Initiatives Populaires.
Accablé par les problèmes quotidiens, le citoyen se retrouve
impliqué dans des actions censées être du ressort du
gouvernement. Mais elles ne font pas l’unanimité. Reportage.
Civisme ou fardeau ?
« Ces
initiatives populaires ne sont que des calmants qui
occultent la réalité. Elles ne pourront pas régler nos problèmes quotidiens », dit Ahmad Ziyad, ingénieur, refusant
l’appel lancé par l’un de ses voisins afin de l’accompagner
lui, ses enfants et d’autres gens pour nettoyer les rues de
leur quartier. Ziyad, à l’instar
d’autres citoyens, a remarqué qu’il était devenu de plus en
plus fréquent de voir des groupes de jeunes ramasser les
ordures et nettoyer les rues.
On les voit partout. Ils attirent les regards et sont
repérables grâce à leurs t-shirts sur lesquels est imprimé
le slogan de leur parti politique ou le nom du mouvement
auquel ils appartiennent. Certains portent des gilets de
couleur phosphorescente, d’autres arrivent en groupes, sont
des employés dans des entreprises et sont transportés par
des minibus.
Il s’agit de personnes répondant aux appels lancés par
l’Etat et à l’initiative intitulée « Une patrie propre ».
Une initiative qui encourage les citoyens à jouer un rôle
actif et à participer au nettoyage des rues dans tous les
gouvernorats d’Egypte.
En effet, la propreté figure parmi les cinq promesses
avancées par le président élu et qui, d’après lui, devraient
être réalisées durant les 100 premiers jours de son mandat.
Mais, une fois sa promesse annoncée, le Parti Liberté et
justice, bras politique de la confrérie des Frères
musulmans, et auquel appartient Morsi,
n’a pas tardé à lancer cette initiative pour inciter le
peuple à agir. Objectif : mobiliser le peuple pour aider le
président à réaliser ses promesses.
Certains n’ont pas hésité à participer, poussés par
l’enthousiasme de voir leur pays propre et de contribuer au
changement. « Le gouvernement ne peut pas tout faire. Si
vraiment on veut que notre pays soit meilleur, il faut que
le peuple aide son président et son gouvernement à appliquer
les plans de réforme », affirme Sayed Ismaïl, étudiant.
Ce dernier descend presque chaque jour, accompagné de ses
voisins. Il prend une cassette diffusant des chansons
patriotiques, ramasse les ordures et les pose dans de
grandes boîtes avant que les voitures de la municipalité ne
viennent les collecter.
En
effet, l’initiative Une patrie propre est la plus
récente, mais il semble qu’elle ne soit pas la dernière. Les
appels à la participation citoyenne sont de plus en plus
fréquents. D’après le sociologue Yéhia
Abdallah, cet esprit et cette volonté de participer au
changement étaient très ressentis chez les Egyptiens
lors de la révolution du 25
janvier. Les gens avaient ce sentiment que ce pays leur
appartient. Ils insistent sur la reconstruction de leur
patrie. « Après plus d’un un an et demi, les responsables
semblent vouloir profiter de cette énergie positive en
incitant le citoyen à aider le gouvernement à réaliser ses
buts », poursuit Dr Abdallah. Mais, il ne
semble pas trop apprécier l’idée. « Le citoyen n’est pas
censé ramasser les ordures. Son rôle est de travailler
sérieusement. Quant aux autres services, c’est du ressort du
gouvernement », ajoute-t-il.
Dans le quartier des Pyramides, les habitants ont été
surpris de voir de jeunes bénévoles organiser la
circulation. Ils appartiennent au Parti Liberté et justice.
La circulation routière fait partie des priorités du
président Morsi.
Il est vrai que les gens étaient contents de la fluidité de
la circulation dans les rues du quartier, mais cela ne les a
pas empêchés de se poser des questions : est-ce que le parti
des Frères musulmans va suivre la voie de l’ex-Parti
national de Moubarak et tentera de manipuler la rue à
travers ces actions populaires ? L’Etat est-il incapable
d’assumer ses responsabilités et va-t-il abuser de la
patience du peuple ? Des questions qui inquiètent les
citoyens et qui les rendent réticents à l’égard de ce genre
d’initiatives.
« Le gouvernement doit commencer par élaborer des plans
bien définis, sinon tous ces efforts populaires seront
vains, car comme d’habitude, on tente de changer les
apparences, mais on ne va jamais au fond des problèmes »,
dit Soheir Anwar, professeur à
la retraite, qui n’est pas prête à accepter des solutions
temporaires à des problèmes qui datent depuis des dizaines
d’années.
Redorer le blason du président et du gouvernement
En fait, cette dernière, comme beaucoup d’autres, pense que
ces initiatives populaires visent tout simplement à redorer
le blason du nouveau président et de son gouvernement, afin
de contenir la colère des citoyens. La preuve : la plupart
de ces initiatives sont mises en application par les jeunes
membres des Frères musulmans.
D’autres considèrent que ces initiatives populaires sont un
devoir patriotique. Moetaz
Ayman, avocat, va jusqu’à
qualifier ceux qui ne participent pas à ces actions de
traîtres. « Leur seul but est de mettre des bâtons dans
les roues dans les actions du nouveau président, ce qui
profiterait aux opposants qui soutiennent l’ancien régime »,
dit Moetaz.
Bien que ce jeune avocat ne soit pas membre de la confrérie,
il pense qu’il doit déployer tous les efforts possibles. « Et
cela va jusqu’à balayer les rues pour soutenir l’Etat et
prouver qu’on est capable de réussir après la chute de
Moubarak », dit Moetaz.
Mais il semble que le rôle de ces comités populaires se
fasse remarquer dans la rue plus que celui du gouvernement
qui reste timide. Dans le gouvernorat de Damanhour, des
groupes de jeunes apparaissent devant les boulangeries. Ils
assument la responsabilité de contrôler et de surveiller la
distribution du pain. Ils aident les citoyens à faire la
queue, vérifient que le boulanger ne refile pas la farine
subventionnée pour la revendre à des restaurants. Une
tentative de régler le problème en attendant que la crise du
pain prenne fin. « Je ne comprends pas pourquoi les gens
nous critiquent ? », s’interroge
Galal Abdel-Hamid,
étudiant et membre de la confrérie des Frères musulmans.
Pour lui, les gens veulent tout simplement attaquer la
confrérie et le parti sans vouloir juger d’un œil objectif
les actes de bénévolat qu’ils sont en train d’exercer sur le
terrain. « Nous tentons de faciliter les choses aux
citoyens. Ainsi, on soutient le président, afin de
développer leur pays. Au lieu de nous critiquer, j’invite
les gens à nous aider », poursuit-il. Il tient à
expliquer que ce ne sont pas seulement les jeunes des Frères
musulmans qui participent à ces initiatives, mais ce sont
les médias qui veulent donner cette impression.
Les jeunes de tous bords mettent la main à la pâte
En effet, nombreux sont les mouvements politiques qui
croient à la nécessité de participer en ce moment à ce genre
d’initiatives, comme les jeunes du 6 Avril,
Hazemoune (partisans de
Hazem Abou-Ismaïl), le Conseil
des fidèles à la révolution, l’Union des jeunes de la
révolution, les Faiseurs de la vie.
Ces groupes ne se contentent pas de participer, mais
proposent également des méthodes pour rendre le plan des 100
jours du président Morsi plus
facile à appliquer.
Et au-delà de ce plan, d’autres initiatives ne cessent de
voir le jour.
Où est le gouvernement ?
« On nous traite comme si nous étions les seuls
responsables de tous ces problèmes et que c’est notre devoir
de les résoudre. A quoi sert donc un gouvernement ? »,
dit Kamal Chérif, comptable, qui
refuse que l’énergie et le temps des jeunes soient gaspillés
dans le ramassage des ordures ou l’organisation de la
circulation. « C’est au gouvernement de leur créer des
opportunités de travail et de petits projets », poursuit
Chérif.
Mais le gouvernement qui ne semble pas encore prêt à relever
tout seul ce défi ne trouve d’autre alternative que de faire
appel aux citoyens.
Les pannes successives du courant électrique le prouvent. On
entend tous les jours des accusations adressées aux
citoyens. Ce qui suscite la colère des gens privés des
services de base. Et lorsque les gens protestent contre la
rupture longue du courant, les responsables leur jettent la
balle en les appelant à
rationaliser la consommation. « Nous appelons les membres
d’une même famille à rester dans une seule chambre, allumer
un seul climatiseur et porter des vêtements en coton »,
a déclaré le premier ministre. Il a même averti que ces
mesures seraient bientôt obligatoires si le problème de la
coupure électrique persiste.
Des déclarations qui ont causé un état de déception chez les
citoyens. « Au lieu de nous présenter des excuses
officielles et de nous promettre des efforts pour améliorer
la situation, ils nous demandent de rationaliser notre
consommation », dit Hend,
femme au foyer.
Et comme d’habitude, l’affaire a inspiré les Egyptiens, et
les blagues n’ont cessé de pleuvoir. « Si, pour diminuer
notre consommation en électricité, on doit se rassembler
dans une même chambre, est-ce qu’on doit prendre notre bain
ensemble en cas de coupure d’eau ? », lance un jeune sur
Twitter.
Aujourd’hui, le citoyen ne sait plus où donner de la tête.
Au moment où ses conditions de vie vont de mal en pis après
la chute du régime et l’élection d’un nouveau président, il
se retrouve harcelé par les médias. Ils lui réclament le
versement de donations pour des hôpitaux publics, des
centres de traitement du cancer, des universités privées,
pour le soutien des familles de prisonniers et d’autres. On
diffuse des images d’enfants malades, de familles qui
n’arrivent pas à subsister. On envoie des messages tels
que : « Fais des donations pour sauver ces familles,
telle est ta responsabilité ».
Nabil Edward, ouvrier, ne peut s’empêcher en regardant ces
images de se poser la question : « Et qui va s’occuper de
moi et prendre mes problèmes en charge ? ».
Ce dernier, comme la majorité des Egyptiens, s’attendait à
un rôle plus important du gouvernement.
Il n’arrive pas à admettre que ce dernier lui fasse appel
afin de l’aider.
« C’est une situation injuste. Le peuple peut aider, mais
ne peut en aucun cas se substituer au gouvernement. Les
responsables doivent agir à travers des institutions »,
conclut la sociologue Nadia Radwane.
Hanaa
Al-Mekkawi