Al-Ahram Hebdo,Société | Une réforme nécessaire

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Abdel-Fattah El Gibali
 
Rédacteur en chef
Hicham Mourad

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 Semaine du 14 au 20 mars 2012, numéro 913

 

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Société

Enseignement Technique . Très longtemps négligé, ce secteur, qui compte 2 millions d’élèves, devrait faire l’objet d’un plan de modernisation avec l’objectif de le lier au marché de l’emploi.

Une réforme nécessaire

L’atmosphère est tendue à l’école technique de Madinet Nasr. Des élèves accompagnés de leurs parents sont arrivés très tôt le matin pour se faire réinscrire. Il y a beaucoup de chahut. Certains professeurs, à bout de nerfs, s’égosillent pour se faire entendre, tandis que d’autres en profitent pour inscrire les élèves aux cours particuliers. Les professeurs se plaignent du manque de moyens. Selon eux, les matières enseignées ne répondent plus aux besoins du marché. « Apprendre aux élèves le mécanisme d’une voiture sur un modèle datant des années 1970 n’est pas pratique du tout. Il y a des pièces que l’on ne trouve plus dans les voitures d’aujourd’hui », explique Alaa Osmane, professeur de mécanique à l’école technique de Madinet Nasr, et ce, lors d’un cours pratique dans l’un des ateliers de l’école tout en se servant d’un modèle de voiture japonaise. En effet, les cours de travaux pratiques sont d’une grande importance car, tôt ou tard, ces élèves vont devoir travailler avec leurs mains. Malheureusement, dans ces écoles techniques, les conditions d’apprentissage sont déplorables à cause du manque de moyens. « Notre professeur essaie de nous transmettre son savoir mais la majorité des cours sont théoriques. Personnellement, je me rends les jours de congé dans l’atelier de mon oncle à Al-Zawiya Al-Hamra pour mettre en pratique ce que j’ai appris ici », commente Mahmoud, un élève. Cependant, beaucoup d’élèves n’ont pas cette opportunité de mettre en pratique ce qu’ils apprennent à l’école. En effet, les propriétaires d’ateliers de mécanique préfèrent embaucher des jeunes qui soient disponibles toute la journée, même s’ils sont analphabètes. « Tous les élèves aimeraient obtenir une bourse aux Etats-Unis ou en Allemagne où l’industrie automobile est avancée. Il faut évoluer pour pouvoir rendre service à notre économie en crise », poursuit Osmane, qui espère pouvoir contribuer au développement de son pays.

L’atelier de mécanique n’est pas le seul à manquer de moyens. A l’atelier de plomberie, c’est la même chose. « Le matériel de plomberie dont on se sert pour enseigner n’est plus utilisé dans les appartements et les immeubles », explique Moustapha Abdel-Salam, professeur de plomberie. Et d’ajouter : « Il nous faut également un manuel qui puisse rappeler aux élèves toutes les étapes à suivre et des photos pour leur montrer comment opérer dans les cas d’installation de canalisation d’eau ou de drainage sanitaire ». Selon lui, le manque de pratique et l’inconsistance des matières enseignées vont donner naissance à des générations d’élèves peu qualifiés et qui manqueront de compétence sur terrain. Et le regard péjoratif porté par les gens sur ce type d’apprentissage aggrave la situation. « On nous considère comme des ignorants. Il existe une conviction que tout travail manuel manque de prestige. Pourtant, il vaut mieux avoir un diplôme de mécanicien qui permet de gagner sa croûte que de rester chômeur. A quoi sert d’avoir un diplôme universitaire si l’on va rester au chômage ? », dit Zaki, qui a choisi l’école technique, car le programme n’est pas surchargé et il n’est pas obligé d’apprendre par cœur des matières qui ne vont pas lui servir dans sa vie active.

Dans les écoles techniques, les professeurs sont mal payés et travaillent dans des conditions difficiles.

« Je suis le directeur de cette école, et après plusieurs années d’ancienneté, je ne touche que 1 700 L.E. par mois, ce qui est inacceptable », précise Nasser Abbass, directeur de l’école de Madinet Nasr. Il met l’accent sur les défaillances du système éducatif. Pour lui, un enseignant mal payé ne peut pas accomplir son métier comme il se doit. Quant à ceux qui donnent des cours particuliers, ils font réussir les élèves même s’ils ne le méritent pas. Selon les chiffres du ministère de l’Education, environ 2 millions d’élèves suivent des études de formation technique en Egypte.

Réformer le système,un impératif

Face à la détérioration de l’enseignement technique, le gouvernement a proposé une réforme après la révolution. Celle-ci devrait s’étaler sur 5 ans avec un objectif : moderniser l’enseignement technique ,et surtout le lier aux besoins du marché dans tous les gouvernorats.

« Nous avons étudié les besoins dans chaque gouvernorat afin de pouvoir déterminer les spécialisations les plus demandées et adapter nos programmes en fonction des nouvelles réalités », explique Mahmoud Aboul-Nasr, directeur du secteur de l’éducation technique au ministère de l’Education. Il y aura de nouveaux programmes sur l’énergie renouvelable et des matières pour apprendre à rationaliser la consommation d’eau et d’électricité. Les études effectuées par le ministère de l’Education ont démontré par exemple que les jeunes filles en Haute-Egypte préfèrent avoir un diplôme commercial car elles savent que tôt ou tard, elles seront des femmes aux foyers. C’est pour cela que le ministère a mis en place un programme intitulé Le développement familial pour que les jeunes filles de Haute-Egypte puissent apprendre à instruire leurs enfants et à gérer toutes les affaires de la famille. La nouveauté est que ces écoles techniques formeront des agents de sécurité dès la fin 2012.

Travailler est un privilège

« Vu le nombre important d’élèves dans les écoles techniques dans tous les gouvernorats, on a réussi à convaincre les hommes d’affaires à prévoir des cours pratiques dans leurs usines de manière à ce que l’élève soit 2 jours à l’école et 4 jours à l’usine », souligne Aboul-Nasr, tout en ajoutant que des usines dans les nouvelles villes du 6 Octobre et du 10 de Ramadan ont donné leur accord. De cette façon, la formation technique sera plus attrayante, car l’élève touchera un salaire qui peut atteindre les 1 000 L.E. par mois durant son cursus. Par ailleurs, le British Council en Egypte essaye d’ouvrir des voies de communication entre les gérants des sociétés, les étudiants et leurs familles. « Il y a une coopération entre notre institut et les ministères de l’Education, de la Main-d’œuvre et du Commerce. On essaye de prendre contact avec des jeunes Egyptiens dont l’âge varie entre 18 et 25 ans, et ce, à travers le réseau social Facebook. Nous essayons de les convaincre que l’enseignement technique est important et que l’Egypte a besoin d’une main-d’œuvre qualifiée pour relancer l’économie », souligne Névine Abaza, responsable du programme « Les talents nécessaires au recrutement » au British Council. Selon elle, pour surmonter la crise économique dans n’importe quel pays, il faut exploiter toutes les ressources humaines. Dans les pays développés, on attache beaucoup d’importance à l’enseignement technique. Selon Abaza, beaucoup d’efforts sont déployés pour moderniser les écoles techniques dont le nombre atteint 150 uniquement au Caire. Mais le problème est qu’il n’y a pas d’organisme qui gère l’ensemble de ce secteur. « Depuis la Révolution de 1952, les diplômés des facultés de commerce, de droit et de lettres ont été trop valorisés. Résultat : des millions de personnes hors circuit et incapables de travailler dans l’industrie, le moteur de développement de n’importe quel pays », explique Ahmad Al-Aqabawi, psychiatre à Al-Azhar. D’après lui, les problèmes de cette forme d’enseignement sont la conséquence d’un système éducatif infructueux qui doit être réformé. « On peut voir un médecin fraîchement diplômé demander à une infirmière de lui apprendre à faire une injection tout comme un ingénieur qui a eu une bonne formation théorique qui va solliciter l’aide de son collègue ouvrier pour mettre en marche une machine », conclut Al-Aqabawi, en espérant avoir un système éducatif qui encourage à la réflexion et à la créativité.

Dina Bakr


 

Electricien et fier de l’être

Après avoir suivi une formation d’électricien, Hadi Kamal entend décrocher un emploi dans le Golfe. Il dénonce le regard souvent péjoratif porté par la société sur les diplômés des écoles techniques.

Hadi Kamal, 18 ans, électricien, a reçu le premier prix de la République en 2010. En l’espace de deux semaines, il a fabriqué un luminaire pour cage d’escalier, fonctionnant à l’aide d’une résistance. Ce jeune homme qui a toujours été excellent à l’école préparatoire a préféré poursuivre ses études dans une école secondaire technique pour trouver du boulot rapidement après avoir terminé son cursus. « Je connais des proches qui sont diplômés des facultés de droit et de commerce et qui sont toujours au chômage. Je me suis alors posé la question : pourquoi faire des études universitaires et rester des années à chercher du travail ? », commente Hadi en expliquant la raison de son choix. Il a préféré la branche électricité car c’est une chose indispensable au quotidien des gens puisque rien ne peut fonctionner sans courant électrique. Hadi est fier de son exploit. Il a eu la chance de suivre des stages parrainés par la société des Entrepreneurs arabes. Cette société a choisi 6 écoles techniques d’Egypte pour fournir une formation pratique aux meilleurs étudiants en sélectionnant ceux qui ont obtenu les meilleurs pourcentages de notes. « Les responsables de la formation de cette société ont commencé par interdire aux élèves de fumer afin d’éviter toute forme d’addiction », explique-t-il tout en précisant qu’il a toujours veillé à prendre ses distances avec les mauvais garnements dans son quartier de Aïn-Chams et ses camarades de classe qui étaient indisciplinés.

Après avoir passé un concours écrit et oral, Hadi a eu le privilège de fréquenter une classe qui regroupe 20 élèves seulement. Alors que dans la même école le nombre des élèves dans une classe dépasse souvent la soixantaine. Aujourd’hui, Hadi suit un autre stage au sein de la même société et touche 20 L.E. par jour. « Ce qui m’intéresse pour le moment c’est d’apprendre et de devenir un professionnel dans mon métier. Quant à l’argent, il viendra par la suite », souligne-t-il, satisfait de ce modeste début de carrière. Grâce à cette petite somme d’argent, il peut s’offrir chaque mois un ou deux vêtements et il peut se permettre de prendre son petit-déjeuner en dehors de la maison. Son enthousiasme pour le travail est remarquable. Patience, concentration et détermination sont des règles d’or pour lui. Durant son stage, il commence par se familiariser avec l’appareil, lit attentivement les instructions inscrites sur le catalogue pour ne pas faire des erreurs qui risquent de l’endommager. « Je viens d’apprendre qu’il existe sur le marché des appareils électriques qui sont non conformes aux normes internationales. Certains commerçants préfèrent importer leurs produits de Chine et se soucient peu de la qualité car les prix sont très bas », dit-il, tout en espérant qu’il y aura un contrôle plus sévère sur les importations.

Hadi pense que les gens ont une vision péjorative vis-à-vis des diplômés des écoles techniques, on les considère comme une catégorie inférieure aux autres diplômés. « Si quelqu’un sous-estime mon travail, je lui réponds que j’ai un métier en main et que je suis capable de monter mon propre projet », dit-il.

Cet électricien trouve difficile de changer toute une culture ancrée dans l’esprit des gens. Pourtant, Hadi a dû faire un compromis pour éviter ce regard négatif. « J’ai été obligé de suivre des études universitaires à l’Université privée Future Academy dans la filière informatique, un diplôme qui va servir de prestige social et que je pourrai présenter à mon futur beau-père ».

En attendant, seul le temps peut venir à bout de ces mentalités rétrogrades. « Malheureusement, les gens ne comprennent pas que le fait de travailler avec les mains est un don de Dieu et que ces talents sont les plus appréciés et mieux payés dans les pays développés ».

Hadi insiste sur la nécessité d’acquérir le maximum d’expérience pour avoir la chance d’exercer son métier ailleurs qu’en Egypte. Il confie que si un jour il a un enfant, il n’aura aucun problème à l’inscrire dans une école technique. Au moins, il gagnera son pain sans avoir à recourir aux pistons pour être recruté.

Quant à son avenir, il espère partir aux Emirats arabes unis où les gens touchent des salaires importants qui équivalent à ceux des ministres en Egypte. « Le carrefour des ingénieurs arabes est mon site préféré sur Internet. J’aime être au courant des nouveautés et connaître les techniques de réparation de chaque appareil », conclut Hadi, tout en souhaitant que les générations à venir de diplômés des écoles techniques soient mieux valorisés, surtout en ce moment particulier de l’histoire de l’Egypte où ces talents sont d’une grande importance dans la reconstruction du pays.

Dina Bakr

 




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