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L’équilibre des épouvantails

Najet Belhatem, Mardi, 11 août 2015

Des informations sur une réunion des leaders de la confrérie des Frères musulmans et d’un deal qu’elle voudrait proposer au pouvoir égyptien l’ont fait revenir sur la scène. Dans la sélection de cette semaine, un rapport sur sa stratégie future et des analyses sur ses réelles intentions.

Le centre Carnegie (Carnegie Endowment for International Peace) a publié un rapport dans lequel il fait état de la situation de la confrérie des Frères musulmans en Egypte. Ce rapport dont le site d’information Aswat Masrya s’est fait l’écho en publiant un résumé de ses grandes orientations relève que « la confrérie est prise en étau entre une campagne sécuritaire sans précédent et sa nouvelle génération qui fait pression pour une plus forte réaction et action ». Il parle de l’inquiétude des leaders de la confrérie de voir les jeunes échapper à leur autorité et se diriger vers des groupes plus radicaux. « Ces jeunes poussent la confrérie vers des limites qu’elle n’a pas connues jusqu’ici ». De quelles limites s’agit-il ? Selon le rapport, les leaders et activistes « sont à une étape précoce dans la définition de la confrérie comme une organisation révolutionnaire. La position officielle des Frères musulmans affichée est encore dans une large mesure la non-violence. Mais ce que disent les membres en secret et en public est très volatil. Plusieurs communiqués de la confrérie adoptent le concept de la vengeance, mais un nombre de membres s’inquiètent du fait d’abandonner des décades de non-violence et de se voir entraînés dans un conflit armé avec les forces de sécurité où ils ne peuvent sortir vainqueurs et qui ne sera que destructeur. Alors que d’autres disent que, dans le cadre de la violence de l’Etat sans précédent contre les Frères musulmans, continuer dans la voie pacifique est une bêtise ». Aswat Masrya ajoute : « Selon les auteurs du rapport qui ont eu des entretiens avec plusieurs membres de la confrérie durant les mois de mai et juin 2015, il est clair que les Frères musulmans ont opéré plusieurs révisions intérieures très denses et sujettes à polémiques concernant les fautes commises depuis la chute de Moubarak jusqu’à celle de Morsi. Et la surprise est qu’ils sont arrivés au même constat que celui des groupes d’opposition laïque les concernant, à savoir que la confrérie n’a pas été assez révolutionnaire. Mais rien n’est clair concernant la stratégie que la confrérie va adopter après ce constat. Pour l’instant, la grande inquiétude des leaders de la confrérie c’est la jeune génération qui appelle à une attitude plus violente face à l’Etat, et est la cible privilégiée des petits groupuscules fondamentalistes et des groupes plus grands comme Ansar Beit Al-Maqdès dans le Sinaï ».

Le deal de la confrérie

Dans le quotidien Al-Shorouk, un éditorial du journaliste Mohamad Saad Abdel-Hafiz fait état des dernières activités de la confrérie des Frères musulmans qui cherche apparemment une issue à son impasse : « Au moment où le président Abdel-Fattah Al-Sissi donnait son discours lors de l’inauguration du Nouveau Canal de Suez annonçant la victoire contre la pensée terroriste fondamentaliste, un nombre de leaders de la confrérie des Frères musulmans se réunissaient dans une capitale européenne pour étudier la possibilité d’ouvrir des canaux de discussion avec le régime au pouvoir ». Selon l’auteur, le deal proposé par la confrérie est le suivant : la suspension des verdicts de condamnation à mort et les poursuites sécuritaires, contre l’apaisement et l’arrêt des actes de violence. « Voici le message qu’ils ont décidé de faire parvenir au gouvernement égyptien », écrit l’auteur. La confrérie serait-elle en train d’exploiter les velléités de combat contre le régime de sa jeune génération comme monnaie d’échange ? « Avant cette réunion des leaders, l’un des grands responsables de la confrérie, libéré sous caution dans une affaire de violence, a réussi à quitter le pays via un aéroport égyptien, alors que Ali Batikh, l’un des leaders qui ont tenu les rênes de la confrérie après 2013, s’est enfui vers un pays voisin traversant les frontières terrestres. Donc, l’organisation est toujours là et ses membres voyagent à l’étranger et rencontrent des responsables dans des Etats amis de l’Egypte dans l’espoir, comme ils le disent, de desserrer l’étau. Il est clair que les frappes sécuritaires ont affaibli la confrérie. Mais celle-ci a réussi, durant ces deux dernières années, à traîner le régime vers les scénarios qu’elle a mis en place. Du coup, les politiques de l’Etat et ses actions à ce sujet ne sont qu’une réaction aux actes de la confrérie ». Pour l’auteur, la confrérie a exploité ces jeunes et les a présentés en pâture lors du sit-in de Rabea en 2013, et a piégé l’Etat en le menant à user de la force et de la violence, pour « faire un commerce de la victimisation. Le régime a donné aux leaders des Frères ce qu’ils attendaient de lui ». Pour l’auteur, le régime a commis des fautes dans ce conflit avec la confrérie : « Les organismes de l’Etat n’ont pas compris le mode de pensée de la confrérie, et cela a fait que des délégations diplomatiques arabes et occidentales rendent visite à ses leaders dans les prisons. La construction d’un Etat moderne doit passer par la révision de ses positions et la reconnaissance de ses fautes. Le régime doit arrêter d’utiliser la confrérie comme un épouvantail pour restreindre les libertés. Il doit ouvrir les portes pour l’adhésion de tous à l’Etat moderne. En contrepartie, il ne doit pas permettre le retour de la confrérie en tant que telle ». Serait-on là dans une situation où chaque partie sort son épouvantail ? Si oui, et après ?

Des crises internes

Sur le site d’information Al-Araby Al-Jedid, on apprend que des sources de la confrérie ont annoncé qu’elles « sont parvenues à résoudre la question du leadership que vit la confrérie depuis deux mois, ce qui a engendré une crise jamais connue depuis des décennies, selon les observateurs ». Les sources ont dévoilé « qu’il a été convenu de nommer Ibrahim Mounir, membre du bureau international de guidance (Irchad), comme vice-guide de la confrérie et en charge de ses affaires. Les mêmes sources ont indiqué qu’au sujet du règlement de la crise qui a éclaté suite à l’article publié par Mahmoud Ghozlane, membre du bureau de guidance, concernant la voie révolutionnaire, les discussions sont en cours pour abandonner cette terminologie afin de ne pas donner au pouvoir l’occasion de l’exploiter comme étant un acte de violence, à un moment où il y a des tentatives internationales pour désamorcer la crise politique en Egypte ».

Un article publié par le site d’information indépendant Mada Masr revient sur la loi sur la lutte antiterroriste : « Ce projet de loi qui peut être promulgué à tout moment par décret présidentiel en l’absence de parlement donne aux organismes sécuritaires les pleins pouvoirs dans l’arrestation des individus, sans regard pour les procédures, dont le droit de la défense d’appeler les témoins à la barre », écrit l’auteur. Il ajoute que « le Conseil suprême judiciaire a déclaré son refus de quelques articles stipulés dans ce projet, car ils portent atteinte aux garanties de la justice et sont inconstitutionnels ». Ce projet de loi a l’aval d’un large secteur qui prône la protection des fondements de l’Etat face au terrorisme. « Contrairement à ce que prétendent les adeptes de ces stratégies, selon lesquels l’objectif essentiel est la préservation de l’Etat, il est à craindre que le résultat final ne soit la destruction de ses fondements au point où la tempête peut se transformer en tsunami », peut-on encore lire sur Mada Masr. Il est clair que le jeu de toutes les parties est serré, et aucune donnée ne peut montrer dans quel sens iront les événements. En attendant, c’est le statu quo des épouvantails de la terreur.

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