Poétesse et activiste, Fatma Naout plaide la cause des minorités à travers tous ses écrits. Et s’attaque aux idées dogmatiques avec une nouvelle émission de télévision sous le titre de L’Autre.

La bohème

Les minorités au sein d’une société. C’est cette question délicate qui l’intéresse et qui constitue le thème central de ses écrits. Fatma Naout, écrivaine, poétesse, traductrice et éditorialiste présentera bientôt une émission de télévision sous le titre d’Al-Akhar (l’autre) sur ONTV. Une émission où elle ira à la rencontre des gens sur le terrain. A caractère intrépide et doux, cette femme émancipée mène une vie de bohème.

Candidate aux dernières élections du Conseil consultatif, son échec ne l’a guère découragée. Elle poursuit sa lutte contre les idées « dogmatiques ». C’est dans le quotidien Al-Masry Al-Youm, du 12 décembre 2011, que Fatma Naout publie une opinion virulente, avec comme titre « Enterrez la femme et reposez-vous ! », expliquant que « la femme en a assez d’être la cible permanente des salafistes. Savent-ils combien de femmes nourrissent leurs familles en Egypte ? Combien de femmes subviennent aux besoins de leurs enfants et de leurs parents ? ». Constamment attaquée sur le Net, Naout se défend : « Il est si malheureux qu’on discute toujours de la cause des femmes en Egypte, le berceau des civilisations. Un pays qui a couronné la femme comme reine depuis des milliers d’années : Hatchepsout, Néfertiti et Cléopâtre. Il y avait aussi des femmes-déesses comme Isis et Maat ». La poétesse renvoie cet aspect « réactionnaire » à un problème de culture et à un manque de lecture. « Mes écrits assez métaphoriques sont inaccessibles pour l’homme de la rue. J’ai pensé qu’à travers ma prochaine œuvre, je pourrais atteindre d’autres gens, loin de l’élite intellectuelle. Cet autre, qu’il soit de gauche, impérialiste, libéral, salafiste, Frère musulman, capitaliste, enfant de la rue, femme ou copte, est avant tout un Egyptien », exprime Naout, fière de ses origines pharaoniques et de sa culture égyptienne. Et d’ajouter : « Je suis laïque, mais je porte une partie salafiste en moi, non pas dans le sens habituellement en usage, mais dans le sens du retour au salaf, c’est-à-dire aux ancêtres. Et mes ancêtres sont les pharaons. Mon aïeul n’est pas arabe mais égyptien, un pharaon de souche », lance Naout, celle qui admire le réalisme étatique, des précurseurs de la sociologie moderne Machiavel et Ibn Khaldoun, violemment attaqués à leur époque.

Menacée par des extrémistes, elle a préféré quitter sa maison de Maadi et déménager dans un studio à la cité d’Al-Réhab, à la périphérie du Caire. Naout y reçoit désormais ses invités, uniquement sur rendez-vous. Dans ce petit « cocon » très intime, l’écrivain garde bien ses livres et pas mal d’objets-souvenirs (poupée chinoise, bijoux arabes, statues africaines, tapis bédouin, statue de la Vierge Marie, chapelets …). Des objets qu’elle a collectés tout au long de ses voyages multiples. Une immense caricature signée Philippe Fékri montre Fatma Naout entourée de ses publications, entre recueils de poésie, essais critiques et traductions. Elle a traduit de l’anglais vers l’arabe huit livres, dont le plus récent a été Al-Wasma al-bachariya (la tare humaine, 2012) de Philip Roth. C’est l’histoire d’un professeur de lettres, Coleman Silk, qui prend une retraite anticipée, à la suite d’accusations de racisme. Silk a préféré renier ses origines noires, étant clair de peau.

Naout ne traduit que ce qui la provoque, la rend jalouse ... « Comme je ne suis pas une romancière, je trouve un plaisir fou dans cette aventure littéraire, avec ses merveilleuses métaphores. Contrairement à la poésie, le roman ne perd pas de son éclat et de son énergie lorsqu’il est traduit ». Sa traduction phare est Goyoub mossaqqala bil-hégara (des poches pleines de pierres), sortie en 2004. Il s’agit de l’autobiographie de Virginia Woolf. « Les écrits de Woolf ne sont pas faciles à traduire, à cause de sa narration dont la chronologie est morcelée. Ses œuvres expérimentent avec acuité les motifs sous-jacents de ses personnages, aussi bien psychologiques qu’émotifs. Côté humain, elle me touche par son enfance misérable dans une famille anglaise victorienne qui favorise les garçons. Souffrant de troubles bipolaires, Woolf a préféré se suicider que de gâcher la vie de son époux », exprime Naout, qui laisse entrevoir une personnalité romantique, en contraste avec ses écrits virulents contre l’injustice. Ses écrivains égyptiens préférés sont Ihrahim Aslane, au style simple et laconique, et Youssef Idriss qui « sait sonder l’âme humaine comme aucune personne d’autre ».

Passionnée de lecture dès son plus jeune âge, Naout passait des heures chez son grand-père maternel dans sa maison toute proche de la sienne, à la rue Al-Barrad, dans le quartier de Abbassiya (au Caire). « Mon grand-père a perdu la vie au lendemain d’un accident. Il possédait à merveille la langue arabe. Déjà lorsque j’avais treize ans, il me demandait de lui lire les poèmes d’Ahmad Chawqi. Je me trompais et mon grand-père me corrigeait ». Elevée aux rythmes et aux cadences de la poésie de Chawqi, surnommé le « Prince des poètes », elle a appris aussi dès sa tendre enfance à apprécier les mélodies orientales du compositeur Mohamad Al-Mougui. « La maison d’Al-Mougui était juste en face de la nôtre. Ses enfants et moi, nous croyions que le bruit qu’on faisait dans la rue inspirait Al-Mougui, notamment dans sa fameuse Qarëat al-fingan (la liseuse de marcs de café), surtout les airs tapageurs du prélude. Or, en vérité, le pauvre essayait de fuir le tumulte ».

Le divertissement ? C’était un luxe qu’elle ne pouvait se permettre. Car les siens pensaient que choyer une fille voulait dire lui donner un bon enseignement. « C’était la seule obsession de ma mère qui refusait tout moment d’oisiveté », souligne Naout, à la fois membre actif de l’ordre des Ingénieurs égyptiens, de l’Union des écrivains, de l’Union des femmes, du mouvement des Poètes du monde (fondé en Amérique latine), du PEN club international, de la Bibliothèque de la poésie écossaise et de l’Association littérature transfrontière (LAF). « Ma journée est assez chargée, je dors très peu et je lis beaucoup. Enfant, je lisais la nuit en cachette sous le drap », dit-elle, dévoilant son monde secret, celui de L’Iliade et l’Odyssée. Etrange choix pour une fille de 14 ans.

C’est dans ce monde de la mythologie grecque que Naout a trouvé son inspiration. Car c’est là où se mêle le réel archaïque au moderne imaginatif. « Mon père, artiste bohémien, me lisait les histoires de prophètes. Il me faisait comprendre le miracle de la parole de Dieu. Seulement à ce moment est né en moi le germe de la poésie ... et tout un monde métaphysique. Je suis une personne qui refuse de croire que le monde est laid, même si je l’attaque dans mes poésies. Je l’embellis avec l’illusion, soit pour le réformer, soit pour le détruire », déclare Naout, auteur de sept recueils de poésie, dont le plus récent est Sanie al-farah (le fabriquant de la joie, maison d’édition Merit, 2012).

Le recueil est destiné à « tous les méchants de la terre », mais il est dédié à son benjamin autiste Omar, dont la photo est accrochée à l’entrée de son studio, en côte à côte avec son aîné, Mazen. « Omar a intentionnellement dessiné un garçon et une fille aux traits effacés, pour que ce soit la couverture de mon livre. La fille tend sa main en l’air, en signe de joie ».

En 2009, Naout a publié Esmi layssa saabane (mon nom n’est pas difficile, édition Al-Dar). « Naout, dans le dictionnaire soufi, désigne la mer mystique. Et dans la langue arabe ? C’est la positive », explique la poétesse. Ce recueil de prose puise dans une série de sensations humaines entre amour et peine, surtout après la mort de sa mère en 2008. Naout accroche une photo d’elle, en noir et blanc, en robe de mariage, signée Van Léo. « C’est à cette belle époque avec ses dentelles que j’aurais aimé vivre ». Et d’ajouter : « Ma mère m’a tant soutenue. C’est de sa faute que je suis devenue une personne qui ne sait pas se débrouiller dans la vie. Actuellement, je ne vis qu’avec mes écrits, dans un monde virtuel, de mythes et d’imagination ».

Pourtant, Fatma Naout a la chance d’avoir un mari toujours à son écoute. « Avant la révolution, mon mari était inquiet quant à mes écrits contre Moubarak. Après la révolution, sa crainte a diminué. Actuellement, l’inquiétude le regagne, sous l’effet des menaces ».

Car depuis l’an dernier, elle se prononce à travers les médias exprimant sa position face aux événements, mais ne compose pas de nouveaux poèmes. Elle attend le déclenchement d’une deuxième révolution.

La poétesse est partagée entre deux manières de voir : la première, philosophique et rêveuse, refuse la laideur et présume que ce qui se passe actuellement n’est qu’un « obstacle » que l’Egypte va surmonter. Et la deuxième, plus calculatrice, est teintée d’anxiété, trouvant que l’Egypte bascule du mauvais côté, « un autre Iran ou Afghanistan », selon Naout, architecture de formation. « Je voulais faire lettres et étudier les sophistes. Cependant, je n’ai pas perdu de temps en optant pour l’architecture. Mère des arts, l’architecture m’a servie dans la construction de mes poèmes, à avoir une pensée analytique bien structurée », déclare Naout qui a travaillé, entre 1987 et 1999, dans la boîte de l’entrepreneur Sabbour, avant de se consacrer à la poésie depuis 2000. Elle évoque souvent l’œuvre mystique d’Al-Hallaj pour renouer avec la pure origine du Coran. « Je suis une musulmane qui défend son islam, une religion subtile qui respecte la liberté doctrinale. Mes écrits s’attaquent à la fausse image de l’islam que dessinent les prédicateurs salafistes Yasser Borhami, Hazem Choumane et Mohamad Al-Zoghbi. J’ai compati avec les chrétiens après les incidents de Maspero, et cela m’a valu beaucoup de critiques, d’aucuns m’ont même dit : Reviens à Allah ! », dit Naout, ancienne élève de la CGC, école copte de langue à Abbassiya. D’ailleurs, on lui adresse souvent des remerciements sur les sites chrétiens pour ses écrits tolérants, et on l’invite aux festivités religieuses. Une façon de rendre hommage à cette femme qui défend farouchement citoyenneté et égalité sociale.

Névine Lameï