Al-Ahram Hebdo,Nulle part ailleurs | Ces reporters victimes de leur devoir

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Abdel-Fattah El Gibali
 
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 Semaine du 14 au 20 mars 2012, numéro 913

 

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Nulle part ailleurs

Presse . Reporters Sans Frontières (RSF) condamnent les arrestations et les violences contre les journalistes étrangers en Egypte. Un pays qui a baissé de 39 places dans le classement mondial 2011-2012 concernant la liberté de la presse et qui figure actuellement au 166e rang.

Ces reporters victimes de leur devoir

« Les deux jours que j’ai passés en détention ont été les plus longs de ma vie », se rappelle Austin Mackell. Ce journaliste australien, basé en Egypte depuis environ un an, a été arrêté le 11 février 2012 à Mahalla, à 120 kilomètres au nord du Caire. Austin Mackell raconte cet incident déplorable. « J’ai été déplacé à plusieurs reprises lors de ma détention à Mahalla. On m’a terrorisé. J’ai même entendu des gens se faire torturer dans les cellules voisines. Un officier de police m’a montré sur son portable des soldats torturant un citoyen », raconte-t-il tristement.

La seule faute commise par ce journaliste étranger a été de couvrir un mouvement de grève, entamé à Mahalla le 11 février dernier, date du premier anniversaire du jour de départ du président déchu. Les autorités l’ont accusé d’avoir incité les gens à s’insurger et d’avoir donné de l’argent aux ouvriers dans le but de prolonger ce mouvement de grève. Ses articles et son blog The Moon Under Water qui relatent les événements de la révolution en Egypte avaient gêné le pouvoir militaire. Austin Mackell poursuit : « La façon avec laquelle j’ai été traité, en comparaison aux autres détenus dans les cellules voisines, était différente. J’entendais leurs cris de souffrance à force d’être torturés. Ceci montre clairement que les droits et la sécurité de ma personne, en tant qu’étranger, avaient plus de poids pour les autorités que ceux d’un citoyen égyptien », dit-il. Et d’ajouter : « Le plus comique et navrant en même temps est que la police a accusé les citoyens qui manifestent d’avoir reçu de l’argent émanant d’agents étrangers alors qu’ils étaient là pour réclamer leurs droits les plus élémentaires ». Austin Mackell, qui n’habite plus en Egypte depuis bien longtemps, voit que ce qui se passe est à la fois inacceptable et incompréhensible. « C’est choquant de voir des policiers et des militaires jeter des pierres sur les manifestants. Je n’ai jamais vu cela de ma vie, surtout dans un pays qui réclame la démocratie », poursuit Austin Mackell, libéré le 13 février 2012. Le reporter australien a immédiatement été reconduit au Caire à l’issue de sa libération, en attendant qu’une enquête plus approfondie soit menée.

Bien que le journaliste ait été libéré, Reporters Sans Frontières (RSF), une ONG française, dénonce cette arrestation. Elle condamne cette machination qui constitue une entrave à la liberté d’informer et rappelle que l’Egypte a baissé de 39 places dans le classement mondial 2011-2012 de la liberté de la presse, figurant désormais au 166e rang. « Les espoirs des démocrates ont été décrédités par le Conseil Suprême des Forces Armées (CSFA), au pouvoir depuis février 2011, qui n’a pas mis fin aux pratiques en vigueur sous la dictature de l’ancien régime. Le pays a par ailleurs connu trois épisodes — en février, novembre et décembre — d’une rare violence à l’égard des journalistes, soucieux de couvrir cette gronde populaire », a déclaré RSF, à l’occasion de la publication de ce classement mondial de la liberté de la presse, le 25 janvier 2012. Et d’ajouter qu’au Moyen-Orient et dans les pays du Printemps arabe, 20 journalistes ont perdu la vie. Mais l’endroit le plus dangereux cette année a été la place Tahrir au Caire, où 200 journalistes ont été victimes de violence.

« Qui es-tu ? Où habites-tu ? »

En fait, la liste des médias ayant eu des reporters battus, interpelés ou ayant eu leur matériel détruit, ne cesse de s’allonger depuis le début de la révolution égyptienne : Al-Jazeera, Al-Arabiya, ABC News, CNN, Arte, TF1, France 2, France 24, Radio-Canada ... Samuel Forey a été arrêté lors des événements de la rue Qasr Al-Aïni qui fut le théâtre d’affrontements. « Cela s’est passé le 16 décembre 2011 à 14h 45, et cela a duré une heure », précise-t-il. « Une heure interminable lorsqu’on ne peut plus rien contrôler », note Samuel Forey, correspondant du magazine hebdomadaire Le Point. Assis sur un grand canapé dans son appartement au 1er étage loué à Doqqi, son ordinateur portable sur les genoux, il a enregistré tout ce qu’il avait observé au début de la révolution. Samuel Forey raconte : « Je comptais m’approcher de la manifestation par une rue qui mène à Qasr Al-Aïni. Des chevaux de frise, des barbelés et des dizaines de militaires bloquaient son accès. Impossible de passer. Nous étions à 200 mètres de Tahrir. Les manifestants scandaient à haute voix. Ils réclamaient la chute du maréchal Tantawi. J’ai tourné à droite, fait quelques pas quand un agent des services de renseignements m’a rattrapé ». Et d’ajouter : « J’ai été soumis à une série d’interrogatoires en anglais par les sbires du régime, des questions telles que : qui es-tu ? Où habites-tu ? D’où viens-tu ? Qui connais-tu ? Tu écris pour quel journal ? ... Je répondais. Mais le vieil agent de la sécurité a continué à poser une autre série de questions stupides comme : c’est quoi ces cartes de visite de membres du parti Al-Nour ? Du parti des Frères ? D’Al-Wassat ? J’ai répondu alors qu’en tant que journaliste, j’étais là pour couvrir des élections libres et démocratiques et que mon travail est de discuter avec tout le monde ». Le plus surprenant est que ce contingent de policiers avait transformé le Conseil consultatif en un centre d’interrogatoires où siègent des centaines de militaires. « C’était exactement comme si on m’avait jeté dans un fleuve où le courant est puissant ... La seule chose à faire est de tenter de flotter ... L’un d’eux m’a lancé : je t’ai vu à la manifestation, hier. Tu étais devant le Parlement. Tu prenais des photos. Bien sûr que je prenais des photos ! Je suis journaliste. C’est mon métier ! », répondra ce reporter de 22 ans, qui aimerait s’installer en Egypte même si ses parents, en France, refusent.

Malgré tous les obstacles, certains reporters étrangers restent optimistes. « Le paysage politique est en train de changer rapidement. La nouvelle Egypte me paraît bien plus importante que l’instabilité qu’on est en train de vivre. C’est très intéressant pour moi d’assister à ce changement », dit Samuel Forey, qui espère que l’Egypte va retrouver sa sécurité comme il l’a connue en 2006, en tant que touriste.

Agressions à l’arme blanche

En effet, on assiste depuis plusieurs semaines à une recrudescence de la violence et de la criminalité, chose que l’Egypte ne connaissait pas avant la révolution. De nombreuses agressions à l’arme blanche apparaissent, avec des attaques de banques au Caire et à Charm Al-Cheikh, où un Français a été tué. Par ailleurs, trois femmes journalistes ont été agressées depuis le début de la révolution, il y a un an. « Aujourd’hui, il me semble que je vis à Chicago et non pas en Egypte, pays de la sécurité, comme je l’ai toujours connu », note une journaliste étrangère qui a requis l’anonymat. Cette dernière, qui vit en Egypte depuis 11 ans, raconte qu’elle n’a jamais été embêtée ni agressée, même quand elle rentrait parfois à 2 ou 3h du matin, métier l’oblige. Dernièrement, elle a été frappée et harcelée sexuellement et en plein jour par des baltaguis (hommes de main) tout près du Vieux Caire, en revenant de Suez. « Ce jour-là, je rentrais de Suez avec trois autres personnes : le cameraman, le monteur et le chauffeur. Soudain et alors que nous étions sur la route, nous avons été interceptés par 4 voyous armés. Deux d’entre eux ont fait irruption dans la voiture et les deux autres ont pris place sur le capot et sur le coffre du véhicule. La voiture, conduite par l’un d’entre eux, a ensuite poursuivi sa route vers Le Caire. Arrivés à Qasr Al-Aïni, ils se sont mis à rouler à une vitesse folle et ont failli écraser plusieurs manifestants. J’avais l’impression de vivre un cauchemar. Finalement, je suis parvenue à sauter de la voiture sur l’avenue de Qasr Al-Aïni. Des manifestants m’ont aidée à quitter les lieux », raconte-t-elle.

Pour les journalistes sur le terrain, le travail est devenu périlleux. « C’est vrai que la situation est instable, mais cela pourrait changer d’un moment à l’autre. On doit rester optimistes car beaucoup de choses se sont améliorées depuis la révolution. Les gens parlent en toute liberté et la barrière de la peur est tombée. Les citoyens osent s’exprimer, se confier et se montrer face à la caméra », dit Marion Touboul, malgré la fâcheuse expérience qu’elle a connue en 2011. Correspondante à la chaîne de télévision française Arte, cette jeune journaliste de 26 ans, qui vit depuis quatre ans au Caire, a été arrêtée par un policier à un check-point, à proximité de la place Tahrir, alors qu’elle couvrait une manifestation en compagnie d’un ami journaliste égyptien. Ils ont été remis à la police militaire qui les a emmenés vers un commissariat tout près de l’aéroport du Caire après avoir bandé leurs yeux. « Après six longues heures d’interrogatoire à genoux et les yeux toujours bandés, ils ont été remis en liberté », poursuit Marion, qui ne compte pas quitter ce pays pour une raison ou une autre. Marion mène des enquêtes dans le Nord-Sinaï sur les migrants africains qui franchissent clandestinement la frontière entre l’Egypte et Israël. « Je me suis liée d’amitié avec les Bédouins, isolés du reste du pays et contraints à recourir à la contrebande pour survivre », raconte Marion Touboul.

Par ailleurs, les reporters qui vivent en Egypte depuis plusieurs années voient les choses positivement. Le reporter allemand Volkhard Windfuhr, correspondant du magazine hebdomadaire Der Spiegel et vivant en Egypte depuis 1955, estime : « L’Egypte doit surmonter ces temps de crises qui suivent les révolutions. La révolution française en 1989 a porté à peu près les mêmes slogans : Liberté, dignité et équité sociale. La révolution de l’Allemagne de l’Est en 1933 a duré 59 ans sans démocratie ... Les exemples sont beaucoup ». Volkhard Windfuhr conclut : « Il ne faut donc pas être pessimiste. On doit regarder l’avenir avec espoir. Le succès se réalisera tôt ou tard ».

Manar Attiya

 




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