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Burundi : Un scrutin coûte que coûte

Sabah Sabet, Lundi, 29 juin 2015

Malgré la crise interne et les appels à un report du scrutin, les élections législatives et communales ont eu lieu comme prévu lundi dernier au Burundi dans un climat qui promet une recrudescence de la crise politique.

Burundi : Un scrutin coûte que coûte
Les législatives du lundi dernier se déroulent dans un climat extrêmement tendu, ce qui a influencé sur le taux de participation des électeurs. (Photo:Reuters)
Matériel électoral incendié, explosion de grenades et tirs nourris, des morts : telle est la scène dans la capitale burundaise, Bujumbura, à la veille des élections législatives et communales controversées, qui ont eu lieu lundi dernier. Le jour même du scrutin, une nouvelle grenade visant un groupe de policiers a explosé quelques heures après le début du processus électoral, dans un quartier de Bujumbura, foyer de la contestation contre le président burundais Pierre Nkurunziza.
C’est dans ce climat de tension que quelque 3,8 millions d’électeurs étaient appelés aux urnes pour ce scrutin sans véritable enjeu strictement électoral. Ils devaient élire 100 députés, auxquels s’ajouteront trois membres de l’ethnie ultra-minoritaire twa ainsi que, si nécessaire, un nombre variable de députés cooptés au sein des listes en lice pour parvenir aux équilibres prévus par la Constitution. L’Assemblée devant compter 60 % de députés hutu (environ 85 % de la population), 40 % de députés tutsi (environ 15 %) et 30 % de femmes. Ces équilibres ont été consacrés par l’Accord d’Arusha qui avait conduit à la fin de la guerre civile ayant opposé entre 1993 et 2006 l’armée, alors dominée par l’élite tutsi, et des rébellions hutu. Les mécanismes de partage du pouvoir de cet accord ont apporté dix ans de paix au Burundi à l’histoire post-coloniale ponctuée de massacres. En fait, des contestations populaires ont été déclenchées fin avril avec la candidature du chef de l’Etat, Pierre Nkurunziza, à un troisième mandat lors de la présidentielle qui doit suivre, le 15 juillet, les premiers scrutins de lundi.
Ces législatives se déroulent dans un climat extrêmement tendu, émaillé de violences, après deux mois de contestation contre la candidature du président Pierre Nkurunziza à un troisième mandat. Cette candidature a plongé le petit pays d’Afrique des Grands Lacs, à l’histoire post-coloniale marquée par les massacres interethniques et un long conflit civil (1993-2006), dans une grave crise politique.
Le mouvement de contestation populaire, essentiellement à Bujumbura, mais aussi dans quelques villes de province, a été violemment réprimée par la police et a motivé un putsch manqué mi-mai lors duquel les radios et les médias indépendants ont été détruits. Leurs patrons et journalistes ont pour beaucoup pris le chemin de l’exil ou se cachent, se disant victimes de menaces. La communauté internationale et les anti-Nkurunziza qui dénoncent ce climat d’intimidation et de peur ont demandé le report des élections, un appel ignoré par le gouvernement burundais qui a jusqu’au bout refusé de modifier le calendrier, arguant d’un risque de vide institutionnel puisque le mandat de Nkurunziza s’achève le 26 août prochain. Une présidentielle suivra ces deux scrutins, le 15 juillet selon l’affirmation du gouvernement.
Mécontentement international
L’Union africaine qui, comme l’Union européenne, les Etats-Unis et l’Onu, réclamait aussi un report du vote, a confirmé dimanche dernier qu’elle n’observerait pas les élections, estimant que les conditions n’étaient « pas réunies » pour la tenue de « scrutins crédibles ». L’UE avait déjà suspendu fin mai sa mission d’observation électorale dans le pays. Seule l’Onu poursuit sa tâche d’observation, mais elle a souligné que celle-ci ne devait pas être « interprétée comme une validation » du processus. Dans une interview à France 24, le président de l’Assemblée nationale, Pie Ntavyohanyuma, membre du parti au pouvoir CNDD-FDD, mais opposant notoire à la candidature de Pierre Nkurunziza à la présidentielle, a affirmé être « pour le moment contraint de rester à Bruxelles ». Sa défection intervient dans la foulée de celle du 2e vice-président du Burundi, Gervais Rufyikiri. Lui aussi opposé à un 3e mandat et également réfugié en Belgique, ex-puissance colonisatrice du Burundi, M. Rufyiriki avait expliqué cette semaine avoir fui après avoir reçu des menaces. Dimanche, M. Ntavyohanyuma a réitéré qu’un 3e mandat serait « illégal », mais estimé qu’il n’était pas encore trop tard pour que le chef de l’Etat, déjà élu en 2005 et 2010, « renonce ». « Le forcing (du gouvernement) vers les élections n’a pas de sens », a-t-il lancé. Le principal conseiller en communication du président, Willy Nyamitwe, pour qui ce nouveau départ n’est « pas une surprise », a immédiatement rejeté cet appel, qui, selon lui, est sans effet.
Ainsi, ni les manifestations, ni les appels de l’intérieur ou de l’extérieur n’ont réussi à arrêter le président qui veut coûte que coûte un troisième mandat. Même si le prix est que le pays sombre dans le chaos.
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