Jean Mohsen Fahmy vit au Canada depuis 1967, où il s’intéresse au multiculturalisme. Mais il est resté attaché à ses origines et à ses souvenirs qui parcourent tous ses romans, dont le dernier, L’Agonie des dieux, vient de remporter le Prix littéraire Le Devoir.

Le chercheur de lumières

Ottawa,
De notre envoyée spéciale —

Il est né dans le quartier cairote de Roda, et plus précisément à la rue Roda, non loin du fameux nilomètre. Pendant 25 ans, il avait constamment le Nil devant les yeux. « Je me souviens que l’on se promenait presque tous les jours sur la corniche ». Cadet de trois garçons et trois filles, c’est au Collège des Jésuites au Caire que Mohsen Fahmy a appris le français et fait du théâtre. D’ailleurs, c’est au théâtre qu’il a rencontré son épouse. « J’ai fait du scout, de quoi m’avoir permis de visiter plusieurs endroits en Egypte. J’ai été souvent camper dans le désert et j’ai des souvenirs de nuits et de jours qui sont tellement imprégnés dans ma sensibilité que 40 ans plus tard, je m’en souviens encore. Je les ressens toujours et je les ai transposés dans mes romans ». Il en parle dans quatre de ses romans.

« Le désert représente pour moi la lumière », qui elle-même joue dans sa vie et dans sa sensibilité un rôle très important. En effet, s’il y a une constante dans ses romans, s’il y a un fil conducteur dans ses écrits, c’est la lumière. La lumière du sable du désert, la lumière blanche de la neige du Canada, la lumière reflétée par l’eau du Nil.

Dans l’un de ses livres, il a écrit un chapitre où les héros faisaient une croisière sur le Nil entre Le Caire et la Haute-Egypte. « J’ai travaillé des semaines à écrire les 5 ou 6 pages où je captais les différences de reflets de lumière sur le Nil, en fonction de l’heure du jour, de l’inclinaison du soleil, de la présence de la lune la nuit sur le Nil ». Il a écrit beaucoup sur la lumière, non pas parce qu’il craint l’obscurité, mais parce que la lumière est belle en soi. Elle est porteuse de significations, de mystères et de fascinations qu’il n’a pas encore déchiffrés tout entières. « Je ne veux pas jouer au psychanalyste, je ne sais pas s’il y a des transpositions possibles pour cet attachement à la lumière solaire et aux traits de tempéraments ou à la vision que j’ai de la vie ».

Dès son jeune âge, il était heureux de recevoir des livres en cadeau. « La lecture, je n’en suis jamais ressorti ». Et de poursuivre : « Quand il n’y avait pas de livres à la maison, je lisais le dictionnaire. Ça semble clicher. Mais c’était ce que je faisais ». A un moment donné, il s’est dit qu’à force de lire en français, il était en train de perdre sa langue arabe. A 12-13 ans, il s’est juré qu’il allait mettre à part le français, et qu’il reprendrait ses lectures en langue arabe. « Je suis égyptien, copte et de la Haute-Egypte et je n’accepte pas le fait de ne pas maîtriser la langue arabe ».

Avec ses 80 % au bac, il choisit la faculté de lettres contre le gré de son père qui lui avait dit : soit médecine, soit polytechnique. Et « lettres » c’étaient les filles, et c’étaient aussi ceux qui n’étaient pas compétents ou capables. Ceux qui n’avaient pas obtenu de notes convenables. « Mon père a eu l’intelligence de me dire si c’est ça qui te rendra heureux, alors fais ce que tu veux. J’ai alors quitté la polytechnique, un an après, pour aller en lettres ».

En 1963, on lui fait savoir que la maison d’édition égyptienne Dar Al-Hilal cherchait des francophones pour créer un bulletin pour les ambassades et les journalistes francophones au Caire, qui reprendrait l’essentiel de l’actualité dans la presse égyptienne. « J’ai fait ça pendant une année et je travaillais de 8h du soir jusqu’à 6h du matin ». Cette année-là, Dar Al-Hilal a annoncé alors la création d’un vrai magazine, l’Observateur arabe, lequel a duré trois ans. Un jour, son patron lui dit qu’il y avait un congrès international qui se tiendrait sur le grand savant arabe Ibn Khaldoun. « J’avais à peine connu le nom d’Ibn Khaldoun. Je suis allé à cette conférence pendant trois jours. Tout le monde parlait des prolégomènes (mot d’origine grecque qui veut dire introduction) d’Ibn Khaldoun. J’ai été fasciné par ce mot mystérieux et ça m’est resté latent tout le temps dans la tête, jusqu’à enfin, il y a 5 ou 6 ans, lorsque j’ai décidé d’écrire le livre sur Ibn Khaldoun ».

En 1964, il reçoit deux offres d’emploi. Une à Images, et l’autre à France Press. Mohsen Fahmy accepte les deux. A Images, qui était un magazine égyptien en langue française, édité par Dar Al-Hilal, c’était un peu la même mentalité de l’hebdomadaire arabe Al-Moussawar mais en français, avec pour rédacteur en chef Habib Jamati qui avait longtemps été chroniqueur d’Al-Moussawar. C’était une grande personnalité de la presse francophone de cette époque. C’est lui qui lui a appris le métier de journaliste. Il lui a donné la possibilité de partir en France pour faire des stages et ainsi Mohsen a eu l’occasion de visiter la maison de Jean-Jacques Rousseau et a écrit beaucoup d’articles dessus. « J’ai également couvert la crise congolaise ». Reporter à l’Agence France Presse (AFP), il a travaillé sous la direction d’un Français, Jean-Pierre Joulain, qui est devenu plus tard le chef des informations à Europe 1. « C’était un excellent journaliste ». Ils étaient, Nabil Jumbert et lui, les deux premiers Egyptiens recrutés après la réouverture de l’agence, en 1965. « Les moments passionnants que j’ai passés à France Presse m’ont donné le virus de l’intérêt aux affaires publiques ».

Pourquoi avait-il alors émigré ? « D’abord, je ne le voulais pas ». Il avait sa carrière de journaliste, il gagnait très bien sa vie, et il est tombé amoureux de sa femme qu’il a rencontrée pendant qu’il jouait Topaze de Marcel Pagnol, « nos scènes d’amour jouées sur scène étaient véridiques ». Marié en 1967, il avait tout préparé pour vivre au Caire.

Le 5 juin 1967 à l’AFP. La guerre des 6 jours éclate, et une nuée de journalistes français étaient venus, dont Jean Lacouture, Eric Rouleau, et tant d’autres. « Moi, en tant que journaliste égyptien, j’étais un peu intimidé par la présence de ces grands noms ». Mohsen Fahmy regardait la télévision égyptienne qui disait « On a triomphé ». « Nos troupes ont franchi la frontière ». « On avance vers Tel-Aviv ». Et il regardait le télex de l’AFP qui disait « L’aviation égyptienne a été détruite pendant les 6 premières heures ». Il a tout de suite pensé qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas. Le lendemain, il regarde le télex qui dit encore que les troupes israéliennes ont pénétré dans le Sinaï et se sont emparées de Gaza et d’Arich. « J’étais l’un des 10 Egyptiens qui connaissaient la réalité des choses. Alors que les 30 millions d’Egyptiens pensaient qu’on allait arriver à Tel-Aviv le lendemain ». Et aux 4e-5e jours, il a vécu l’effondrement de tout le peuple dans les rues. Le soir, avec Eric Rouleau et Lacouture, ils étaient devant l’ambassade américaine pendant que les Israéliens bombardaient les bases militaires égyptiennes. « Il y avait un million d’Egyptiens dans l’obscurité qui pleuraient. Une scène hallucinante ». Au lendemain de ces événements, il dit à sa femme : « On va émigrer ».

« J’avais compris dans ma chair que le régime était pourri. En effet, jusqu’aujourd’hui, on n’a pas encore fini de payer les recettes de la guerre de 1967 ». Pourtant, selon Mohsen Fahmy, une explication s’impose : « Le bilan de Gamal Abdel-Nasser n’est pas complètement négatif. Il est beaucoup plus nuancé que cela ». Pour lui, il y avait un vers dans le fruit. Il avait bien compris qu’il n’y avait pas de liberté d’expression. Au lendemain de son mariage, il a commencé les démarches et trois mois plus tard, le couple arrivait au Canada.

« Je n’ai pas pu poursuivre ma carrière de journaliste au Canada ». Il a enseigné le français dans une école. Ensuite, il a pu décrocher un diplôme en psychopédagogie, puis une maîtrise en lettres françaises de l’Université de Montréal en 1971 sur Voltaire, publiée en 1972 sous le nom de Voltaire et l’amitié. Sa thèse, qui était sur Voltaire, a été publiée par les presses d’Oxford.

A ce moment-là, le gouvernement fédéral canadien engagbeade fonctionnaires francophones, cela faisait partie de la politique du bilinguisme. « Pour accepter l’emploi, il fallait quitter Montréal et venir à Ottawa ». A Ottawa, il a été rédacteur de discours de ministres, dont Jean Chrétien, devenu par la suite premier ministre canadien.

Dans certains sujets existait le besoin de développer certaines politiques qui seront mises en œuvre par le gouvernement canadien. « Et ma spécialité était mon talent d’analyse politique. J’analysais des situations et je proposais des solutions au gouvernement ». Et au moment où Mohsen Fahmy est arrivé, on développait une politique sur le multiculturalisme canadien. C’est en effet une loi passée en 1988 et qui définit la politique du multiculturalisme au Canada contemporain. Il explique : « Il y a certaines caractéristiques qui définissent l’identité canadienne. L’une d’entre elles, c’est que le français et l’anglais sont les deux langues officielles de ce pays. Qui que vous soyez au Canada, quelles que soient vos origines ethniques, raciales, culturelles ou religieuses, vous avez le droit de défendre votre culture d’origine et de la développer, pourvu que ça n’aille pas à l’encontre des valeurs canadiennes d’équité et d’égalité ». Le multiculturalisme est une politique de tolérance et d’acceptation des différences de l’Autre. Pourtant, la tolérance « ne veut pas dire que l’on va accepter la circoncision de la femme, sous prétexte que c’est pour préserver votre culture, ou accepter par exemple la polygamie parce que c’est votre culture d’origine ». Mohsen a ensuite travaillé à défendre le concept des langues officielles au Canada et aux Etats-Unis, où il a expliqué leur importance pour son nouveau pays.

Récemment, il a terminé sa carrière de fonctionnaire fédéral et il est maintenant consultant dans l’entreprise qu’il a créée avec son épouse. Ils travaillent tous les deux dans la formation de cadres ainsi que sur le leadership. « Nous aidons les compagnies à trouver des solutions à leurs problèmes ou à débloquer leur carrière. Nous donnons des cours à l’Ecole de la fonction publique du Canada, qui est l’équivalent de l’ENA en France et au Québec ».

Mohsen Fahmy ne s’arrête pas là. Il vient d’achever un manuscrit qui présente, pour un grand public non spécialisé, les grandes lignes de l’Histoire d’Egypte depuis 200 ans. « Je n’ai pas encore de proposition ferme de publication ». Son dernier roman, L’Agonie des dieux, qui se déroule à Alexandrie, à Rome et en Méditerranée, au IVe siècle de notre ère, vient d’arracher le Prix littéraire Le Devoir 2006.

Jalons

1942 : Naissance au Caire.

1968 : Licence ès lettres de l’Université du Caire.

1972 : Maîtrise en arts de l’Université de Montréal.

1974 : Entrée à la fonction publique fédérale.

1977 : Doctorat de l’Université McGill.

1986 : Analyste principal à la direction des politiques ministérielles au secrétariat d’Etat, et membre de l’équipe chargée de la rédaction de la Loi sur le multiculturalisme canadien.

2002 : Ibn Khaldoun - L’honneur et la disgrâce, finaliste du Prix littéraire Le Droit 2002, finaliste du Prix des Lecteurs de Radio-Canada 2002 et récipiendaire du Prix littéraire de la Ville d’Ottawa 2003.

2005 : L’Agonie des dieux, Prix littéraire Le Droit et finaliste du Prix des lecteurs Radio-Canada 2006.

Loula Lahham