmans, après la révolution, car il est convaincu que le projet islamique assure un meilleur avenir pour l’Egypte.

Le vendredi 25 sera une grande fête, selon les propos des représentants de 22 courants islamistes, à l’exception des Frères musulmans, qui insistent pour célébrer la révolution à la place Tahrir en plus des provinces. Les révolutionnaires seront, eux aussi, présents à Tahrir, pour « Gomeat al-ghadab » (vendredi de la colère).

Des préparations pour le jour J

Célébrer ou manifester, rester chez-soi et se taire, laisser le temps aux responsables pour mener leur mission. Que l’on soit pour ou contre que la révolution doit se poursuivre, tout le monde se prépare pour le jour J.

Les forces révolutionnaires, le Front du salut (représentant l’opposition), les salafistes et les Frères musulmans prétendent que la révolution leur appartient. Chaque camp tente de prouver sa force sur le terrain et qu’il a plus de popularité.

Cependant, dans toute cette diversité de tendances, certains ne sont affiliés à aucun parti. C’est la masse muette. « J’ai toujours rêvé de ce jour où les gens parviendraient à se soulever contre l’ancien régime. Mais depuis la chute de Moubarak, aucune de mes aspirations n’a été réalisée », dit Safaa, professeur à la retraite. Pour le deuxième anniversaire de la révolution, cette dernière ne trouve aucune raison pour célébrer ou manifester. « J’ai déjà participé aux manifestations durant deux ans. Aujourd’hui, j’ai peur, je m’inquiète et je ne comprends plus rien », affirme-t-elle. Safaa représente une tranche non négligeable de la population. Ce sont des gens qui ont participé à la révolution dès le premier jour. Ils sont descendus dans la rue, ils ont participé aux manifestations, pour la première fois de leur vie pour certains. Ils sont sortis voter pensant que leur vie allait s’améliorer.

Mais les déceptions se sont succédé pour ces citoyens. Ils n’arrivent plus à reprendre leur souffle, durant ces deux dernières années et aujourd’hui, ils se sont rendu compte qu’ils sont retournés à la case départ et préfèrent se retirer de la scène.

D’après Karim Youssef, avocat, les islamistes ont volé la révolution. Alors qu’il avait peur de ce courant, il était prêt à le soutenir mais il est déçu. « Ils n’ont rien fait de concret ni sur le plan religieux, ni dans le domaine politique », dit-il.

Mais, là où le bât blesse ce sont les libéraux qui passent leur temps à tchatcher et ne sont pas influents sur le terrain. Youssef, comme beaucoup d’autres, se sent épuisé. Il lui arrive de participer à une manifestation puis de se rétracter plus loin. Il traverse des moments de certitude et d’hésitation, des hauts et des bas, sans arrêt. « La commémoration de la révolution me rappelle les jours difficiles », dit Youssef. Ce dernier a perdu toute confiance dans la politique. « Une nouvelle révolution est la seule issue mais pour la faire, il faut d’autres personnes qui ne cherchent pas leurs propres intérêts ». Mais, ce qu’il craint le plus c’est la révolution de la faim. Un scénario que personne ne souhaite car tout le monde en sortira perdant. En dépit de tout cela, certains révolutionnaires gardent leur optimisme. Bilal Fadl, journaliste et scénariste, pense que « ce n’est pas le moment d’évaluer notre révolution car il s’agit d’un processus. Sa continuité en tant que telle est une preuve de sa réussite ».

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