Al-Ahram Hebdo, Littérature | Mohamad Auda, Egaré à Paris
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Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 6 au 12 août 2008, numéro 726

 

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Littérature

Ce texte de Mohamad Auda, extrait de son ouvrage Sept pachas, décrit sa relation avec Albert Cossery, au 40e de sa mort. On y découvre un homme déchiré par ses contradictions, profondément affecté par son éloignement de l’Egypte. 

Egaré à Paris 

J’ai croisé A. N. sur le Boulevard Saint-Germain. Etrange hasard : il était la première personne que je rencontrais à Paris, et aussi celle que j’avais le plus envie de voir. Cela faisait quinze ans que je ne l’avais plus revu, depuis qu’il avait décidé d’emporter ses affaires, des livres, des papiers et des stylos, qui remplissaient à peine une petite valise, et de quitter définitivement pour Paris.

Il resta un instant interloqué, étonné. Il n’était plus l’A. N. que je connaissais, à l’époque où nous arpentions ruelles et impasses dans le quartier d’Al-Qalaa. Il n’était pas non plus comme je me l’étais imaginé après quinze ans dans une ville où il était venu parce qu’il n’y avait « ni vie ni liberté en dehors d’elle ».

Il marchait calmement, en silence, il était paisible, pitoyable même. Quand on se retrouva face à face, il n’eut pas l’air aussi étonné que je m’y attendais, même s’il me salua très chaleureusement, avec, à ma grande surprise, une politesse et un respect extrême. Il n’était plus ce bohémien révolté que j’avais connu au Caire, insolent, railleur, qui se fichait de tout. Il n’était pas non plus l’écrivain célèbre que s’arrachaient les maisons d’éditions, aux pieds duquel se jetaient les belles femmes, vivant en millionnaire, comme je l’avais entendu dire à Paris. Il marchait comme s’il avait sur le dos un poids trop lourd, profond, avec lequel il avançait en silence, résigné.

Quinze ans plus tôt, je l’avais rencontré chez un peintre, un ami, rédacteur en chef d’une revue modeste, à qui j’apportais une de mes nouvelles pour qu’il l’illustre, la publie et me la paie. Mon ami me présenta A. N. comme un nouvelliste écrivant en français, et me dit que c’était l’occasion de lui lire ma nouvelle. A. N. écouta attentivement. Mais, dès que j’eus fini, et sans crier gare, il se mit à hurler : « C’est du n’importe quoi. C’est une littérature faible, malade. Vous ne produirez jamais rien d’autre ». Sans préliminaires, il continuait à crier : « Vous n’êtes que des paresseux, des lâches, des superficiels. Vous vivez comme des étrangers dans cette société, vous la fuyez. Cette société maudite aurait pu produire un Gogol, un Tchekhov, un Dostoïevski ou un Gorki, ou tous à la fois. Mais comment peut-elle les produire alors que vous vivez sur le poison que vous vendent vos grands écrivains ? Comment peut-elle les produire, si tous ses écrivains et tous ses dirigeants l’ont trahie ? »

J’étais gêné, ébranlé par la violence de cette révolte soudaine. Je gardai le silence. Bouillonnant de colère, je remis la nouvelle dans ma poche. Mais, sans rougir, il continuait à hurler : « ça ne s’appelle pas écrire, ça. (…) L’écrivain dans cette société maudite ne devrait pas se munir d’un stylo, mais d’une hache. Il doit avoir assez de courage pour défier et choquer le monde entier (…) ».

J’écoutai la leçon jusqu’au bout. Au moment où j’allais partir, il insista pour que je reste. Il voulait nous inviter à dîner : il avait de l’argent sur lui et puis, peut-être que malgré tout, je finirais par devenir un écrivain : « Son instinct, qui ne le trompait jamais, le lui faisait prédire ».

A la fin de la soirée, on était devenus amis intimes. J’avais appris que son plus grand malheur était de ne pas connaître l’arabe. Il le comprenait et le lisait, mais ne pouvait l’écrire.

Cette nuit-là, on décida que je traduirais quelques-unes de ses nouvelles vers l’arabe et qu’on lirait ensemble des textes de nos grands auteurs.

Un jour, il me passa quelques-unes de ses nouvelles. Elles étaient terribles, effroyables, parfois abominables jusqu’à la nausée. Des nouvelles qui suintaient le sang et le pus. Des personnages vaincus, humiliés, broyés.

Elles étaient écrites loyalement, avec talent, et amour aussi. Mais elles étaient impossibles à traduire, et à publier. Comment les traduire et où les publier ? Quel journal, quelle revue ou quelle maison d’édition accepterait de publier cela et de le laisser circuler dans un pays dirigé par un roi, des pachas et des khawaga ? Je le lui dis. Je lui dis qu’il ne servait à rien de les traduire, car il n’y avait aucun espoir de les éditer. Il fut pris comme à son habitude de l’une de ses violentes colères, et cria qu’il le savait, qu’il en était sûr, et que c’était pour cette raison qu’il n’y avait pas de vraie littérature en Egypte, ni de vrais écrivains, et qu’on ne peindrait jamais une image complète de l’Egypte. Que nous n’apprendrions pas à nous connaître nous-mêmes ni à découvrir nos vies. Je lui répondis que l’Egypte ne se résumait pas à ces personnages abattus, oubliés de Dieu qu’il avait placés dans les maisons de la mort certaine. Qu’il existait une autre Egypte, positive, qui ne se meurt pas, ni ne se laisse vaincre. C’était le début de la révolution. « Tu veux m’apprendre l’Egypte, tu veux m’apprendre la vie ! L’Egypte tout entière est en moi. L’Egypte tout entière est vivante en moi. Cinq mille ans d’Histoire sont en mon cœur et ma raison. Tu n’es qu’un prêcheur (prédicateur) démago. Tu ne sais rien et tu ne veux te confronter à rien. Comment peux-tu connaître cette Egypte positive, avant de descendre au fond du puits, avant de voir ce qu’il y a au fond du puits ? Les masses accumulées, indistinctes, pour lesquelles il n’y a pas d’aube et qui ne voient jamais la lumière du jour ? Comment peux-tu comprendre cette meule aveugle qui broie l’être humain tous les jours sans voir ses victimes ni comprendre sa sauvagerie sans bornes ? Ceux sur qui j’écris sont ceux qui ont vécu le drame  entièrement. Ils l’ont vécu entièrement car ils n’ont pas résisté ».

Ces discussions étaient récurrentes. Elles étaient souvent assez violentes, même avec ses amis les plus proches. A un moment, personne ne le supportait plus. Sa vie était une série de disputes, parfois marquées de coups et de crachats.

Puis, un jour, il partit pour la France. Il vint nous annoncer qu’il avait décidé de ne plus rester dans son pays et qu’il partirait pour Paris. Il voulait vivre comme il l’entendait, écrire comme il l’entendait : vivre sa vie. Il voulait pouvoir s’écrire lui-même en entier et avoir autour de lui des gens qui le comprennent.

(…)

Après son départ, il n’écrivit à personne. On n’avait plus aucune nouvelle de lui ; les amis et les camarades de cette époque partirent chacun de son côté.

Pris dans les occupations et les problèmes de la vie, ils l’oublièrent. Puis, il y a quelques années, on entendit à nouveau parler de lui, régulièrement. Les grandes maisons d’édition en France s’arrachaient ses nouvelles et ses livres, traduits par les maisons d’édition européennes et américaines, l’argent coulait à flot sur lui et les belles de Paris se jetaient à ses pieds.

J’achetai ses nouvelles et les lus. C’étaient des œuvres qui en valaient le coup. Elles méritaient le bruit qu’elles suscitaient, et l’argent qu’il avait touché. Un jour, je décidai d’en traduire une. A travers ses écrits, je sentais qu’il s’était totalement réalisé. Un écrivain n’a pas, et ne peut avoir, de plus grand plaisir que de se réaliser dans ses livres et les héros de ses nouvelles. Je commençai effectivement la traduction mais l’oubliai dans le tourbillon de mes occupations diverses. Puis, l’année dernière, je suis tombé sur une traduction anglaise de l’une de ses dernières nouvelles. Je l’achetai, la lus, et ressentis une immense déception. Des personnages faibles, des couleurs ternes, des événements artificiels, un écrivain dont les sources s’étaient asséchées, qui ne trouvait rien à dire, et qui se pressurait, mais ne ressortait que de vieilles munitions. Les cinq mille ans d’Histoire qui vivaient dans son inconscient avaient été consommés, épuisés. L’Egypte sur laquelle il écrivait n’existait plus que dans son imagination.

J’avais oublié tout ça, jusqu’au jour où je le rencontrai à Saint-Germain des Prés.

(…)

— Je vis dans un vide total, me dit-il. Je n’ai rien en tête, rien dans mon cœur. Je ne pense plus qu’à une seule chose. Je veux rentrer en Egypte. Je veux retourner au Caire. C’est de là-bas que je suis, pas d’ici. Je veux retourner, apprendre l’arabe, écrire en arabe. Je veux découvrir la nouvelle vie, les nouveaux personnages. Je veux retourner à Al-Qalaa, à la maison des artistes, arpenter la rue Mohamad Ali, de la mosquée du Sultan Hassan jusqu’à Ataba.

Il se tut un instant, puis rajouta :

— N’est-ce pas étrange que, moi qui ai vécu à Paris, je sois aussi sensible qu’aujourd’hui à ce froid glacial ? Parfois, je passe des nuits mouvementées, je fais des rêves désagréables, ou de longues insomnies. Le matin, je tiens absolument à courir et monter dans le premier avion pour Le Caire. Je me dis que quand j’arriverai, j’irai vers le Nil. Boire son eau stagnante, acheter une qidra de foul, un tas de falafel, et manger avec avidité … jusqu’à satiété, après la famine.

(…)

On se revit plusieurs fois, à chaque fois, il me disait qu’il se préparait pour le voyage, le long voyage du retour. Le retour.

Avant de quitter Paris, j’allai le voir. Quand doit-on t’attendre ? lui demandai-je.

— Je ne pense pas, me dit-il. Je ne pense pas que je vais rentrer. Paris me tyrannise, comme Le Caire. J’aurais besoin d’être Hercule pour m’arracher d’ici et me jeter à travers la mer, sur l’autre rive. Peut-être, comme m’a décrit Untel, ne suis-je pas un vrai Egyptien. Peut-être ne suis-je pas un vrai fils de l’Egypte. Peut-être suis-je un « levantin », qui vit dans deux univers différents auxquels je n’appartiens pas.

Je lui dis au revoir pour la dernière fois. Peut-être n’a-t-il plus la moindre chance de salut, comme ses personnages ! l

Traduction de Dina Heshmat

Mohamad Auda

Est né en 1920 à Charqiya et mort en 2006 au Caire. Il n’a jamais écrit de roman, de nouvelle ni de poésie. Pourtant, son écriture de l’Histoire et ses essais politiques se rapprochent de la grande littérature. Editorialiste à Al-Gomhouriya, après des années d’apprentissage à l’école de presse qui est la revue Rose Al-Youssef, Mohamad Auda est connu comme socialiste par excellence et grand défenseur de la politique nassérienne.

Il écrit l’histoire avec une plume littéraire qui assimile les lois et les théories de l’historiographie pour les soumettre à une écriture fine et passionnante. C’est par ces mots que l’écrivain et nouvelliste Youssef Idriss préfaçait le livre de Auda Al-Sabaa pachawat (mes sept pachas) en 1971. Où il dressait les portraits vivants de l’architecte Hassan Fathi, d’Albert Cossery ou de Moustapha Mocharrafa et d’autres personnalités égyptiennes marquantes. Son rêve, connu par ses proches, était d’écrire un roman. Tout comme dans son ouvrage La Chine populaire, en 1955, il écrivait l’histoire d’une révolution qui échouait pour renaître de ses cendres. Ainsi, avec une plume attrayante, touchait-il l’essence même de la persévérance et l’espoir dans le changement qu’il a inculqué à toute une génération. Ce texte reste une référence ayant un grand impact sur la génération des écrivains qui l’entouraient à la différence de leurs tendances idéologiques.

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