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 Semaine du 6 au 12 juin 2012, numéro 925

 

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Littérature

Dans son nouveau roman, Mohamad Ismaïl Gad se met dans la peau d'un jeune narrateur copte qui vient de perdre son père. Dans la chapelle, la mélancolie et l'amour paternel se mêlent aux voix lointaines des sages de la famille. En voici un extrait

L’Oasis

 

J’avais terminé de réciter « Notre Père ». Nabila et Mirna me regardaient. Elles me contemplaient quand je priais, écoutant ma prière en silence. Je posais les yeux sur l’icône encore une fois, je parlais au Seigneur, je confessais à Dieu mes péchés. Je ne pensais plus à ce que me disait ma mère : « Tout le bien ou le mal que je faisais était retenu au ciel ».

Après un bref moment de silence, Dixy sortit de la pièce rapidement pour aller dans la chambre de ma mère. Il aboyait d’un son rauque. Mirna était délicate, elle souriait paisiblement, chacun connaissait bien son sourire serein. Elle parlait à Nabila et lui disait d’une voix triste :

— Nabila, Dixy va devenir fou après la mort de maman.

Elle me regarda ensuite et poursuivit toujours avec son sourire :

— Calme-toi, Mina, si je compte vraiment pour toi. Laisse tomber. Si tu aimes aussi ce pauvre chien …

Pendant quelques secondes, je la regardais. J’étais agenouillé et je me levai. Je vis vaciller la lueur de la lampe à huile posée sur la petite table au-dessous de l’icône. Je décidai immédiatement de faire ce que notre mère faisait quand elle voyait la petite flamme de la lampe à huile s’évanouir. Je m’approchai de la table où il y avait la lampe. Je pris la bouteille d’huile, toujours posée près de la lampe, je l’ouvris et je versai un peu d’huile. La mèche respirait le souffle d’une seconde vie. La lueur de la faible flamme qui était souvent à la source d’un sentiment de sécurité et de sérénité pour les membres de la famille devint tout à coup plus forte. Je m’étais penché pour ajouter les gouttes d’huile. En relevant la tête, mes yeux s’arrêtèrent sur le chapelet, près de l’icône. L’état du chapelet ne différait pas beaucoup de l’état de l’icône. Le chapelet était à la même place depuis longtemps. L’idée de bien l’observer ne m’avait pas frôlé avant cela. Je n’avais même pas pensé compter ses grains un jour. Ce chapelet attirait pourtant l’attention. Il paraissait ancien. Sur chacun de ses grains, assez grands, des motifs représentaient la Vierge Marie ou la Cène représentant le Christ parmi les apôtres. Sur des grains, on pouvait lire des paroles de l’évangile de saint Matthieu et de saint Luc ou, sur d’autres grains, des paroles de l’évangile de saint Jean et de saint Marc. Je voyais pour la première fois les petits détails, je les trouvai éblouissants, faits par des mains d’artistes qui adoraient leur art. Pour la première fois aussi, je tendis la main pour arracher le chapelet du clou sur lequel il était suspendu. Je le touchais, je sentais chaque grain fait d’un bois ancien. Dès que mes doigts avaient effleuré les grains du chapelet, je me souvins de Guirguis, le pèlerin, qui l’avait offert à mon père à son retour de Jérusalem. Mon père, maître Fayez Aziz, commerçant de la manufacture, l'un des rares maîtres à avoir obtenu le respect de tout le Saïd (Haute-Egypte), car il était généreux et il traitait correctement son prochain et les étrangers. Dans la Haute-Egypte, on savait bien ses mots à lui qu’il affirmait souvent : « Chrétien ou musulman, juif ou bouddhiste, quelle que soit la religion ou la race de l’être humain, l’important pour moi c’est son attitude … ».

Mon père, que Dieu ait son âme, vivait la religion chrétienne intérieurement. On ne le voyait ni prier devant les autres, ni lire l’évangile. Ma mère, par contre, veillait à aller régulièrement à l’église. Je regardais encore le chapelet et je souriais sans raison. Remarquant mon trouble, Nabila et Mirna furent touchées. J’avais les larmes aux yeux et je souriais en même temps. Toutes les deux vinrent à moi et, ensemble, elles me dirent : « Mina, gloire au Christ ». Je répondis, au fond de mon cœur : « Que son nom soit glorifié ».

Je levai la main gauche sans les regarder. Mes deux sœurs comprirent de ce signe de la main qu’elles devaient garder le silence et me laisser seul un instant. J’étais le plus jeune, et pourtant, elles acceptaient ma volonté. Je savais l’estime qu’elles avaient pour moi, surtout après la mort de notre père. Mes yeux parcouraient le chapelet puis s’arrêtèrent sur l’image de Jésus. Mes démons ne me quittaient pas pendant un long moment, mais je voulais savourer ces rares instants. Je me souvenais immédiatement comment mes parents me gâtaient. J’étais né cinq ans après ma sœur Mirna. Je me souvins comment les enfants de notre village me traitaient comme on traite une fille et non un garçon. Les enfants m’humiliaient en m’adressant ces mots d’injure : « fils de l’ombre ». Ils se considéraient comme les fils du soleil brûlant. Les enfants de la pauvreté et des peines. Les fils du labeur, de l’effort, de la virilité. Tandis que je vivais dans l’ombre des bonnes maisons, choyé, jouissant de toutes sortes de confort. Quand j’allais demander à mon père ce que voulait dire ce « fils de l’ombre », quand mon père sut l’origine de cette expression, il me donnait beaucoup de chocolats, des douceurs et un peu d’argent. Il me demandait d’aller jouer avec ces mêmes enfants qui m’avaient insulté. Il fallait donc appliquer d’autres paroles sages qu’on associait souvent aussi à maître Fayez Aziz : « Quand on nourrit la bouche, les yeux ont honte ». Je retrouvais mes compagnons de jeu et je leur distribuais ces petites choses. Je leur achetais des boissons glacées et des pots de miel. Mes compagnons m’acceptaient mieux jusqu’à ce que mes ressources soient épuisées. Puis, ils se moquaient de moi à nouveau.

Du bout des doigts, je sentais mon chapelet tout en me rappelant la gentillesse de mon père. Je sentais qu’il m’avait choyé et que c’était la raison pour laquelle j’étais devenu ce que j’étais, obnubilé par l’inquiétude et les soucis, comme paralysé par le manque de moyens d’agir. L’indécision face à toute chose dans la vie mettait pour ainsi dire un nuage noir devant mes yeux. Je ne voyais devant moi qu’un inconnu aveugle, qui me ressemblait. Il n’y avait plus dans ma vie autre chose à part les bouteilles d’alcool qui ne me quittaient jamais. Mina, qui dépensait sans compter et qui faisait subir aux autres l’insupportable, avait changé maintenant. Il restait debout devant le visage de Jésus-Christ, attristé et sans force. Il sentait la cruauté et l’oppression des jours qui passent. Il se tenait humblement devant l’icône, se souvenant de son Dieu. Nabila et Mirna l’avaient compris.

Mes deux sœurs sentirent que Dieu m’avait mis à ce moment-là sur le bon chemin. Inconsciemment, je tirai sur le fil du chapelet, de toutes mes forces, et le rompis, ce qui surprit mes sœurs. Les grains s’éparpillèrent par terre parmi les petits morceaux de la photo déchirée de Nader. Agressivement, férocement, je poussais les grains du pied. Je piétinai cruellement les bribes de la photo. Dixy perçut le bruit dans ma chambre et vint tout de suite. Il aboyait comme pour répondre à ce qu’il entendait. Il semblait qu’il avait senti que j’avais besoin de lui en cet instant précisément. Dixy, dans sa fougue, jetait du bout de ses pattes les grains du chapelet dans tous les coins de la pièce. Je l’attrapai par la peau du cou. Je lui caressai la tête pour qu’il se calme. Il se coucha ensuite sur le sol. Il me fixait. Il était prêt à faire tout ce qui me contenterait. Soudainement, j’étais plein d’émotions différentes. Je me dirigeai vers le fauteuil près du lit, je m’assis. La pièce fut tout d’un coup envahie par le silence. Je regardai encore une fois l’image de notre Seigneur Jésus. Mes regards contenaient aussi de la colère. Nabila et Mirna remarquèrent que mes traits n’exprimaient plus la même bonté. Mon visage ne souriait plus, mais il effrayait. Mon front était froissé. Mes regards lançaient des étincelles. J’allais presque ronger mes propres lèvres tant la colère m’étouffait. Je fus obligé d’enterrer ma mère loin du corps de mon père. Ceci était comme une goutte qui faisait déborder le vase. Je ressassais tout bas : Ma mère, madame Thérésa, la vénérable, qui aimait tant prier. Après toute cette foi, ces prières et l’amour pour l’église, elle a été jetée dans des cimetières de gens étrangers. Est-ce que c’est de la justice ça, mon Dieu ? Parce que Nader a décidé de se venger de moi. N’est-ce pas qu’elle t’adorait, mon Dieu ? Pour qu’elle subisse cette humiliation à la fin de sa vie ? Bien ! Nader ! On dit que quand on nous flanque une gifle sur la joue droite, il faut tendre la joue gauche. Eh bien non ! Nader ! Désormais, c’est œil pour œil, dent pour dent et c’est le premier qui a eu tort !

Nabila et Mirna furent saisies par des sentiments perplexes, de peur et d’inquiétude, devant mon désespoir. Mes larmes coulaient, mes yeux se posaient sur les grains du chapelet éparpillés, puis sur Dixy, mon ami fidèle, puis sur le visage de Jésus. L’offense et l’humiliation subies m’avaient mené à cet état l

Traduction de Soheir Fahmi

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Mohamad Ismaïl Gad

Ecrivain sortant des sentiers battus, Gad, dans son 2e roman Al-Waha (l’oasis, à la maison d’édition Merit, 2011), collabore avec le peintre Fathi Afifi pour dresser des portraits et des icônes qui s’éloignent de l’univers conservateur d’une famille égyptienne chrétienne actuelle. Il avait déjà publié un recueil de poèmes en dialectal égyptien, Min qalbi (de mon cœur) en 2008, puis en 2009 un récit qu’il qualifie de « vision humoristique », et qui est intitulé Ana wa khalti (ma tante et moi). En 2010, il publie son premier roman, Al-Warcha (l’atelier), toujours avec le concours de la maison d’édition Merit, connue pour son soutien aux talents littéraires nouveaux et aux ouvrages qui transgressent les tabous.

 




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